
C'est fou comme il est possible de changer de visage d'un jour à l'autre. Jeudi, Rigoberto Uran délivrait un large sourire pour aller chercher son maillot rose sur le podium. Vous rendez-vous compte ? C'était la toute première fois qu'un Colombien figurait tout en haut du classement général du Giro. Le sourire et la joie étaient donc de circonstance. Un visage illuminé, brillant à souhait, qui laissait place hier à une mine bien moins étincelante.
Il est vrai que l'étape d'hier, la treizième de ce Tour d'Italie reliant Fossano à Rivarolo Canavese, fut accompagnée de bout en bout d'une pluie épaisse, et donc largement propice aux chutes. C'était donc un Rigoberto Uran des plus concentré qui fut hier porteur du maillot rose, soucieux d'éviter toute chute éventuelle qui mettrait un terme à son rêve rosé. D'autant qu'il n'a pas l'habitude de ce genre de situation : « C'est vrai que devoir contrôler une course pour un autre, je l'ai déjà fait, mais que l'équipe doive gérer la course pour moi, c'était nouveau ».
Le succès d'Uran depuis le départ de Belfast marque l'avènement de l'éternel second, que ce soit dans son équipe à l'époque où Wiggins et surtout Froome croquaient tout ce qui se présentait, ou lors du dernier Giro où il ne put rien face à Nibali qui volait littéralement sur les routes italiennes.
Une fois la ligne d'arrivée franchie, sa crispation et son extrême concentration disparaissaient, mais ce fut une très grande émotion qui le prit soudainement lorsqu'on lui montra un sujet de la télévision colombienne montrant sa mère embrasser un écran géant le représentant en train d'endosser le maillot rose. Le cyclisme en Colombie, ce n'est pas n'importe quoi. Le Giro est presque un monument, car chaque Colombien se souvient des joutes endiablées du début des années 80 qui voyaient l'affrontement de deux très grosses caisses, Bernard Hinault et Lucho Herrera. Depuis, le Giro est un événement en Colombie et tout un pays attend de pied ferme son successeur.
Au départ de Belfast, on aurait parié quelques pièces de plus sur le nom de Nairo Quintana, mais c'est bel et bien Uran qui semble tenir la corde, le leader de la Movistar souffrant d'allergies depuis une semaine. Mais en Colombie, peu importe qui est devant, tant qu'il est Colombien.

Pozzovivo craint-il une alliance colombienne ?
Au sein même du peloton, il semblerait qu'une coalition colombienne se soit formée. On a pu s'en apercevoir dans l'ascension de Carpegna qui voyait l'équipe Colombia aux côtés de Nairo Quintana, qui s'était trouvé esseulé et pas dans la forme de sa vie.
Domenico Pozzovivo, le leader italien de l'équipe AG2R, reconnaissait redouter une « horde colombienne ». Des craintes que Rigoberto Uran tenait à réfuter : « Il n'y aura aucune alliance entre Colombiens. On est des professionnels et entre pros, ça ne se passe pas comme ça. Chaque équipe aura sa stratégie et gagnera celui qui a les meilleures jambes, c'est tout ».
Claudio Corti, le patron de l'équipe Colombia, semblait un peu moins sûr : « Bien évidemment, ce Giro est déjà une affaire colombienne ». Il poursuit : « Ça ne sert à rien d'être hypocrite dans cette histoire. C'est important pour notre équipe (directement financée par le Ministère des Sports colombien) qu'un Colombien gagne, sportivement ou économiquement ». Par contre, quand on lui demandait son avis sur une éventuelle alliance, il semblait plus nuancé : « C'est quand même l'équipe qui prime bien sûr. Notre objectif est de gagner une étape avec Duarte. On a un peu aidé Quintana quand il n'allait pas très bien, je pense qu'il s'en souviendra en temps voulu ».
Le défi des étapes de montagne pour Uran
Rigoberto Uran sera content : la série d'étapes de plaine est terminée et laissera place à un diptyque montagnard des plus compliqués. La première étape de ce parcours du combattant ? Trois montées. Celles de l'Alpe Noveis, de Bielmonte et enfin une montée finale vers Oropa. Une ascension finale longue de douze kilomètres avec une pente moyenne à 6 % et des pourcentages pouvant aller jusqu'à 13 %.
L'étape de dimanche sera très différente. D'abord plus longue, avec moins de cols et une arrivée en altitude au sommet de Montecampione. Ce week-end encore, il ne fait aucun doute que les Colombiens feront course commune. À Claudio Corti de conclure : « Ils (les Colombiens) n'ont pas besoin de consignes. Ils ne courent pas l'un derrière l'autre, c'est comme ça ». On comprend à quel point il sera compliqué pour Cadel Evans, Rafal Majka ou Domenico Pozzovivo d'aller déboulonner Uran de son trône...