Samedi 3 octobre 2026, stade de Suez, Égypte. En toute fin de temps additionnel de cette rencontre U20 comptant pour les qualifications de la zone UNAF à la CAN 2027, le gardien tunisien Bouaskar monte sur un dernier corner. La Tunisie a besoin de la victoire pour rester en course : un nul, pour elle, signe l'élimination. Le corner échoue, la Libye récupère le ballon et part en contre. Pour un instant, tout semble ouvert : quatre Libyens face à un seul Tunisien, le but vide devant eux.

Puis le drapeau de l'arbitre assistant se lève. Hors-jeu. Le banc libyen explose, plusieurs joueurs et membres du staff se ruent vers l'officiel. Le score restera 1-1 (Dherar Brik, 24e ; Moussa Ibrahim, 64e), et la séquence fera le tour du monde.
Ce que dit la règle
La loi 11 est plus simple qu'on ne le croit, mais elle ne dit pas ce que l'image suggère. Le texte de l'IFAB, reproduit par RMC Sport, pose deux conditions cumulatives, à remplir au même instant. Premièrement : le joueur se trouve dans la moitié de terrain adverse, la ligne médiane non comprise. Deuxièmement : une partie de la tête, du tronc ou des jambes se trouve plus près de la ligne de but adverse que le ballon et que l'avant-dernier adversaire. Les deux repères de cette seconde condition se cumulent : ils ne se remplacent pas. On compare au ballon, et on compare à l'avant-dernier adversaire.
D'abord la ligne médiane : l'attaquant libyen avait franchi la ligne d'un bon mètre au moment de la passe. Ensuite, et c'est le piège visuel de Suez, le repère n'est pas le dernier défenseur mais l'avant-dernier adversaire. Quand le gardien reste chez lui, il tient lieu de dernier adversaire : l'avant-dernier devient alors le dernier défenseur de champ. Mais quand le gardien s'absente, la chaîne se décale d'un homme.
Or, à Suez, le gardien tunisien était monté dans la surface adverse et se trouvait en avance sur toute son équipe : au moment de la passe, un seul Tunisien se tenait devant l'attaquant libyen, Bouaskar lui-même. Bouaskar était donc le dernier adversaire, et l'avant-dernier était un autre Tunisien resté en retrait. Mais l'attaquant libyen se trouvait, lui, plus près de la ligne de but tunisienne que ce défenseur de champ. Position de hors-jeu. Comme il a participé à l'action en recevant la passe, l'infraction est sifflée.
Pourquoi l'image trompe tout le monde
L'intuition visuelle dit : "il y a plusieurs Tunisiens derrière lui, donc il est dans le jeu". La règle dit : "compte les adversaires, pas les maillots ronds". Un autre Tunisien resté en retrait, plus près du but tunisien que l'attaquant, aurait rendu l'action parfaitement légale. Une passe envoyée avant que l'attaquant ne franchisse la ligne médiane aurait eu le même effet. Ni l'un ni l'autre ne s'est produit.
Goal indique que l'arbitre a pris la bonne décision au regard des lois du jeu ; RMC Sport, de son côté, cite la définition de la position de hors-jeu donnée par l'IFAB et rappelle qu'un seul adversaire se trouvait derrière l'attaquant, le gardien tunisien étant monté sur le corner. Le drapeau s'est levé alors que le but tunisien semblait vide, ce qui rend la scène d'autant plus invraisemblable à l'oeil nu.
Une séquence devenue mondiale
La réaction du banc a fait le reste. L'action a été reprise par L'Équipe, Record, The Sun, Marca, Sport et Sky Sport Italia, transformant une rencontre de jeunes en l'un des matches les plus commentés des éliminatoires de la zone UNAF. La vidéo diffusée par la page arabe ON Sport a totalisé 22,9 millions de vues, selon les chiffres cités par Goal, loin des tribunes de Suez.
RMC Sport rapporte que l'ordre est revenu sur la pelouse une fois les arbitres et les membres du staff intervenus pour expliquer la situation : ils avaient posé un cas d'école sur la pelouse, même s'il a fallu du temps pour le faire accepter.
Ce que la colère révèle
Il serait tentant de conclure que "tout le monde ne maîtrise pas la règle". La lecture est plus nuancée. Les joueurs et le banc n'ont pas tort de réagir : ils voient un contre à quatre contre un tué au dernier moment, dans un match qui coûte une qualification à l'un et un espoir à l'autre. L'émotion précède toujours l'analyse, à tout niveau du football.
Ce que cette séquence montre, en revanche, c'est la fragilité du récit arbitral à l'ère de la vidéo. Un plan large, sans repère, donne immédiatement raison au banc furieux. Le drapeau semble injuste, l'arbitre devient le coupable, et la séquence part en boucle accompagnée de la seule mention "jugez par vous-même". Or, ici, l'erreur n'était pas dans le geste de l'assistant : elle était dans la lecture de l'action - celle de ceux qui protestaient, puis celle d'une partie du public qui a commenté l'image sans recompter les adversaires.
Le niveau U20 ne change rien à la règle. Cette rencontre se jouait sous pression : un nul signait l'élimination directe de la Tunisie, et la Libye, qui a raté là une occasion de décrocher trois points précieux avant sa dernière journée face au Maroc, a payé cher ce choix. Mais la loi 11 ne se négocie pas avec l'enjeu : elle se compte.
La leçon en trois secondes
Pour un attaquant qui s'élance sur un contre, la vérification tient en deux questions, à répéter jusqu'à ce qu'elles deviennent un réflexe : "ai-je franchi la ligne médiane ?" et "où sont les deux derniers adversaires, dont le gardien, où qu'il soit ?". À Suez, la réponse aux deux questions a rendu le drapeau inévitable. La colère restait compréhensible, mais sans fondement en droit du jeu.