C’est une phrase qui résume à elle seule le parcours de toute une génération. Le 17 juin 2026, dans les colonnes du Figaro, Héléna Cazaute, capitaine de l’équipe de France féminine de volley, lâche cette déclaration empreinte de fierté et de lucidité. « On a galéré mais on n’est pas arrivées là par hasard. » La formule n’est pas un simple trait d’esprit. Elle cristallise des années de sacrifices, un retard structurel de trois décennies, et une progression sportive que les résultats récents viennent enfin valider. Alors que les Bleues disputent la Ligue des Nations (VNL) 2026, dans le sillage de leur quart de finale historique au Championnat du monde 2025, cette déclaration sonne comme un manifeste. Retour sur le chemin qui mène une équipe de l’ombre à la lumière.

« Dans nos têtes, cela a changé pas mal de choses » : l’après-Mondial 2025 vu par la capitaine
Le quart de finale perdu contre le Brésil au Mondial 2025 n’est pas un échec. C’est un déclic. Interrogée par Le Figaro, Héléna Cazaute est claire : « Je pense que, malheureusement, dans nos têtes, cela a changé pas mal de choses. » Le « malheureusement » n’est pas une marque de regret. Il traduit plutôt la prise de conscience soudaine que l’équipe n’est plus celle qui subissait. Elle est désormais celle qui peut inquiéter les cadors mondiaux.
L’insouciance comme arme
Dans un entretien accordé à L’Équipe, la capitaine des Bleues confie : « J’aime notre insouciance. » Ce mot revient souvent chez Cazaute. Il ne désigne pas une forme de naïveté ou de manque de préparation. Il décrit plutôt une liberté mentale acquise au fil des galères. Avant 2023, l’équipe de France féminine n’avait jamais participé à un Championnat du monde depuis 1974. Pendant des décennies, les Bleues ont lutté pour exister sur la scène internationale. Cette insouciance est le fruit d’un cheminement : quand on a connu le fond, on n’a plus peur de jouer son va-tout.

La victoire renversante contre l’Ukraine à Orléans
La déclaration de Cazaute au Figaro intervient dans un contexte précis : la VNL 2026. Lors de la première semaine de compétition, les Bleues affrontent l’Ukraine à Orléans. Le début du match est un cauchemar : un set perdu 25-12, des erreurs techniques à la pelle, une équipe qui semble absente. Puis, le réveil. La France renverse la situation et s’impose 3-2. Ce match, raconté en détail dans notre article sur Volleyball Nations League Orléans : les Bleues renversent l’Ukraine 3-2 après un départ cauchemardesque, illustre parfaitement la « galère » dont parle la capitaine. Les Bleues auraient pu sombrer. Elles ont choisi de se battre.

Refuser l’autosatisfaction
Pourtant, Cazaute ne se laisse pas griser. Dans la même interview, elle fixe le cap : « On sait que cette étape va être compliquée face à trois grosses nations qu’on a l’habitude de jouer. » La performance au Mondial 2025 ne suffit pas. Il faut enchaîner en VNL, prouver que le quart de finale n’était pas un accident. La capitaine sait que l’équipe est attendue au tournant. La fierté est légitime, mais l’humilité reste de mise.
Cette inégalité qui a duré 30 ans : le volley féminin privé des moyens du masculin
Pour comprendre pourquoi la phrase d’Héléna Cazaute résonne si fort, il faut plonger dans les racines structurelles de la « galère ». Le succès actuel des Bleues n’est pas dû au hasard. Il est le résultat d’un rattrapage tardif, après des décennies de sous-investissement. Les révélations de l’ancienne directrice technique nationale (DTN) Axelle Guiguet, publiées dans Le Monde en 2021, dressent un tableau sans appel.
« 25 % du budget pour les filles » : le chiffre choc d’Axelle Guiguet
Axelle Guiguet n’y va pas par quatre chemins. Elle déclare au Monde : « Historiquement, le volley féminin a toujours pâti des arbitrages : pendant plus de trente ans, seulement un quart du budget du volley en salle allait aux filles. » Ce chiffre donne le vertige. Concrètement, cela signifie que les équipes féminines ont fonctionné avec des moyens humains, techniques et logistiques réduits au minimum. Moins d’entraîneurs, moins d’analystes vidéo, moins de déplacements pour les stages de préparation. Pendant que les garçons bénéficiaient d’un accompagnement de haut niveau, les filles devaient composer avec les miettes.

10 jours contre 3 mois : la préparation bâclée
Le fossé ne se limitait pas au budget. Le temps de préparation collective était lui aussi dramatiquement insuffisant. Alors que les équipes concurrentes, comme la Serbie, l’Italie ou la Russie, pouvaient s’offrir des stages de plusieurs semaines, voire de plusieurs mois, les Bleues partaient avec dix jours de préparation avant les grandes compétitions. Dix jours pour mettre en place un système de jeu, créer des automatismes, travailler la condition physique. Dans ces conditions, comment espérer rivaliser ?
67 000 licenciées contre 180 000 : le vivier trop étroit
Le problème est aussi structurel. En 2019, la France comptait seulement 67 000 femmes licenciées en volley-ball. À titre de comparaison, le basket-ball et le handball féminins en comptaient chacun 180 000. Ce chiffre est un indicateur implacable : le vivier dans lequel puisent les entraîneurs nationaux est trop étroit pour produire un réservoir de talents suffisant. La taille moyenne des joueuses françaises lors de l’Euro 2021 était de 1,80 m, contre 1,88 m pour les Russes. Ce retard athlétique n’est pas une fatalité génétique. Il est la conséquence d’un recrutement moins large et d’un suivi des jeunes talents moins structuré. Le succès actuel des Bleues pourrait inverser la tendance en suscitant des vocations chez les jeunes filles.
Héléna Cazaute, du Volley Club Gruissan aux géants italiens : l’enfance d’une patronne
Après le macro, le micro. Le parcours individuel d’Héléna Cazaute incarne à lui seul la « galère » et la « fierté » qui traversent le discours de la capitaine. Son histoire personnelle est une synthèse de celle de toute une équipe.
Une mère joueuse, un père président, deux sœurs sur les terrains
Née le 17 décembre 1997 à Narbonne, Héléna Cazaute grandit à Gruissan, petite commune du Narbonnais. Sa mère est une ancienne joueuse de Nationale 1, qui a porté les couleurs de Montpellier. Son père, ancien joueur de rugby, préside le Volley Club Gruissan. Ses deux sœurs évoluent également dans cette division, l’une comme passeuse, l’autre comme libéro. Héléna commence le volley à 8 ans, bercée par l’ambiance du club familial. Elle est entraînée par sa mère jusqu’à son départ pour l’Institut fédéral de volley-ball en 2013. Ce terreau familial forge chez elle une mentalité de combattante. Le collectif, elle l’a dans le sang.

Quitter la France pour l’Italie : le pari risqué
En 2021, alors qu’elle évolue à Mulhouse où elle a remporté le doublé championnat-coupe de France, Héléna Cazaute prend une décision courageuse : elle quitte la France pour rejoindre Chieri, en Italie. Dans un entretien à RMC Sport en novembre 2023, elle explique ce choix : le championnat italien est « le plus grand championnat du monde ». Elle y côtoie des joueuses comme Paola Egonu, l’une des meilleures attaquantes de la planète. Le niveau est plus physique, les rallies plus longs, la défense plus solide. Cazaute conseille aux jeunes joueuses françaises de tenter l’aventure à l’étranger, mais à une condition : « Il ne faut pas brûler les étapes. » Partir pour jouer, pas pour s’asseoir sur le banc. Un conseil qui révèle une intelligence de carrière rare.
« Ultra-polyvalente, mentalité de combattante »
Dans un article de L’Équipe, les légendes du volley français brossent le portrait de leur capitaine. Cesar Hernandez, son entraîneur, résume : « Avec une joueuse comme Héléna, tout change. » Elle est décrite comme « ultra-polyvalente », capable de défendre, d’attaquer, de réceptionner. Mais sa vraie force est ailleurs : elle est le ciment de l’équipe. Elle ne se contente pas de jouer. Elle fédère, elle rassure, elle pousse les autres à se dépasser. C’est une patronne dans l’âme.

2023-2025 : l’irrésistible remontée des Bleues dans le top 15 mondial
Les paroles, c’est bien. Les résultats, c’est mieux. La phrase « on n’est pas arrivées là par hasard » repose sur une chronologie sportive implacable. En trois ans, les Bleues ont gravi les échelons un par un.
De la relégation à la Challenger Cup 2023 : le déclic
Il faut se souvenir d’où viennent les Bleues. En 2022, l’équipe évoluait encore en European Golden League, une compétition de second rang. La victoire en Challenger Cup 2023, une compétition organisée par la FIVB, leur offre une promotion en VNL, l’élite mondiale. C’est le premier palier. La FIVB, via son programme de développement (FIVB Volleyball Empowerment), accorde à la Fédération française 252 000 dollars sur la période 2022-2026. Ce soutien financier, bien que modeste, est un signal : la France n’est plus seule dans son coin.
Vaincre la Chine 3-1 en huitièmes du Mondial : l’exploit
Le tournant, c’est le Mondial 2025. Pour la première fois depuis 1974, la France participe à un Championnat du monde. Et pour la première fois, elle atteint les huitièmes de finale. Face à elle, la Chine, l’une des nations les plus titrées de l’histoire. Les Bleues s’imposent 3-1. Iman Ndiaye, meilleure marqueuse de la phase préliminaire de la VNL 2025 avec 233 points, porte l’équipe sur ses épaules. Ce match est une madeleine de Proust pour les supporters français. Il prouve que les Bleues peuvent battre les grandes nations.

9e de la VNL et quart de finaliste mondiale : la confirmation
La progression est linéaire. 11e en VNL 2024, 9e en VNL 2025, quart de finaliste au Mondial 2025. Actuellement 13e au classement mondial FIVB, l’équipe de France féminine n’a jamais été aussi haut. Chaque année, elle gagne une place, une expérience, une certitude. Cette courbe de progression idéale justifie la fierté de Cazaute. Les Bleues ne sont pas passées de l’ombre à la lumière en un claquement de doigts. Elles ont trimé, perdu, appris, et gagné.
Cesar Hernandez : la méthode des champions masculins au service des Bleues
Si les Bleues ne « galèrent » plus autant qu’avant, c’est aussi grâce à un changement stratégique majeur : l’arrivée de Cesar Hernandez à la tête de l’équipe après les Jeux de Paris 2024. L’entraîneur espagnol apporte une méthode rodée aux plus hauts niveaux.
« Copier-coller ce que les hommes ont réussi »
Dans un entretien à RMC Sport en mars 2026, Cesar Hernandez est on ne peut plus clair : « Notre objectif est simple, on doit copier-coller ce qu’ils ont fait. » Le « ils » désigne l’équipe de France masculine, double championne olympique en titre (Tokyo 2021, Paris 2024). Hernandez veut appliquer la même recette : un jeu simple mais efficace, une défense intraitable, une discipline tactique irréprochable. Il résume sa philosophie en une phrase : « Il faut jouer au volley. » Faire les choses simples, bien les faire, et ne pas se prendre pour ce qu’on n’est pas.

Marc Francastel, architecte de l’or olympique
Pour mettre en œuvre cette méthode, Hernandez s’entoure de Marc Francastel, l’homme qui a construit la machine à gagner des garçons. Francastel, longtemps responsable de la performance au sein de l’équipe masculine, travaille désormais avec les féminines. C’est un symbole fort. La fédération, qui a longtemps sous-investi dans le volley féminin, envoie ses meilleurs éléments pour corriger trente ans d’erreurs. Le transfert de compétences est en marche.
Les 252 000 dollars du FIVB Empowerment Programme
L’argent du FIVB Empowerment Programme a permis d’engager du staff supplémentaire, d’organiser des stages de préparation plus longs, d’investir dans l’analyse vidéo et la récupération. Pour une fédération qui a longtemps fonctionné au lance-pierre, ce n’est pas rien. Le lien entre financement et performance est direct : plus les moyens sont importants, meilleurs sont les résultats. Les Bleues en sont la preuve vivante.
Du rêve des JO 2028 à l’explosion des licenciées : l’héritage des Bleues version Cazaute
Au-delà des résultats immédiats, le récit porté par Héléna Cazaute dépasse le cadre sportif. Il pose une question plus large : quel héritage laisseront ces Bleues à la génération suivante ?
Les JO de Los Angeles 2028 : l’objectif ultime
Cette génération de joueuses n’a pas participé aux Jeux de Paris 2024. L’équipe ne s’était pas qualifiée, d’où l’arrivée d’Hernandez après l’échec olympique. Le grand objectif est désormais Los Angeles 2028. Le récit de la « galère » prend tout son sens : les Bleues ne veulent pas y arriver par hasard ou par chance. Elles veulent y arriver par le travail, par la progression constante, par la construction d’un projet solide. C’est le moteur qui anime le groupe.
Susciter des vocations chez les jeunes filles
Le chiffre des licenciées (67 000) est un rappel brutal du chemin qu’il reste à parcourir. Mais la médiatisation actuelle des Bleues, portée par des figures comme Cazaute ou Ndiaye, peut changer la donne. Les jeunes filles qui regardent ces matchs voient des joueuses qui leur ressemblent, issues de clubs amateurs, passées par des études, ayant fait des sacrifices. Le parcours de Cazaute, de Gruissan à Milan en passant par Béziers, Cannes et Mulhouse, est un modèle d’ascension sociale et sportive. Il montre que le talent, même dans un petit club, peut mener au sommet.
« Le plus dur reste à venir »
Dans L’Équipe, Héléna Cazaute prévient : « On ne doit pas s’endormir sur notre bonne Ligue des nations. C’est au Mondial qu’il faut être performantes, le plus dur reste à venir. » Cette déclaration ancre le discours dans l’humilité et la projection. La fierté est légitime, mais elle ne doit pas se transformer en autosatisfaction. Les Bleues ont encore des étapes à franchir. Et leur capitaine est là pour leur rappeler.
Conclusion : « On n’est pas arrivées là par hasard », la fierté des Bleues comme leçon pour tout un sport
Revenons à la phrase qui a tout déclenché. « On a galéré mais on n’est pas arrivées là par hasard. » Elle pourrait être le titre d’un manuel de résilience. Elle raconte le chemin parcouru par une équipe qui a connu le fond, qui a dû composer avec des moyens ridicules, des préparations bâclées, un vivier trop étroit. Et qui, pourtant, a réussi à se hisser parmi les quinze meilleures nations mondiales.
Le quart de finale historique au Mondial 2025, la victoire contre la Chine, la progression en VNL, l’arrivée d’un staff de haut niveau, l’investissement financier de la FIVB : tout cela n’est pas le fruit du hasard. C’est le résultat d’années de travail, de décisions courageuses, de sacrifices collectifs. C’est aussi le fruit d’une prise de conscience tardive mais réelle de la part de la fédération, qui a enfin décidé d’investir sérieusement dans le volley féminin.
Héléna Cazaute, avec sa franchise et sa lucidité, incarne cette transformation. Elle n’est pas seulement une grande joueuse. Elle est le symbole d’une génération qui refuse de subir, qui veut écrire sa propre histoire. Les Jeux de Los Angeles 2028 sont dans le viseur. Mais déjà, le message est passé : les Bleues ne sont plus là par hasard. Et elles comptent bien le prouver encore longtemps.