Une main humaine saisit un miroir tendu vers le ciel, reflétant un ciel nuageux. Dans le reflet, on devine une silhouette numérique abstraite qui ressemble à une main géante essayant d'attraper le miroir. Le contraste entre la réalité physique et le reflet numérique symbolise le contrôle.
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Google accusé de "scraping" : l'hypocrisie juridique du siècle

Dans le procès Google contre SerpAPI, la défense retourne l'accusation : le géant de la Tech, grand bâtisseur de son empire sur le scraping, tenterait aujourd'hui de privatiser l'information publique.

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Il est des procès qui dépassent la simple querelle contractuelle pour devenir les symptômes d'une époque en pleine mutation. L'affaire opposant le géant de Mountain View à la petite structure SerpAPI en est l'exemple parfait. D'un côté, une entreprise de 42 personnes qui survit en extrayant et structurant des données publiques ; de l'autre, une multinationale valorisée à des milliers de milliards qui a bâti son empire sur ce principe exact. L'ironie suprême ne réside pas seulement dans le combat de David contre Goliath, mais dans le retournement de situation opéré récemment : l'accusé ne se contente pas de se défendre, il retourne l'arme contre son créateur en désignant Google comme le plus grand « scraper » de l'histoire. C'est l'histoire d'un miroir tendu à un empire qui voudrait aujourd'hui verrouiller les portes qu'il a lui-même franchies.

L'accusation qui retourne l'arme : Google, le « scraper » qui s'ignore

Au cœur de ce bras de fer judiciaire se trouve une « motion to dismiss » (requête en rejet) déposée par SerpAPI qui sonne comme un avertissement lancé à la face de la Silicon Valley. Loin de s'excuser pour ses pratiques, l'entreprise a choisi d'attaquer sur le fond la légitimité de Google à donner des leçons de moralité numérique. C'est une confrontation philosophique autant que juridique : peut-on reprocher à quelqu'un de copier le modèle qui a rendu son accusé maître du monde ?

SerpAPI contre Google : le miroir tendu à un empire bâti sur le copier-coller

L'argument central de la défense de SerpAPI est d'une brutalité confondante : Google ne possède pas le web, il l'a simplement pillé mieux que les autres. Dans sa plaidoirie, la petite entreprise n'hésite pas à affirmer que « Google est le plus grand scraper du monde ». C'est un fait historique que personne ne peut sérieusement contester. L'ensemble de l'activité commerciale de Google a démarré, il y a des décennies, grâce à un robot d'indexation qui visitait méthodiquement chaque page accessible publiquement sur Internet, copiait le contenu sans distinction, l'indexait, et le restituait ensuite aux utilisateurs sous forme de résultats de recherche.

Une main humaine saisit un miroir tendu vers le ciel, reflétant un ciel nuageux. Dans le reflet, on devine une silhouette numérique abstraite qui ressemble à une main géante essayant d'attraper le miroir. Le contraste entre la réalité physique et le reflet numérique symbolise le contrôle.
Une main humaine saisit un miroir tendu vers le ciel, reflétant un ciel nuageux. Dans le reflet, on devine une silhouette numérique abstraite qui ressemble à une main géante essayant d'attraper le miroir. Le contraste entre la réalité physique et le reflet numérique symbolise le contrôle.

À cette époque fondatrice, Google ne s'est pas soucié de demander une permission pour chaque page ni de distinguer finement le contenu protégé par le droit d'auteur du domaine public ; il a tout ingéré pour créer son index, la plus grande base de données de l'humanité. Aujourd'hui, SerpAPI utilise exactement ce même procédé : il accède à des informations publiques affichées par Google et les structure pour les rendre exploitables par des développeurs. En accusant SerpAPI, Google attaque le principe même qui a permis sa propre existence. C'est une tentative de changer les règles du jeu une fois arrivé au sommet, cherchant à transformer une ressource publique — l'index du web — en une propriété privée fermée, accessible uniquement via ses propres interfaces payantes ou contrôlées.

La motion to dismiss de février 2026 : « Personne ne possède Internet »

La date du 20 février 2026 marque un tournant décisif dans cette bataille juridique. Ce jour-là, SerpAPI a officiellement déposé sa motion to dismiss, contestant la validité même de l'accusation portée par Mountain View. Le ton est sans équivoque : « Google pense posséder Internet ». C'est la phrase clé qui résume l'arrogance perçue par la défense. SerpAPI soutient que ni la loi américaine ni la réalité technique ne donnent à Google le droit de décider, en solo, qui a le droit d'accéder aux informations affichées publiquement.

Cette requête ne se contente pas de nier les faits techniques, elle attaque la légitimité morale de Google à verrouiller l'accès à l'information. Selon SerpAPI, Internet est une infrastructure publique, un espace de données ouvertes, et non une plateforme privée dont Google pourrait restreindre l'accès à sa guise pour protéger ses revenus publicitaires menacés. En passant d'une défense purement technique à une attaque frontale sur le modèle d'affaires de Google, SerpAPI espère obliger la justice américaine à se prononcer non pas sur une simple violation de Conditions Générales d'Utilisation (CGU), mais sur l'avenir même de l'Internet ouvert. Si Google gagne ce point, cela reviendrait à valider l'idée qu'une entreprise privée peut « posséder » l'accès à l'information mondiale.

SearchGuard et Cloaking : la bataille technique derrière le procès

Si l'aspect philosophique du procès est fascinant, le conflit se cristallise néanmoins sur des réalités techniques très concrètes. Google ne reproche pas à SerpAPI de scraper des données en soi, mais la manière dont il le fait. Pour Mountain View, il ne s'agit pas d'un simple copier-coller innocent, mais d'une série de contournements technologiques sophistiqués visant à violer la sécurité de sa plateforme.

SearchGuard : le bouclier anti-bot que Google veut défendre coûte que coûte

Google a baptisé son système de protection « SearchGuard ». C'est le rempart technique que la firme a érigé pour empêcher les bots indésirables d'accéder à certaines catégories de données, notamment celles qui sont issues de partenariats commerciaux coûteux ou de licences exclusives. Par exemple, certaines images des Knowledge Panels ou les données temps réel issues de sources externes sont protégées par ce système. Selon le blog officiel de Google, SerpAPI ne se contente pas de lire les pages publiques standards ; il contourne activement ce mur pour accéder à du contenu protégé.

L'analogie du « mur et de la porte dérobée » est ici particulièrement pertinente pour comprendre la position de Google. La firme a construit une barrière technique complexe pour filtrer qui a le droit d'accéder à quoi et empêcher l'automatisation excessive. SerpAPI est accusé d'avoir trouvé un passage secret, une faille ou un contournement pour s'introduire dans la partie « privée » de l'index. En défendant bec et ongles son droit à protéger SearchGuard, Google essaie de justifier que ses mesures de sécurité ne sont pas de simples lignes de code dans un fichier robots.txt, mais des dispositifs de protection essentiels pour sauvegarder des actifs numériques précieux, issus de contrats légaux avec des tiers.

Cloaking et réseaux de bots : les méthodes « malhonnêtes » dénoncées par Mountain View

Illustration du logo Google coloré à côté d'un marteau de juge en bois sur son socle.
Illustration du logo Google coloré à côté d'un marteau de juge en bois sur son socle. — (source)

Les accusations techniques de Google sont précises et sévères. La firme reproche à SerpAPI d'utiliser des techniques de « cloaking », consistant à se faire passer pour un navigateur standard ou un robot autorisé (comme le GoogleBot) alors qu'il ne l'est pas. Imaginez quelqu'un revêtant un uniforme de police ou un badge d'accès falsifié pour entrer dans une zone interdite d'un bâtiment officiel : c'est exactement ce que Google reproche à l'entreprise. Le but est de tromper les systèmes de sécurité pour leur faire croire que la requête provient d'un utilisateur humain légitime.

De plus, Google affirme que SerpAPI utilise des réseaux massifs de bots, utilisant des faux noms (User-Agents) qui changent constamment pour échapper aux systèmes de détection et aux listes noires. C'est une véritable course à l'armement numérique. Google insiste sur le fait qu'il respecte les protocoles standards de l'industrie en acceptant de bloquer ses propres robots lorsque les sites web le demandent via robots.txt. En revanche, SerpAPI ignorerait ces règles de savoir-vivre numérique et utiliserait ces méthodes d'évasion agressives pour maintenir son business, alimenté par la revente de ces données à des clients qui ne veulent pas payer l'API officielle de Google.

7 060 milliards de dollars : l'absurdité des dommages du DMCA

Pour souligner l'absurdité de la situation, SerpAPI a sorti la calculatrice. Google attaque en invoquant le DMCA (Digital Millennium Copyright Act), une loi américaine sur le copyright qui prévoit des amendes statutaires pouvant être très lourdes. Selon les calculs détaillés de la défense, si l'interprétation large et créative du DMCA par Google était appliquée à la lettre dans ce cas spécifique, les dommages potentiels s'élèveraient à l'astronomique somme de 7,06 trillions de dollars, soit 7 060 milliards de dollars.

Ce chiffre, vertigineux, dépasse largement le Produit Intérieur Brut (PIB) des États-Unis. Utiliser une telle arme juridique pour une affaire d'accès aux pages de résultats de recherche semble totalement disproportionné, presque caricatural. C'est un argument rhétorique fort de SerpAPI : si l'application stricte de la loi mène à une telle aberration financière, c'est que Google instrumentalise un texte de loi destiné à protéger les artistes contre le piratage massif pour en réalité écraser un concurrent gênant et protéger son monopole publicitaire. Cela démontre, selon la défense, que l'usage du DMCA ici est abusif et détourné de son but initial.

Le champ de bataille s'est désormais déplacé vers le terrain du droit pur. SerpAPI ne nie pas qu'il accède aux pages de Google, mais conteste radicalement la base légale de l'attaque. Pour la défense, l'utilisation du DMCA est une aberration juridique qui mélange sciemment le vol de propriété intellectuelle et l'accès à des informations publiques.

Pourquoi le DMCA ne protège pas les pages de résultats de Google

L'argument central de SerpAPI est aussi simple qu'efficace sur le plan juridique : le DMCA est une loi sur le droit d'auteur (« Copyright »), or Google n'est pas l'auteur du contenu affiché dans ses résultats. Une page de résultats Google est une compilation de liens, d'extraits de textes (snippets), d'images et de cartes appartenant à des tiers (sites de news, blogs, plateformes de commerce, Wikipédia, etc.). Google n'est pas le détenteur du copyright de ce contenu, il se contente de l'agréger.

SerpAPI souligne qu'on ne peut pas invoquer le DMCA pour protéger une simple liste de liens vers le contenu des autres. Protéger le code source de l'interface ou le design spécifique du site web est une chose, mais utiliser une loi anti-piratage pour empêcher l'accès à des données qui ne lui appartiennent pas en est une autre. C'est le point de rupture du raisonnement juridique de Google : la firme essaie d'utiliser une loi fédérale sur le copyright pour protéger ses Conditions Générales d'Utilisation, un détournement de procédure que la défense s'emploie à démonter point par point.

Les précédents qui inquiètent Google : hiQ Labs v. LinkedIn et Lexmark

Pour étayer sa position, SerpAPI s'appuie sur deux précédents judiciaires majeurs qui pourraient faire jurisprudence en sa faveur. Premièrement, l'affaire hiQ Labs v. LinkedIn. Dans ce cas, la cour a confirmé que le scraping de données publiques était légal, allant jusqu'à mettre en garde contre la création de « monopoles d'information » qui desserviraient l'intérêt public. Le tribunal avait alors estimé que LinkedIn ne pouvait empêcher une entreprise d'accéder à des données publiques sur sa plateforme simplement pour protéger son avantage commercial. SerpAPI fait clairement le parallèle avec Google aujourd'hui.

Deuxièmement, l'affaire Impression Products v. Lexmark. Cette décision a établi que le DMCA ne peut pas être utilisé pour verrouiller des œuvres qui sont publiques ou pour étendre le contrôle du droit d'auteur au-delà de ce que la loi permet. SerpAPI utilise ces deux exemples pour prouver que Google n'a pas le monopole de l'indexation et que le droit américain a déjà tendance à favoriser la circulation de l'information publique sur la protection de modèles économiques fermés. Ces précédents suggèrent que la tentative de Google de verrouiller son index via le DMCA pourrait être jugée irrecevable.

Le juge Sidney Stein et la fin de l'argument « robot.txt » comme loi absolue

Un élément récent renforce considérablement la position de SerpAPI : une décision du juge Sidney Stein intervenue en décembre dernier. Ce dernier a rejeté l'idée selon laquelle le fait de violer des instructions robots.txt (un fichier texte indiquant aux bots ce qu'ils ont le droit de faire) constitue une intrusion illégale en soi. C'est un point crucial dans cette affaire. Google avait longtemps soutenu que respecter ces fichiers était la norme absolue de l'industrie et que les ignorer équivalait à un piratage informatique ou une intrusion non autorisée.

Avec cette décision, la jurisprudence évolue : tant qu'il n'y a pas de bris de chiffrement, d'authentification (comme un mot de passe) ou d'accès à une zone privée (ce que SerpAPI nie farouchement en affirmant qu'il ne fait que lire des pages accessibles via un navigateur standard), accéder à une page publique n'est pas un crime, même si cela contrevient aux souhaits techniques de Google. Cela affaiblit considérablement l'argument de Mountain View selon lequel SerpAPI commettrait une intrusion illicite. Le juge Stein a essentiellement dit que le respect de robots.txt est une question de courtoisie, pas de loi pénale.

Quand Google « scrapeait » l'Incognito : un passé qui rattrape la firme

L'hypocrisie est le mot qui revient constamment dans la bouche des observateurs de ce procès. Pour comprendre pourquoi Google suscite autant de méfiance aujourd'hui, il faut se tourner vers son propre historique de collecte de données agressive. Loin d'être un saint protecteur de la vie privée, Google a souvent poussé les limites de l'acceptable, comme en témoigne le scandale retentissant du mode Incognito.

Le scandale des données « privées » : 2024 et l'accord historique

En 2024, Google a dû accepter de détruire « des milliards d'enregistrements de données » suite à un procès retentissant concernant son mode Incognito. L'accord historique a révélé que pendant des années, Google a menti à ses utilisateurs en leur faisant croire que leur navigation était privée et invisible, alors même que l'entreprise continuait de « scraper » et d'enregistrer leurs recherches via ses outils publicitaires et ses pixels de traçage disséminés sur le web.

Un Google Doodle représentant le logo avec un anneau jaune suspendu dans un ciel bleu.
Une main humaine saisit un miroir tendu vers le ciel, reflétant un ciel nuageux. Dans le reflet, on devine une silhouette numérique abstraite qui ressemble à une main géante essayant d'attraper le miroir. Le contraste entre la réalité physique et le reflet numérique symbolise le contrôle.

Selon les documents de l'époque, Google continuait de collecter des données « potentiellement gênantes » sur des millions d'utilisateurs qui pensaient être en sécurité. Les avocats des plaignants avaient utilisé une phrase hallucinante pour décrire cette pratique : Google s'est rendu « un dépôt d'informations si détaillé et expansif que George Orwell n'aurait jamais pu en rêver ». Cette affaire contredit radicalement l'image de protecteur de la vie privée et de la sécurité des données que Google essaie de projeter aujourd'hui dans son procès contre SerpAPI. Google n'a pas hésité à collecter massivement des données jugées « privées » quand cela servait ses intérêts publicitaires, prouvant que son éthique varie selon que c'est lui ou l'autre qui collecte.

« Vous n'êtes PAS protégé de Google » : les emails internes explosifs

Les documents révélés lors du procès sur le mode Incognito contiennent des échanges internes absolument dévastateurs pour l'image de Google. Des ingénieurs et des employés de l'entreprise y discutent ouvertement de la tromperie et de l'ambiguïté volontaire. Un email interne daté de 2018 recommandait par exemple de « arrêter de l'appeler incognito et arrêter d'utiliser l'icône de l'espion », car cela induisait les utilisateurs en erreur sur la réalité de la surveillance exercée par l'entreprise.

Plus accablant encore, une note interne affirmait crûment : « Vous n'êtes PAS protégé de Google ». Ces citations prouvent que Google a une culture interne de collecte de données agressive, consciente de ses propres méthodes intrusives. Lorsque Google attaque SerpAPI pour avoir pris des données publiques, alors que lui-même a aspiré des données privées, sensibles et personnelles sans le consentement explicite des utilisateurs, l'accusation d'hypocrisie perd son caractère politique pour devenir une évidence factuelle. Google veut faire appliquer une règle stricte aux autres dont il s'est lui-même exempté pendant des années.

La « Grande Racleur » (Great Scrape) : l'IA dépendante du scraping

La California Law Review a théorisé ce phénomène sous le nom de « Great Scrape ». Les systèmes d'Intelligence Artificielle actuels, comme Google SGE, ChatGPT ou les modèles de reconnaissance faciale, dépendent massivement de données scrapées pour fonctionner. C'est le carburant indispensable à leur apprentissage. Google nourrit ses propres IA avec l'intégralité du web, incluant des données personnelles, des textes protégés et des images, sans se soucier de l'autorisation des créateurs, au nom de l'innovation.

Le paradoxe est total : Google utilise le scraping massif pour entraîner ses modèles, comme ceux améliorant le score de raisonnement de ses outils, mais interdit aux autres de faire la même chose avec ses propres résultats. C'est la double peine : l'entreprise aspire l'Internet entier pour enrichir ses algorithmes, mais érige des barrières juridiques et techniques pour empêcher les autres d'aspirer les résultats de cet aspirateur. Google veut privatiser les bénéfices du web tout en laissant les coûts de production aux créateurs de contenu. Comme le souligne l'article de la California Law Review, nous sommes dans une phase de « réconciliation » nécessaire entre scraping et vie privée, mais Google semble vouloir choisir qui a le droit de « scraper » et qui ne l'a pas.

La fin de l'Internet ouvert ? Les enjeux derrière la guerre du Scraping IA

Au-delà du duel entre Google et SerpAPI, ce procès pose une question fondamentale pour l'avenir du numérique : allons-nous vers un Internet ouvert et accessible, ou vers une série de jardins fermés contrôlés par quelques géants de la Tech ? L'issue de cette bataille aura des conséquences considérables pour l'innovation, la recherche et la liberté d'expression.

L'EFF en alarme : vers des « jardins fermés » sur le web ?

L'Electronic Frontier Foundation (EFF), une organisation de défense des droits numériques respectée mondialement, tire la sonnette d'alarme. Tori Noble, staff attorney de l'EFF, rappelle une vérité fondamentale : « Le droit de scraper des informations publiquement disponibles garde Internet libre et ouvert ». L'organisation craint que l'utilisation du DMCA par Google ne serve qu'à créer des « walled gardens » (jardins fermés), ces écosystèmes clos où l'utilisateur ne peut accéder à l'information que via l'interface autorisée et contrôlée par le propriétaire de la plateforme.

Si l'accès aux données publiques est criminalisé, ce sont les fondements mêmes de la recherche, du journalisme d'investigation et de la liberté d'expression qui sont menacés. Interdire le scraping légal pour la recherche et l'innovation reviendrait à donner un droit de veto absolu aux plateformes sur ce qui peut être analysé, archivé ou partagé, transformant le web en une série de silos propriétaires. L'EFF s'inquiète que le DMCA soit utilisé comme une arme anti-compétitive plutôt que comme un outil de protection de la propriété intellectuelle, ce qui « sape la liberté du web en décourageant le scraping légal pour la recherche, l'expression et l'innovation ».

Google SGE : l'IA qui mange le web tout en le protégeant

Google SGE (Search Generative Experience) est l'exemple parfait de ce paradoxe inquiétant. Ce système d'IA « scrape » le web pour fournir des réponses directes aux utilisateurs, cannibalisant potentiellement le trafic des sites sources qui ne seront plus visités. Pourtant, Google attaque les outils qui voudraient scraper SGE pour créer de nouveaux services. C'est le serpent qui se mord la queue : Google veut être le seul intermédiaire autorisé entre l'utilisateur et l'information, le seul habilité à transformer les données du monde en intelligence.

Dans ce contexte, les investissements massifs de Google en IA prennent une autre dimension. Que ce soit via les sommes engagées pour développer l'intelligence artificielle ou les initiatives internationales, il est clair que la donnée est devenue le nouveau pétrole de l'économie numérique. Google veut sécuriser son approvisionnement en « pétrole » (le contenu du web) tout en empêchant les raffineurs tiers (comme SerpAPI) d'y accéder. C'est une tentative de centralisation ultime du savoir : l'information ne doit plus circuler librement, mais être aspirée par Google pour être restituée selon ses propres règles et ses propres intérêts commerciaux.

L'impact concret pour les développeurs et les outils tiers

Les victimes collatérales de cette guerre juridique ne sont pas seulement les entreprises comme SerpAPI. Ce sont aussi les développeurs indépendants, les chercheurs universitaires, les journalistes d'investigation et les petites entreprises qui utilisent ces APIs pour créer des outils innovants. Par exemple, un outil de surveillance des prix ou un agrégateur de news pour chercheurs pourrait disparaître du jour au lendemain si Google verrouille son accès.

Si Google parvient à verrouiller l'accès à ses données via le DMCA, seules les grandes GAFAM auront les ressources nécessaires pour négocier des licences coûteuses ou développer leurs propres alternatives fermées. C'est une menace directe pour la diversité de l'écosystème numérique. L'Internet risque de devenir une propriété privée, accessible uniquement via les interfaces payantes ou contrôlées par Google. La concurrence, moteur de l'innovation, serait étouffée sous le prétexte fallacieux de la « sécurité » et de la « protection du copyright », laissant le champ libre à un monopole de l'information. Ceux qui ne peuvent pas payer ou qui ne respectent pas les diktats de Mountain View seront simplement exclus de la connaissance.

Conclusion : Le pot de fer contre le pot de terre devant la justice américaine

Nous sommes en mars 2026, et l'attente du jugement dans l'affaire opposant Google à SerpAPI crée une tension palpable dans la communauté tech mondiale. Ce procès dépasse la simple querelle contractuelle entre une startup et un géant ; il est le symptôme d'une crise de légitimité majeure de la part des grandes plateformes du web. Google tente d'utiliser la loi pour privatiser ce qui était par essence public, tandis que SerpAPI se bat pour maintenir l'Internet ouvert.

Un verdict qui décidera de la propriété de l'information

La cour va devoir trancher une question essentielle qui définira les décennies à venir : est-ce que le DMCA s'applique pour protéger l'accès à des pages web publiques qui ne contiennent pas de contenu original de Google ? Si SerpAPI gagne, ce sera une victoire historique pour l'Internet ouvert, confirmant que personne ne peut posséder l'indexation du monde ni verrouiller l'accès aux faits. Si Google gagne, ce sera la validation juridique du fait qu'une entreprise peut « posséder » l'accès à l'information publique et interdire à autrui de le consulter sans son autorisation.

L'ironie, comme l'ont souligné de nombreux observateurs, est que celui qui se bat aujourd'hui contre le « vol » de contenu est celui qui a construit sa fortune en indexant les œuvres du monde entier sans demander la permission. La défense de Google selon laquelle SerpAPI menace son business model est compréhensible sur le plan capitaliste, mais inacceptable sur le plan éthique si elle signifie la fin de la circulation libre de l'information.

L'avenir du web : privé ou public ?

Dans la course effrénée à l'Intelligence Artificielle, où les données sont la ressource critique la plus précieuse, ce procès est le premier grand test juridique. Les enjeux dépassent largement les deux parties en présence. Si les géants de la Tech réussissent à « privatiser » le web pour nourrir exclusivement leurs IA, les créateurs de contenu et le public se retrouveront sur le bord de la route, réduits au rôle de fournisseurs de données gratuits pour des algorithmes qui leur retourneront un abonnement à payer.

L'issue de ce procès nous dira si Internet restera une ressource publique mondiale, un outil de partage et de progrès, ou si elle deviendra un produit fermé, propriété exclusive de quelques multinationales avides de contrôle. Face à la « Grande Racleur » (The Great Scrape), la question n'est plus de savoir si on arrête le scraping — impossible dans un monde d'IA — mais de savoir qui aura le droit de scraper et qui sera protégé par la loi. Pour l'instant, Google veut être le seul à avoir ce droit.

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Julien Cabot @cine-addict

Je regarde des films comme d'autres font du sport : intensément et quotidiennement. Toulousain de 28 ans, je travaille dans un cinéma d'art et essai la semaine, ce qui me permet de voir gratuitement à peu près tout ce qui sort. Mon appartement est tapissé d'affiches et mon disque dur externe contient 4 To de films classés par réalisateur. J'ai un superpouvoir agaçant : reconnaître n'importe quel film en moins de trois plans. Mon compte Letterboxd est une œuvre d'art en soi, avec des critiques de 2000 mots sur des nanars des années 80.

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