
À la fin du mois d'avril, l'attaquant de Liverpool ressent une douleur à son genou gauche, celui-là même qui n'a cessé de le tourmenter depuis ses plus jeunes années avant même qu'il n'éclate sur la scène internationale. L'IRM que son club lui fera passer dans la foulée révélera que le dysfonctionnement vient de son ménisque gauche. La seule solution est d'opérer. L'acte sur son genou s'est réalisé il y a moins d'un mois, vingt-huit jours pour être précis. Alors que beaucoup d'autres joueurs dans sa situation auraient déclaré forfait pour le Mondial se déroulant moins d'un mois plus tard sans se poser de questions, Luis Suarez a réfléchi, et même beaucoup réfléchi. Il allait sonder le staff médical de Liverpool, mais il demandait également conseil à Walter Ferreira, le kiné de la Celeste. Que ce soit en Angleterre ou à Liverpool, on l'a averti qu'il prendrait beaucoup de risques pour la suite de sa carrière s'il se décidait à faire le voyage pour le Brésil dans les rangs de l'Uruguay, ne sachant même pas s'il pourrait jouer l'un des trois matches de la phase de poule.

Suarez embrasse son kiné après le premier but
On comprend mieux alors pourquoi Luis Suarez, sur son premier but, a boudé Edinson Cavani, alors passeur décisif, pour se précipiter plutôt vers le banc uruguayen et aller embrasser... Walter Ferreira, alors que ce dernier ne devait même pas aller au Brésil à cause d'un cancer. Suarez voulait simplement remercier celui qui avait cru en lui, en sa capacité à jouer cette Coupe du Monde qu'il ne voulait absolument pas manquer. La meilleure manière de lui dire toute sa reconnaissance était de marquer, de faire ce qu'il sait faire de mieux. Il le fit en fin de première mi-temps et là encore, tout son flair de bouffeur invétéré de ballon a ébloui l'assistance. Anticipant ce qu'allait faire Cavani, il passa dans le dos de Jagielka pour adresser un coup de tête lobé qui prenait Joe Hart à contre-pied et qui délivrait à cet instant tout un peuple qui avait reçu une douche glacée avec la défaite contre le Costa Rica (1-3). Tout son bonheur et sa rage se voyaient sur son visage. Cette expression ne quitta pas son visage à la mi-temps. Si Suarez est un finisseur plus que redoutable, cela ne veut pas dire qu'il n'a jamais d'idées de génie. Il en a fait la preuve juste après la mi-temps quand son corner rentrant ne fut pas loin de surprendre le portier de Manchester City. Ça aurait été la meilleure façon de conclure un temps fort uruguayen, mais pour cette fois, la réussite n'était pas de son côté.

L'Uruguay peut-ils encore espérer ?
Allait s'ensuivre une large période de domination anglaise qui finissait irrémédiablement par un but de Wayne Rooney, le premier de l'Anglais en phase finale de Coupe du Monde, qui égalisait à la suite d'un centre de Glen Johnson, le partenaire de Suarez à Liverpool. Mais la réussite allait tourner et le vent lui revenait dans le dos. Un match nul n'aurait pas été une bonne affaire pour l'Uruguay, alors il fallait absolument marquer à nouveau. Une quête que prit à cœur Luis Suarez alors que les crampes commençaient à venir dans les mollets et les cuisses. Sa mission allait pourtant être réussie lorsque Steven Gerrard prolongea un dégagement de Fernando Muslera qui finissait dans les pieds de Suarez, qui mitraillait Joe Hart du pied droit. Il avait fini ce qu'il avait à faire. Le peuple uruguayen attendait ses buts, il lui en a donné deux, deux superbes buts, le genre de très grands attaquants, et pour sûr que Luis Suarez en fait partie. Deux minutes après, Oscar Tabarez le remplaçait par Sebastian Coates. Pendant les minutes qui séparèrent son remplacement de la fin de la rencontre, on le vit étreindre longuement Diego Perez, espérant simplement que le panneau d'affichage reste comme cela. Et il le restera.
La première chose qu'il fit une fois le coup de sifflet final donné, ce fut de se diriger vers le journaliste uruguayen qui l'attendait : « Je ne suis pas rancunier. Je sais très bien que ça ne sert à rien et qu'il faut porter son regard vers le futur et oublier les mots qui ont pu être prononcés dans le passé. Il y a eu beaucoup de critiques sur l'équipe après notre défaite au premier match. On a commencé à se demander pourquoi le sélectionneur m'avait pris si c'était pour me laisser sur le banc. Je pense qu'on a répondu. Après, je pense forcément à ce que j'ai vécu depuis quelques mois. Il y a eu cette blessure et cette opération avec l'incertitude d'être présent ici. Je pense que c'est un miracle de revenir dans de telles conditions. C'est fantastique mais rien n'est encore fait » disait-il alors avec quelques sanglots dans la voix. Luis Suarez avait d'ailleurs bien raison de ne pas céder à l'enflammade car, avec trois points et un dernier match à jouer contre l'Italie, l'Uruguay est encore très loin des huitièmes, mais avec un joueur aussi éblouissant que ne l'est Luis Suarez, les chances uruguayennes paraissent d'un seul coup plus sérieuses...