
Les salaires dans le football sont-ils trop élevés, "pornographiques" comme le dénonce Joseph Blatter, le président de la FIFA ?
Ce sujet, bien que souvent abordé de manière évasive, mérite une analyse approfondie. C'est à partir d'une expression prononcée par Joseph Blatter (président de la Fédération Internationale de Football Association, dite "FIFA") à l'automne 2005 que j'ai construit ma réflexion :
"Trop souvent, la fortune (de certains clubs) provient d'individus qui n'ont pas ou peu montré par le passé d'intérêt pour le football et qui l'utilisent pour mener à bien d'autres plans. Ils l'inondent de sommes d'argent pornographiques. Des joueurs mal élevés, ayant un langage ordurier, gagnent déjà des sommes énormes... C'est simplement insensé qu'un joueur gagne de 6 à 8 millions de livres (8,7 à 11,6 millions d'euros par an)."
Pourquoi les salaires des footballeurs sont-ils jugés excessifs ?
Quel sens donner à ce terme "pornographique" ? L'association de mots est surprenante car elle s'écarte de son usage courant lié aux images ou vidéos. Dans ce contexte, Blatter voulait exprimer que certains salaires sont exagérés par rapport à ce que perçoit la majorité des gens. C'est une expression choquante mais réfléchie, destinée à souligner combien cette situation ne devrait pas exister selon lui.
En employant cette image forte, il a voulu dénoncer les effets néfastes de la place croissante de l'argent dans le football. Aujourd'hui, football et argent sont indissociables, particulièrement dans les clubs professionnels. Les sommes astronomiques engagées en sont la preuve : le transfert d'un joueur moyen se compte en millions d'euros, les sponsors versent des sommes considérables pour figurer sur les maillots, et les droits télévisés atteignent des sommets.
Ces chiffres soulèvent plusieurs questions : pourquoi engager de telles sommes et les salaires sont-ils réellement exagérés ? Pour y répondre, j'examinerai d'abord les aspects qui rendent ces rémunérations excessives, puis j'explorerai ceux qui permettent de relativiser cette idée.
Comparaison avec d'autres professions et sports
À la vue des sommes que touchent les footballeurs, on peut légitimement les juger trop élevés. Pour la saison 2005/2006, le footballeur le mieux payé au monde était le brésilien Ronaldinho (FC Barcelone) avec 24 millions d'€, suivi de l'anglais David Beckham (Real Madrid) avec 17 millions d'€.
En comparaison, un ouvrier gagne typiquement 1 000 à 1 500 € par mois pendant toute sa vie, alors qu'un footballeur peut percevoir cette somme en quelques jours seulement. La différence de pénibilité au travail est pourtant évidente : un ouvrier travaille toute l'année tandis qu'un footballeur ne dispute que 40 à 50 matchs annuellement.
Comparé à d'autres sports professionnels, le football rémunère nettement mieux ses joueurs. Un footballeur moyen de Ligue 1 touche 35 953 € nets mensuels, contre 6 350 € pour un basketteur de Pro A, 6 913 € pour un rugbyman du Top 14 et seulement 2 341 € pour un handballeur de D1.
Cette disparité s'explique par la popularité du football, qui attire plus de spectateurs et donc plus de sponsors. La chaîne Canal+ a déboursé plus de 600 millions d'€ par an pendant trois ans pour diffuser le foot en France jusqu'en 2008. Ces recettes, majoritairement reversées aux clubs, représentent plus de la moitié de leur budget annuel et financent directement les salaires des joueurs.
Facteurs législatifs favorisant la hausse des salaires
En France, plusieurs mesures ont contribué à augmenter encore davantage les salaires des footballeurs :
- La loi Lamour de 2004 instaurant un droit à l'image collectif, permettant aux clubs d'économiser les charges sociales sur environ un tiers des salaires.
- La baisse de l'impôt sur le revenu (de 48,04 à 40%) pour les salariés gagnant plus de 100 000 € par an.
- L'augmentation des droits télévisés, qui a permis une hausse de 40% des salaires en deux ans.
Pourquoi les salaires des footballeurs ne sont-ils pas toujours exagérés ?
Durée de carrière limitée et disparités importantes
Une carrière dans le football dure rarement plus de 15 à 20 ans. La plupart des joueurs prennent leur retraite entre 34 et 36 ans, leur carrière professionnelle ayant généralement commencé vers 20 ans. De plus, les salaires diminuent souvent après la trentaine.
Les écarts de rémunération sont considérables d'un pays à l'autre et d'un joueur à l'autre. Si Thierry Henry (Arsenal) touchait plus de 15 millions d'€ par an, son homologue français Djibril Cissé (Marseille) ne touchait "que" 4,8 millions d'€. Seuls quelques grands clubs européens comme le Real Madrid, la Juventus ou le Barcelone peuvent offrir des salaires très élevés.
Réalité des salaires nets et charges
La différence entre salaire brut et salaire net est également notable. Pour un footballeur percevant 100 000 € bruts mensuels, le salaire net après impôts varie selon les pays : 59 650 € au Royaume-Uni, 55 700 € en France, 55 600 € en Espagne, 55 450 € en Allemagne et 48 800 € en Italie. Les charges patronales restent nettement plus élevées en France qu'ailleurs.
Le salaire moyen d'un joueur de Ligue 1 est de 24 200 € nets par mois, mais avec d'énormes disparités : à côté de joueurs comme Djibril Cissé, d'autres ne perçoivent que 5 000 à 10 000 € bruts par mois, tandis que certaines stars touchent plus de 180 000 € par mois.
Difficultés de reconversion et instabilité professionnelle
Une fois leur carrière terminée, seule une partie des joueurs réussit à se reconvertir en entraîneurs ou dans d'autres postes liés au football. Les salaires élevés permettent donc de constituer une rente pour la retraite.
Le chômage est également une réalité dans le football. De nombreux joueurs se retrouvent sans club à un moment de leur carrière, notamment après une blessure grave ou en fin de contrat. L'Union Nationale des Footballeurs Professionnels (UNFP) en dénombre environ 70, mais ce chiffre ne reflète pas la réalité totale. Des joueurs célèbres comme Emmanuel Petit, Patrice Loko ou Bernard Diomède ont connu cette situation.
Comparaison avec d'autres sports et revenus publicitaires
Il faut également noter que les revenus des footballeurs proviennent souvent de contrats publicitaires. Pour Ronaldinho, seulement 8,5 de ses 24 millions d'€ annuels venaient de son salaire au FC Barcelone, le reste provenant de ses sponsors (Nike, Pepsi, Danone, etc.).
Cependant, même avec ces contrats, les footballeurs ne sont pas forcément les sportifs les mieux payés. En 2005, le golfeur Tiger Woods était le sportif le mieux rémunéré avec 69,5 millions d'€, suivi du pilote Michael Schumacher avec 65,2 millions d'€. David Beckham n'arrivait qu'en 7ème position avec 24,1 millions d'€, et Zinédine Zidane en 40ème position avec 14,6 millions d'€.
Enfin, une carrière de footballeur ne garantit pas un salaire élevé. Un joueur évoluant principalement en deuxième division touchera environ 2 000 à 5 000 € par mois, et ne constituera qu'un patrimoine limité en fin de carrière.
Conclusion : entre excès et relativisation
Même si les salaires dans le football peuvent sembler exorbitants, cette impression doit être nuancée. Les écarts sont importants entre pays, clubs et joueurs, et l'imposition sur ces revenus reste élevée (40% du salaire brut). La durée limitée des carrières et le risque de chômage sont des facteurs à considérer.
Les salaires dénoncés par Joseph Blatter concernent une petite partie des joueurs de football, qui restent d'ailleurs loin derrière les revenus de sportifs d'autres disciplines comme Tiger Woods ou Michael Schumacher.
Ce qui est véritablement choquant n'est pas tant le salaire des joueurs eux-mêmes, mais plutôt les sommes perçues par les sportifs en général grâce à leurs contrats publicitaires, qui peuvent représenter la majeure partie de leurs revenus annuels.