
Depuis sa victoire sur le Paris-Roubaix en 2006, dans cette course folle qui avait vu Tom Boonen coincé derrière les barrières baissées d'un passage à niveau, le Suisse nous a prouvé maintes et maintes fois qu'il n'était pas un simple rouleur, seulement capable de remporter des prologues et autres contre-la-montre. Il est bien plus fort que ça et son talent va bien plus loin. Si bien qu'il est devenu le Roi de Flandres, mettant au second plan d'anciennes gloires comme Tom Boonen et des jeunes loups assoiffés de victoires de prestige comme Peter Sagan. Si les pavés sont ses amis et la Flandre sa terre favorite et de loin, il apprécie tout particulièrement exposer l'intégralité de sa palette — et elle est largement fournie — sur le Tour des Flandres qui est devenu, en grande partie grâce à Cancellara, la plus grande Classique de la saison.
La Ronde, le Suisse commence à la connaître par cœur. Quel que soit le parcours concocté par les organisateurs, il sait s'adapter et faire en sorte de dégoûter la concurrence qui se demande comment faire pour mettre Spartacus sur la touche. Il y a quatre ans, Fabian Cancellara avait laissé Tom Boonen sur place dans le Mur de Grammont dans une attaque qui avait fait polémique — on soupçonnait alors que le Suisse avait utilisé un moteur — et il s'était imposé en solitaire avec un drapeau helvétique sur les épaules. L'an dernier, l'adversaire ne s'appelait plus Boonen. Il n'était pas Belge mais Slovaque et Cancellara était parvenu à s'en débarrasser dans le Paterberg au moyen d'une seule accélération qui mit Sagan au supplice. Quand Spartacus est en forme, personne ne peut lui disputer la victoire ni même un simple rôle d'agitateur, parce qu'un Cancellara au top finit seul. Là encore, il espérait bien que le phénomène se reproduise : « Je m'étais dit que ce serait bien de terminer seul devant comme pour les deux premières fois. J'en avais envie mais avant tout je m'en sentais capable ». Cela ne s'est pas passé exactement comme prévu, mais la victoire étant au rendez-vous, il semble fort probable que le Suisse ne s'en plaindra pas.

Comment Cancellara a-t-il utilisé Sagan comme allié ?
Cette fois, Fabian Cancellara ne nous a pas offert de victoire en solitaire, mais un sprint à quatre où il était le seul non-Flamand, ce qui ne l'a pas empêché de gagner et d'aller embrasser son épouse juste derrière la ligne, lui offrant comme promis le bouquet de fleurs donné au vainqueur. Que les conditions climatiques soient difficiles ou clémentes, que le tracé soit compliqué ou plus abordable, Cancellara sait s'adapter à ce qu'on lui donne. Hier, il faut bien l'avouer, la course fut étonnante et non moins haletante. On fut étonné par le nombre impressionnant de chutes qui émaillèrent cette Ronde de 2014. Des chutes plus ou moins graves, dont la plus choquante reste la collision entre Johan Van Summeren, vainqueur sur les routes de Paris-Roubaix il y a deux ans, et une spectatrice, qui entraîna les deux victimes à l'hôpital.
Des événements de course qui n'étaient pas favorables à Fabian Cancellara. Yaroslav Popovych, tombé en début de course à cause d'une spectatrice un peu trop imprudente, et Stijn Devolder, mis à terre juste après l'ascension du Molenberg, se retrouvaient rapidement hors du coup. Or, ils sont les deux principaux lieutenants du Suisse sur les Classiques flandriennes, et encore plus cette saison avec le retrait de son compatriote Grégory Rast. Stijn Devolder, le champion de Belgique, se retrouvait pas loin de dix minutes derrière son leader à l'arrivée. Si bien que, lorsque le Vieux Quéramont montra la silhouette de ses premières pentes, Fabian Cancellara se retrouva bien seul. Sans coéquipier mais surtout encerclé par une horde de Omega Pharma-Quick Step venue en nombre pour soutenir Tom Boonen. Ce qui ne l'a pas privé de se trouver un allié de circonstance en la personne de Peter Sagan, lui aussi esseulé dans le groupe des costauds venus pour bien plus que de la simple figuration. Le Slovaque, irrésistible il y a pas loin de dix jours sur le Grand Prix E3, accéléra le rythme dans le Kruisberg histoire de faire apparaître à la foule les limites de John Degenkolb mais surtout celles de Tom Boonen. Pendant que le premier lâchait prise non sans lutter, le second parvenait non sans mal à accrocher les roues de ses coéquipiers. Pas grave pour Cancellara. L'écrémage avait eu lieu et il était le seul à en bénéficier.

Une préparation minutieuse pour le sprint final
Sans doute aveuglé par son envie de remporter la plus belle des Classiques, Peter Sagan s'était mis dans le rouge. On le voyait aux traces de nervosité qui apparaissaient soudainement sur son visage. Le plus fort, c'était bien Cancellara et ce dernier le savait très bien. C'est pour cela qu'il plaça une première attaque, qui sera finalement la seule, dans le Vieux-Quéramont. Dans son sillage ? Personne, sinon Sep Vanmarcke. Tom Boonen et Peter Sagan ne pouvaient résister au torrent Cancellara. Les deux revenaient rapidement sur Stijn Vandenbergh et Greg Van Avermaet, partis un peu avant le pied du Vieux-Quéramont. S'ensuivit une vraie partie de poker menteur. Vandenbergh ne relayait pas, ne pouvant compromettre un éventuel retour de Tom Boonen. Cancellara faisait le boulot et montrait bien aux autres qu'ils devaient assumer le leur. Bien que favori, tout le monde roula et fit des efforts. « Cancellara a un certain charisme et pas seulement par son palmarès. Quand il dit quelque chose, on l'écoute gentiment et on s'exécute. Mais il n'y a pas que ça. Je pense que personne n'avait envie que Degenkolb revienne pour rafler la mise à l'arrivée », expliquait Dirk De Mol, le directeur sportif chez Trek. Van Avermaet essaya bien d'attaquer, Vanmarcke également, sans succès. La fatigue se ressentait et aussi chez Cancellara. Le sprint fut lancé dans les 200 derniers mètres par Van Avermaet, qui ne put contenir la puissance de Cancellara qui, tel un fauve, rugissait en passant la ligne les bras en l'air.
Il disait vouloir gagner seul, s'en sentir capable même. Mais quand on est un professionnel — et c'est ce qu'est Fabian Cancellara —, on se prépare à toute éventualité et le sprint en faisait partie. Dirk De Mol poursuit : « On savait que le parcours était moins sélectif, que le niveau du peloton était très fort. Donc c'est vrai qu'il y avait un risque que la course se finisse au sprint. Même si on savait que Fabian ne pourrait rivaliser contre Degenkolb ou Démare, on a tout de même bien bossé le sprint au cas où le sprint se fasse dans un groupe restreint et ce fut le cas ». La puissance du Suisse fera le reste, et il le fit bien...