À moins de 900 jours de la cérémonie d'ouverture, les Jeux Olympiques de Los Angeles 2028 sont plongés dans une crise de légitimité sans précédent. L'exigence morale d'une génération et de ses élus se heurte de plein fouet à la froide équation d'un modèle économique reposant sur un seul homme. Au cœur de l'ouragan, Casey Wasserman, président du comité d'organisation, voit ses liens passés avec le réseau Epstein menacer l'âme même du plus grand événement sportif mondial. Alors que la maire de la ville a rompu un silence pesant, la cité des anges est prise en étau entre valeurs et réalisme financier.

Karen Bass rompt le silence et exige la démission
Le 17 février 2026, l'équilibre précaire qui maintenait Casey Wasserman à la tête de LA28 a définitivement volé en éclats. Sur les plateaux de CNN, la maire de Los Angeles, Karen Bass, a lancé une déclaration qui a résonné comme un coup de tonnerre dans les couloirs du pouvoir californien et bien au-delà. Son intervention, mesurée mais ferme, a officialisé une crise latente et marqué un tournant politique majeur à moins de deux ans de l'échéance olympique.

Une prise de position stratégique et calculée
La force de l'intervention de Karen Bass réside dans son timing et sa plateforme. Après avoir refusé de commenter la situation pendant près de quinze jours, elle a choisi un média d'audience nationale pour transmettre son verdict sans équivoque. Elle a affirmé que, selon elle, Wasserman devait quitter ses fonctions. Tout en précisant qu'elle ne détenait pas le pouvoir légal de le démettre, elle a qualifié la décision du comité organisateur de le maintenir de profondément regrettable. Cette nuance est cruciale : elle transfère la pression du champ juridique, où Wasserman est techniquement en règle, vers l'arène politique et morale, où la confiance publique et la perception sont des devises essentielles. Son statut de maire et de figure clé du succès des Jeux donne à ses mots un poids considérable, isolant un peu plus le dirigeant contesté.

La cristallisation d'une fronde politique élargie
La déclaration de la maire n'est pas un acte isolé, mais le point d'orgue d'une mobilisation politique croissante. Avant elle, une coalition hétéroclite d'au moins dix élus de la région, comprenant un tiers des membres du conseil municipal de Los Angeles, avait déjà publiquement réclamé le départ de Wasserman. Cette unité transpartisane démontre que la question a dépassé les clivages politiques traditionnels pour devenir un enjeu de représentation et de valeurs partagées. L'élue Janice Hahn avait résumé ce sentiment en soulignant que la controverse détournait l'attention du travail colossal nécessaire à la préparation des Jeux et des athlètes eux-mêmes. Cette pression concertée isole Wasserman, le forçant à se défendre non seulement sur des faits passés, mais aussi sur sa légitimité présente à incarner l'esprit olympique pour sa ville.
Les faits accablants : e-mails et voyage en Afrique
Pour saisir l'ampleur de la crise de confiance, il faut revenir aux éléments factuels qui l'ont déclenchée. Fin janvier 2026, la publication d'une série de correspondances privées datant de 2003 a servi de détonateur, projetant une lumière crue sur les fréquentations passées de Casey Wasserman. Aucune accusation criminelle directe ne pèse sur lui, mais c'est précisément cette zone grise des mauvais jugements et des associations douteuses qui s'est révélée toxique pour sa réputation de dirigeant.

Des échanges légers avec Ghislaine Maxwell
Le contenu de ces e-mails, bien que vieux de plus de vingt ans, a frappé l'opinion publique par son ton déplacé. Wasserman y tenait des propos flirtant ouvertement avec Ghislaine Maxwell, évoquant par exemple son imagination quant à la tenue vestimentaire de celle-ci. Le contexte historique est important : ces échanges ont eu lieu en 2003, avant que l'ampleur des crimes du réseau Epstein ne soit pleinement révélée au grand public. Cependant, leur divulgation en 2026, dans un climat post-#MeToo et après la condamnation de Maxwell, les rend socialement et moralement insoutenables. La défense de Wasserman, exprimée dans un communiqué de regret profond, peine à effacer l'image d'un homme aux jugements légers, marié à l'époque, et dont les écrits privés contrastent violemment avec la dignité attendue d'un steward des Jeux Olympiques.
La présence à bord du « Lolita Express »
Le second élément accablant concerne un voyage en Afrique en 2002. Casey Wasserman faisait alors partie d'un petit groupe, incluant l'ancien président Bill Clinton, ayant emprunté le jet privé de Jeffrey Epstein pour une mission présentée comme philanthropique. Wasserman affirme n'avoir côtoyé le financier qu'à cette unique occasion et soutient n'y avoir rien observé de répréhensible. Il insiste sur l'absence de toute relation personnelle ou professionnelle ultérieure.

Pourtant, dans l'imaginaire collectif contemporain, marqué par les révélations sur les abus sexuels, le simple fait d'avoir voyagé à bord de cet avion, surnommé plus tard le « Lolita Express », est perçu comme une marque indélébile. Cette proximité, même occasionnelle et pour une cause noble, place irrémédiablement Wasserman dans l'orbite d'un réseau aujourd'hui synonyme de prédation et de corruption de l'élite. À une époque où la transparence et la cohérence éthique sont érigées en impératifs catégoriques, l'argument de l'ignorance semble de plus en plus ténu pour une partie de la société.
La stratégie du bunker du comité LA28
Confronté à la déferlante médiatique et politique, le comité d'organisation LA28 a choisi la stratégie de la forteresse assiégée. Dans la semaine précédant la déclaration fracassante de la maire Bass, son comité exécutif a voté le maintien de Casey Wasserman à sa présidence. Cette décision, prise à l'issue d'un processus interne, illustre le fossé profond qui peut séparer les calculs institutionnels de l'indignation de la rue et des représentants élus.
La revue juridique, bouclier technique
Pour légitimer sa position, le comité s'est appuyé sur une analyse méticuleuse menée par des conseillers juridiques externes. Leur mandat était précis : examiner l'étendue et la nature des liens entre Wasserman et les figures d'Epstein et Maxwell. Leur conclusion, devenue la pierre angulaire de la défense, affirme que ces relations ne dépassaient pas le cadre de ce qui était déjà connu du public. Sur cette base factuelle et en invoquant le leadership incontestable de Wasserman sur la dernière décennie, les membres ont décidé de le conforter dans ses fonctions. Cette approche, résolument technique et légaliste, répond à une question étroite – celle de la conformité à la loi – mais élude superbement la question plus vaste qui agite la cité : celle de l'acceptabilité morale et de la confiance nécessaire pour incarner un événement universel.
Le soutien tacite du mouvement olympique international

L'attitude du Comité International Olympique (CIO) n'a fait que renforcer la position de Wasserman au sein de son propre comité. Interrogée sur la crise, la présidente de la commission des athlètes du CIO, Kirsty Coventry, a été on ne peut plus claire : la structure interne des comités d'organisation ne relève pas du champ d'intervention de l'institution mère. Plus symboliquement encore, Wasserman a reçu un accueil des plus chaleureux de la part des membres du CIO lors des Jeux d'hiver de Milan-Cortina, quelques jours à peine après la publication des e-mails compromettants. Ce soutien, à la fois tacte et actif, envoie un signal puissant sur les priorités du microcosme olympique : la solidarité entre dirigeants et la préservation de projets d'envergure semblent souvent primer sur les considérations éthiques externes.
La rébellion des artistes et la fracture générationnelle
Alors que les arènes politique et institutionnelle sont divisées, la réaction d'un secteur clé de l'identité culturelle de Los Angeles a été, elle, immédiate, univoque et lourde de sens. La rébellion est venue du monde du divertissement et des artistes, dont l'adhésion est pourtant cruciale pour l'aura et le succès populaire des Jeux. Leur mouvement a exposé au grand jour une fracture générationnelle qui pourrait s'avérer bien plus dangereuse pour LA28 que tous les débats en conseil municipal.
Le départ spectaculaire de Chappell Roan
Le 9 février 2026, la chanteuse Chappell Roan, phénomène musical montant aux États-Unis, a annoncé qu'elle rompait tout lien avec l'agence Wasserman. Cette entreprise, distincte mais liée au président de LA28, représente un portefeuille prestigieux de stars de la musique et du sport. La déclaration de la chanteuse, sans nommer directement Epstein, a porté un coup précis : elle a refusé que son nom et sa carrière soient associés, même indirectement, à des actes qu'elle juge en contradiction totale avec ses valeurs morales. Elle a été rapidement suivie par d'autres figures, comme l'ancienne star du football Abby Wambach. Selon certaines informations, une onde de choc interne traverserait même l'agence, avec des employés envisageant un rachat pour en changer le nom, signe d'une crise de confiance profonde.
Le rejet d'une génération exigeante
Ce mouvement artistique est le symptôme d'une exigence plus large, portée par la génération qui sera au cœur des Jeux de 2028 : les jeunes adultes et les milléniaux. Pour eux, les justifications fondées sur l'ancienneté des faits ou l'efficacité économique sont devenues obsolètes. Ils réclament une cohérence absolue entre les valeurs affichées – respect, intégrité, inclusion – et les actes, ainsi que les fréquentations passées, de ceux qui prétendent les incarner. L'idée qu'un homme ayant entretenu ce type de correspondance puisse être le visage du « rêve olympique » est perçue comme une insulte à l'intelligence et à la sensibilité contemporaine. Cette génération, forgée par les mouvements #MeToo et une défiance accrue envers les élites, détient un pouvoir considérable sur l'adhésion populaire. Ce sont ses membres qui seront les volontaires, les spectateurs les plus engagés et les amplificateurs sur les réseaux sociaux. Leur rejet potentiel représente une menace existentielle pour l'esprit de fête et d'union que les Jeux prétendent célébrer.

L'impasse financière : le modèle privé en question
C'est ici que réside le nœud gordien de la crise et la raison principale pour laquelle le comité LA28 s'accroche à Casey Wasserman avec une telle détermination. Derrière les débats éthiques se cache une équation financière d'une brutalité implacable, qui fait de Wasserman un homme considéré comme irremplaçable par ses pairs.
Un budget colossal reposant sur le sponsoring privé
Le modèle des Jeux de Los Angeles 2028 est une exception dans l'histoire olympique récente. Inspiré de l'édition de 1984, il repose massivement sur le financement privé, évitant les constructions pharaoniques pour utiliser des infrastructures existantes comme le SoFi Stadium. Le budget total est estimé à 7,1 milliards de dollars. Le défi est de taille : 2,5 milliards de cette somme doivent impérativement provenir de partenariats avec des sponsors. Et c'est précisément le domaine où Casey Wasserman excelle. Il aurait déjà sécurisé environ 70 % de cet objectif, soit plus de 2 milliards de dollars en engagements. Son réseau, hérité de son grand-père Lew Wasserman, magnat d'Hollywood, et patiemment développé à travers ses agences dans le sport et le divertissement, est perçu comme un atout unique. Des experts, comme l'économiste Andrew Zimbalist, soulignent qu'il occupe un rôle que personne d'autre ne semble en mesure d'endosser aussi efficacement.
Le spectre d'un effondrement en cascade
Les conséquences financières d'un départ précipité de Wasserman hantent les responsables. Le modèle prévoit des garanties publiques limitées mais réelles : la ville de Los Angeles couvrirait les 270 premiers millions de dépassement, et l'État de Californie les 270 millions suivants. Si la machine à sponsors venait à s'enrayer à cause d'une crise de leadership prolongée, ces filets de sécurité pourraient être sollicités bien plus tôt et plus profondément que prévu, faisant peser un risque financier direct sur les contribuables. Le CEO de LA28, Reynold Hoover, affirme que le sujet n'est même pas évoqué dans les discussions avec les partenaires potentiels, mais cette assurance ne dissipe pas toutes les craintes. Le dilemme est donc posé avec une cruelle simplicité : faut-il sacrifier l'exigence éthique sur l'autel de la solvabilité, ou risquer l'échec financier – et l'héritage désastreux qui l'accompagnerait – pour tenter de préserver l'âme et l'acceptation sociale des Jeux ?
Le mutisme des sponsors face au précédent de Tokyo
Dans ce bras de fer à haut risque, l'attitude des entreprises sponsors est scrutée à la loupe comme le baromètre ultime. L'histoire récente des Jeux offre un précédent éclairant sur le point de bascule qui peut forcer la main d'un dirigeant. Le contraste entre la réaction rapide des artistes et le silence de pierre des multinationales est saisissant et interroge sur l'évolution de la responsabilité sociale des entreprises dans le sport mondial.
La leçon de la démission de Yoshiro Mori
En février 2021, le président du comité d'organisation de Tokyo, Yoshiro Mori, était contraint à la démission après des propos sexistes ouvertement condamnés. Pourtant, la pression médiatique seule n'avait pas suffi à le faire plier. Le point de rupture fut atteint lorsque Toyota, sponsor majeur et emblématique du pays, exprima publiquement son désaveu. Face à la défection de son principal bailleur de fonds privé, Mori n'eut d'autre choix que de se retirer, admettant que sa présence était devenue un obstacle. Ce précédent établit une règle implicite mais puissante : dans l'écosystème olympique moderne, un sponsor majeur détient un pouvoir de vie ou de mort sur une présidence contestée.
L'énigme du silence californien
À Los Angeles, ce silence est pour l'instant assourdissant. Aucune des grandes entreprises ayant signé des partenariats multimillionnaires avec LA28 n'a, à ce stade, exprimé la moindre réserve publique. Le CEO Reynold Hoover a même rapporté qu'au cours d'une récente réunion avec un partenaire potentiel, la question Wasserman n'avait tout simplement pas été abordée. Plusieurs hypothèses expliquent cette retenue. La première est d'ordre opportuniste : les contrats sont signés, les avantages marketing sont clairs, et ouvrir la boîte de Pandore d'une renégociation en pleine tempête ne sert les intérêts de personne. La seconde est plus structurelle : Wasserman a peut-être verrouillé les engagements si tôt et si solidement que les sponsors se sentent liés par des clauses contraignantes. Contrairement aux artistes, dont le capital est leur image et leurs valeurs, les entreprises évaluent avant tout le retour sur investissement concret. Pour l'instant, leur calcul semble être que le spectacle olympique, quel que soit son patron, vaut plus que le risque réputationnel, jugé lointain, d'une association indirecte avec un scandale vieux de deux décennies.

2028 : Jeux orphelins ou compromis inévitable ?
À l'approche du compte à rebours final, Los Angeles se trouve à un carrefour historique. La crise Wasserman est bien plus qu'un scandale médiatique éphémère ; elle agit comme une loupe grossissante sur les contradictions et les tensions qui traversent le mouvement olympique du XXIe siècle. La question fondamentale est de savoir s'il est possible de célébrer les plus nobles idéaux sportifs sous la direction d'hommes dont le passé est entaché d'associations moralement douteuses.
Le risque d'un « sportwashing » éthique
Le péril immédiat est de voir les JO 2028 perçus non comme une fête universelle, mais comme une opération de blanchiment d'image à l'échelle d'une élite. Non pas le « sportwashing » traditionnel d'un État autoritaire, mais une forme plus subtile visant à laver la réputation d'un cercle de pouvoir dont les codes et les fréquentations apparaissent déconnectés des exigences morales contemporaines. Si Wasserman reste en poste, la grandiose cérémonie d'ouverture du 14 juillet 2028 pourrait être éclipsée par des manifestations, des boycotts symboliques d'artistes ou un sentiment diffus de malaise parmi le public. Les exploits des athlètes risqueraient alors d'être relégués au second plan par des polémiques récurrentes sur l'intégrité de leurs hôtes. Comme le souligne l'expert Jules Boykoff, Wasserman pourrait paradoxalement être devenu « l'une des seules personnes qui ne peut plus faire le travail » en raison du fardeau réputationnel écrasant qu'il traîne désormais avec lui.
Le temps presse pour Los Angeles
La montre olympique, elle, continue de tourner inexorablement. Le gouverneur de Californie, Gavin Newsom, pourtant considéré comme un allié de Wasserman, a laissé transparaître son impatience, évoquant son attente quant à la publication intégrale des fichiers Epstein. La maire Bass a, quant à elle, clairement rompu les rangs. Wasserman et le comité LA28 campent sur leurs positions. Cette impasse, chaque jour plus coûteuse symboliquement et financièrement, ne peut durer éternellement. Los Angeles devra-t-elle procéder au sacrifice de son « monsieur Jeux » pour tenter de reconquérir la confiance d'une génération sceptique et sauver l'idéal olympique ? Ou l'impératif financier, ce réalisme brut qui a toujours été l'ombre portée des Jeux modernes, aura-t-il une fois de plus le dernier mot ? La réponse se forge dans le silence feutré des conseils d'administration et le fracas des prises de position publiques. L'âme des Jeux de 2028, et peut-être celle du mouvement olympique lui-même, se joue aujourd'hui dans cette lutte entre l'éthique et le pragmatisme.