Les températures dépassent les 33°C sur le court Philippe-Chatrier cette semaine à Roland-Garros 2026, et la question brûle les lèvres des spectateurs comme des joueurs : jusqu'à quel seuil peut-on continuer à jouer ? Entre les pauses fraîcheur instaurées par l'ATP et les mesures pour le public, le protocole « fortes chaleurs » de la Fédération Française de Tennis mérite d'être décrypté. Voici ce qui change concrètement pour les athlètes et les fans qui bravent le soleil parisien.

Les seuils précis qui déclenchent le protocole chaleur
La décision de suspendre ou d'adapter un match ne repose pas sur un simple coup d'œil au thermomètre. Les officiels utilisent un indicateur bien plus fiable.
L'indice WBGT, juge de paix des conditions de jeu
Depuis l'édition 2025, Roland-Garros s'appuie sur le wet-bulb globe temperature (WBGT), un indice qui combine quatre facteurs : la température de l'air, l'humidité relative, la chaleur rayonnante du soleil et le mouvement de l'air. Deux sondes installées sur le court Philippe-Chatrier et le court n°14 mesurent ces données en continu, comme le détaille Le Figaro.
Le premier seuil d'alerte est fixé à un WBGT de 30,1°C. Concrètement, cela correspond à une température extérieure d'environ 35°C avec 60 % d'humidité. À ce niveau, les pauses fraîcheur de 10 minutes deviennent obligatoires : pour les femmes à la fin du deuxième set, pour les hommes à la fin du troisième set.
Le second seuil, plus critique, est atteint à 32,2°C de WBGT (environ 36°C avec 66 % d'humidité). Dans ce cas, les organisateurs peuvent suspendre les matchs ou fermer les toits des courts équipés. La reprise n'est autorisée qu'après 20 minutes consécutives sous la barre des 30,5°C de WBGT.
Pourquoi Paris complique l'application des règles
Un paradoxe frappe le tournoi parisien : quand il fait très chaud dans la capitale, l'humidité relative chute souvent à 30-40 %. Or, le seuil de 30,1°C de WBGT nécessite 60 % d'humidité pour être déclenché. Résultat : avec 33°C à l'ombre et un taux d'humidité de 35 %, l'indice WBGT reste sous la barre des 30°C. Les joueurs cuisent, mais les capteurs ne valident pas le protocole.
Cette anomalie a été pointée par plusieurs observateurs cette semaine. Yahoo News France explique que l'indice WBGT a été conçu pour les climats humides des États-Unis et d'Asie, et que son application à Paris pose problème. Le joueur français Arthur Géa a souffert de problèmes gastriques dès le début de son match dimanche, sans que les conditions officielles ne justifient une interruption. Le règlement, conçu pour des climats tropicaux comme ceux de Shanghai ou Melbourne, s'adapte mal au sec parisien.
Les droits des joueurs face à la canicule
Que peut faire un tennisman quand le thermomètre flirte avec les 35°C ? Les règles ont évolué, mais des zones grises subsistent.
Pauses fraîcheur et temps de récupération
Depuis décembre 2025, l'ATP a officialisé trois mesures majeures pour protéger les joueurs, rapportées par L'Équipe. La première est la pause fraîcheur de 10 minutes déjà mentionnée. Pendant ce temps, les athlètes peuvent s'asseoir à l'ombre, utiliser des serviettes glacées et se réhydrater. La WTA applique ce système depuis 1992, ce qui montre le retard des instances masculines sur le sujet.
La deuxième mesure permet la suspension des matchs si le WBGT dépasse 32,2°C pendant plus de 15 minutes. Les parties reprennent uniquement quand l'indice redescend sous 30,5°C pendant 20 minutes consécutives. En pratique, cela signifie des interruptions qui peuvent durer une heure ou plus.
La troisième règle concerne les courts équipés d'un toit. Si le WBGT dépasse 32°C ou si la température de surface du terrain atteint 45°C, le toit doit être fermé. À Roland-Garros, seuls le Philippe-Chatrier et le Suzanne-Lenglen disposent de cette option.
Peut-on refuser de jouer ou demander un report ?
La question est délicate. Officiellement, un joueur ne peut pas refuser de disputer son match pour cause de chaleur, sauf avis médical. Le médecin du tournoi peut déclarer un joueur inapte, ce qui entraîne un forfait. Mais dans les faits, la pression sportive et médiatique pousse les athlètes à tenter leur chance.
Alizé Cornet résumait bien la situation dans Le Figaro : « On n'a pas l'habitude d'avoir des premières semaines comme ça. Là, on est tous un peu perdus. La chaleur peut faire un tri physiquement. » La Française souligne un point crucial : les joueurs les mieux préparés à la chaleur, comme ceux qui s'entraînent en Espagne ou au Moyen-Orient, partent avec un avantage considérable.
Les précédents récents montrent que les abandons liés à la chaleur se multiplient. Le Masters 1000 de Shanghai 2025 a été un tournant : Jannik Sinner a abandonné pour crampes, Novak Djokovic a vomi à plusieurs reprises sur le court, et Daniil Medvedev était à bout de forces, selon TennisActu. Holger Rune, après ce tournoi, avait lancé une phrase choc rapportée par RMC Sport : « Vous voulez qu'un joueur meure sur le court ? »
Les mesures concrètes pour le public
Les spectateurs ne sont pas oubliés. Roland-Garros 2026 a renforcé son dispositif pour éviter les malaises en tribunes.
Fontaines à eau et points de brumisation
L'accès à l'eau gratuite est devenu un enjeu central. En 2017 déjà, la fontaine à l'entrée du stade était décrite comme « la star de l'édition » par L'Express, avec des files d'attente de plusieurs minutes. Cette année, le tournoi a multiplié les points d'eau potable : on en compte désormais un tous les 50 mètres dans les allées principales.
Des brumisateurs géants ont été installés près du court n°1 et du village des partenaires. Ces structures projettent un fin brouillard d'eau qui fait baisser la température ambiante de 3 à 5°C. Les spectateurs peuvent aussi se rendre dans les « zones fraîcheur », des espaces ombragés équipés de ventilateurs et de sièges supplémentaires.
Pour les jeunes fans, des bouteilles réutilisables sont distribuées gratuitement à l'entrée du stade, et les fontaines sont signalées par des panneaux clairs. Le Parisien rapportait qu'un club de jeunes de L'Aigle, venu avec une cinquantaine d'enfants, passait son temps à chercher l'ombre entre les matchs.
Horaires décalés et adaptation des sessions
Les organisateurs ont aussi ajusté la programmation. Les matchs sur les courts extérieurs commencent désormais à 11h au lieu de 10h, et les sessions de l'après-midi sont décalées à 15h pour éviter le pic de chaleur de 13h-14h. Les billets pour les nocturnes, qui débutent à 19h, ont vu leur popularité exploser cette semaine.
Un spectateur interrogé par L'Équipe témoignait : « On a pris des places pour la session du soir exprès. À 19h, le soleil commence à baisser, et on peut enfin profiter sans souffrir. » Les nocturnes, initialement conçues pour les matchs à enjeu, deviennent un refuge contre la canicule.
L'adaptation des joueurs : stratégies et témoignages
Sur le court, les athlètes déploient des trésors d'ingéniosité pour tenir le coup.
L'« effet four » décrit par Clara Burel
La Française Clara Burel, qui s'est imposée au premier tour malgré la chaleur, parlait d'un « effet four » sur le court, comme le rapporte L'Équipe. « L'air ne circule pas, le bitume des gradins renvoie la chaleur, et la terre battue devient brûlante sous les semelles », expliquait-elle. Elle a utilisé des serviettes glacées entre chaque jeu et changé de maillot trois fois pendant le match.
Mirra Andreeva, jeune prodige russe, avait mieux anticipé. Elle s'est préparée spécifiquement en s'entraînant dans un sauna avant le tournoi, une méthode courante chez les joueurs habitués aux conditions extrêmes. « Mon corps est habitué à transpirer et à réguler sa température », confiait-elle.
Karen Khachanov, lui, aime la chaleur. Le Russe, qui vit à Dubaï, estime que ces conditions le favorisent : « Quand il fait 35°C, je sais que mon adversaire souffre plus que moi. C'est un avantage psychologique énorme. »
Les risques médicaux sous-estimés
Les médecins du tournoi alertent pourtant sur les dangers réels. Les crampes musculaires sont les symptômes les plus fréquents, mais les coups de chaleur peuvent survenir sans prévenir. Un joueur qui perd plus de 2 % de son poids en eau voit ses performances chuter de 20 %. La déshydratation altère aussi la concentration, ce qui explique les erreurs inhabituelles en fin de match.
Arthur Rinderknech, qui a joué sous 35°C à Shanghai, décrivait une sensation de « survie » dans les colonnes de L'Équipe : « C'est difficile d'arriver à respirer sur le court. Chaque point devient un combat contre soi-même. » Les abandons en série lors des tournois asiatiques de 2025 ont poussé l'ATP à agir, mais certains estiment que les mesures restent insuffisantes.
Les critiques et les limites du protocole actuel
Malgré les progrès, le système montre des failles.
Un protocole trop dépendant de l'humidité
Le principal reproche adressé au WBGT est son incapacité à refléter la chaleur sèche. Comme le soulignait Yahoo News France, l'indice a été conçu pour les climats humides des États-Unis et d'Asie. À Paris, où le taux d'humidité chute souvent sous les 40 % lors des canicules, le seuil de 30,1°C de WBGT n'est presque jamais atteint, même avec 35°C au thermomètre.
Les joueurs français, qui connaissent bien ces conditions, réclament une adaptation du règlement. « On ne peut pas se fier à un chiffre qui ne correspond pas à la réalité du terrain », insistait un entraîneur interrogé par Le Figaro.
Des disparités entre les tournois du Grand Chelem
Roland-Garros est le dernier des quatre tournois majeurs à adopter un protocole officiel. L'Open d'Australie, Wimbledon et l'US Open avaient déjà des règles spécifiques avant 2025. Cette hétérogénéité crée des inégalités : un joueur qui s'adapte à la chaleur parisienne peut être désarçonné par l'humidité de Melbourne, et vice versa.
La FFT assure travailler avec l'ATP et la WTA pour harmoniser les protocoles d'ici 2027. En attendant, les joueurs doivent composer avec des règles qui varient d'un tournoi à l'autre.
Conclusion
Le protocole fortes chaleurs de Roland-Garros 2026 marque une avancée réelle, avec des seuils précis, des pauses obligatoires et des mesures pour le public. Mais son application bute sur un paradoxe météorologique : l'indice WBGT, conçu pour l'humidité, ne capture pas la chaleur sèche parisienne. Les joueurs, eux, s'adaptent comme ils peuvent, entre préparations spécifiques et stratégies de survie sur le court. Pour les spectateurs, les fontaines à eau et les nocturnes offrent un répit bienvenu. Reste que la question de fond demeure : alors que les canicules se multiplient, le tennis professionnel devra repenser ses règles pour protéger ceux qui font le show.