
Il y a plusieurs sortes de nageurs. Il y a ceux qui sont contents de s'être approchés de leur meilleur temps. Mais il y a également le genre de nageur qui se réjouit d'avoir ramené une médaille. Et il y a les nageurs de la trempe de Stravius. Lui-même s'est toujours targué d'avoir mis à la natation dans le seul but d'être le meilleur, et ce malgré les quelques dix-huit médailles glanées en compétitions internationales en grand bassin. Alors forcément, on imaginait le voir grimacer parce que Morozov avait touché le mur avant lui, mais il n'y avait rien de tout cela dans son expression.
Avant même qu'une question lui soit posée, il prenait les devants : « Je pense que beaucoup de monde m'attendait avec de l'or. Certains pourraient penser que je serais déçu et je pense que cette même médaille dans un autre contexte aurait été une réelle déception, mais ce n'est pas le cas. J'irai même jusqu'à penser que ces deux médailles d'argent sont plus belles que certaines autres en or. »
Quand il parlait du contexte, il ne faisait nullement allusion à sa légère blessure au dos contractée au début du mois de juillet et qui ne lui a cependant pas permis de se préparer de manière optimale pour ces Championnats d'Europe. Il parlait d'une chose bien plus grave, ou du moins bien plus importante d'un point de vue personnel : « J'ai pour l'instant une médaille d'or et deux médailles d'argent. C'est un bilan plutôt positif pour quelqu'un qui a songé sérieusement à arrêter la natation. »
Sachant qu'il en avait trop dit pour ne pas approfondir l'explication, Jérémy Stravius reprenait : « C'est vrai qu'il y a un moment, il y a quelques mois, où j'ai pensé arrêter de nager. J'étais vraiment pas loin de le faire, mais on va dire qu'il y avait les bonnes personnes dans mon entourage. Michel était l'un d'eux et ces personnes sont très importantes quand ce genre de questions vous viennent à l'esprit. »
Bien évidemment, il est question ici de son entraîneur Michel Chrétien. Ce dernier détaillait un peu la saison mouvementée de son poulain : « Il y a certains cycles d'entraînement. C'est important de ne pas installer de routine même s'il y a un minimum de standard. C'est toujours risqué de modifier une méthode qui fonctionne. Mais j'ai été assez rassuré parce que Jérémy avait l'air de bien accepter ce nouveau programme. Ses entraînements restaient bons. » Il suffit de se souvenir des derniers Championnats d'Europe en petit bassin l'hiver dernier, pendant lesquels le nageur de la Somme avait pris trois médailles dont deux titres, pour s'en convaincre.

Un doute profond après les Championnats de France
Cependant, un athlète n'est pas un ordinateur et il est parfois des problèmes difficilement prévisibles. « C'était lors d'un stage en février à Ténérife. En plein milieu d'un entraînement de dos, il s'est arrêté d'un seul coup en me disant qu'il ne pouvait plus continuer. C'était tellement surprenant. Il ne m'avait jamais fait un coup pareil mais je ne me suis pas inquiété plus que ça, au moins sur le coup », se souvenait Chrétien.
Des coups de moins bien de nageurs, ce n'est pas plus extraordinaire que ça, mais quand cela se poursuit, il y a matière à s'inquiéter : « Je voyais bien lors de ses entraînements qu'il y avait un truc qui n'allait pas. Il ne semblait pas investi dans son truc, comme s'il nageait pour nager, et c'est souvent mauvais signe », poursuivait-il.
La forme d'un nageur ne se voit pas forcément à ses temps, mais plutôt à son attitude dans le bassin, à sa manière de nager, et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il n'avait pas la tête à la nage lors des derniers Championnats de France à Chartres en avril. Il avait été battu par Camille Lacourt, et assez largement sur 50 et 100 m dos. À ce moment précis, Stravius est à deux doigts de jeter l'éponge : « Il n'y avait plus de motivation. C'est comme si quelque chose s'était cassé en moi. Le matin, je râlais quand je devais aller nager et la réaction de Michel a été très bien. »
Jamais son entraîneur n'eut l'idée de se braquer ou de lui mettre une quelconque pression sur les épaules. « Ça n'aurait servi à rien », rappelle Michel Chrétien. « Le plus important était qu'il ne garde rien sur le cœur. Il fallait qu'il parle absolument parce que le lien entre nageur et coach est basé sur la communication. S'il n'y a pas de confiance, ce n'est pas la peine de continuer. » Ce qu'il fera d'ailleurs. Alors les deux mettront en place un nouveau programme un petit peu allégé. Par exemple, il a arrêté le papillon qui lui prenait beaucoup d'énergie, malgré les ambitions qu'il avait placées dans cette nage venant sans aucun doute de son admiration pour Michael Phelps.
Peu à peu, Jérémy Stravius a repris goût à la nage avec des objectifs en tête : « Plus la compétition avançait, plus j'avais envie de ramener des médailles. C'était mon seul et unique but pour ne pas me dire que mon année n'avait servi à rien. Les temps m'importent peu. Je sais qu'ils ne sont pas bons et que je suis capable de nager bien plus vite, mais je parviens quand même à sauver les meubles. »
Ce qu'il dit moins clairement, c'est que Rio se trouve dans un coin de sa tête et qu'il compte bien reprendre ses bonnes vieilles habitudes dorées...