Le 18 avril 2025, à Rennes, des hooligans espagnols de Saragosse sont accueillis par leurs homologues des Roazhon 1901. Ils se filment en tribune, trois doigts levés : c'est le salut de Kühnen, un dérivé du salut nazi. Selon l'enquête de Basta !, c'est cet épisode, largement relayé, qui a déclenché une enquête interne du Stade rennais et un électrochoc dans les instances du club.

La scène tient en un geste, mais elle résume tout le problème. Dans les stades bretons, réputés pour leur ambiance populaire, un noyau dur d'hooligans d'extrême droite s'affiche et gagne de la place, et personne - ni les clubs, ni la préfecture, ni les supporters eux-mêmes - ne s'accorde sur ce qu'il faut faire.
Ce que l'on voit dans la tribune Mordelles
À Rennes, le club officiel de supporters, le Roazhon Celtic Kop (RCK91), revendique environ 1 000 adhérents et se dit apolitique. Son noyau dur en réunit environ 200, d'après Splann !, et parmi eux, une cinquantaine de membres des Roazhon 1901, un groupe de hooligans décrit comme néonazi et violent, qui occupe la bande de pelouse entre le terrain et la tribune - un "carré VIP" réservé aux initiés.
Sur place, le journaliste d'enquête Erwan Morel relève des stickers "Roazhon" affichant un Totenkopf, la tête de mort à tibias croisés des insignes SS, et "Roazhon indep", autre nom des Roazhon 1901. Le groupe figure sur la carte des hooligans d'extrême droite publiée en 2022 par StreetPress et L'Équipe.
L'enquête décrit aussi une scène plus banale, et peut-être plus parlante : en deuxième mi-temps, trois membres du groupe s'en prennent à un stadier à la peau noire. Interrogé juste après la rencontre sur les propos racistes qu'il subit, celui-ci acquiesce, gêné, avant d'être interrompu par un chef de la sécurité.
Guingamp : le basculement du Kop Rouge
À Guingamp, l'histoire est celle d'une mue. Le Kop Rouge, trois cents membres, encadre les animations d'un public élu cinq fois "meilleur de France" par la Ligue professionnelle de football. En 2011, le RCK91 de Rennes arborait de son côté une banderole "Celtic People Against Racism". Ces deux kops avaient alors une réputation antiraciste et familiale.
En avril 2024, à l'occasion du match Guingamp-Amiens, une quinzaine de hooligans cagoulés s'en prennent à un groupe d'ultras antiracistes, sous les caméras. D'après Splann !, le chef de sécurité demande aux agressés de partir - "Partez les gars sinon ça va dégénérer !" - plutôt qu'aux agresseurs. Le bureau du Kop Rouge se met ensuite en sommeil, au motif d'un "désaccord profond sur la ligne directrice".

Le 4 décembre 2024, six hommes sont condamnés pour l'attaque d'un festival antifasciste à Saint-Brieuc, le 1er juillet 2023 : peines d'emprisonnement avec sursis et interdiction de paraître au stade. À la barre, tous disent s'être rencontrés "dans le cadre du football".
Quelques semaines plus tard, le Kop Rouge déploie une nouvelle banderole : "IDS présents", soit "interdits de stade présents". Auparavant, elle n'apparaissait jamais. Selon Splann !, les cadres de l'association valident les banderoles avant leur déploiement. Ce détail est décisif : la banderole ne désigne pas une interdiction administrative décidée par un préfet, mais une condamnation prononcée par un juge - deux mesures que le débat public confond souvent.
Ce qui se passe hors du stade
Le coeur du phénomène ne reste pas dans les gradins. Le 1er juillet 2023 à Saint-Brieuc, d'après Splann !, dix-huit hommes en noir attaquent un festival antifasciste avec des matraques télescopiques, des poings américains et du gel au poivre. Un militant reçoit des coups au visage : nez fracturé, huit jours d'incapacité totale de travail. L'attaque est revendiquée sur Telegram par le "Korrigans Squad", un réseau de hooligans de plusieurs clubs.
Le même groupe est soupçonné d'avoir participé, en février 2024, à l'agression de supporters toulousains dans un bar de Rennes : au moins dix personnes hospitalisées. Les militants d'extrême droite bretons ont aussi été repérés dans des manifestations contre un centre d'accueil de demandeurs d'asile à Saint-Brevin-les-Pins.
Le Monde, dans son hors-série de mars-avril 2026 sur l'extrême droite, dresse une liste du même type à l'échelle nationale : attaque d'un bar de militants de gauche à Brest en septembre 2025, marche à Romans-sur-Isère en 2023, agression de supporters marocains à Lyon après la France-Maroc en 2022. Le quotidien y décrit "une nouvelle génération de supporteurs inspirée des hooligans" mêlant "culte de la virilité, goût de l'affrontement et imaginaire identitaire". On peut y voir une extension du propos breton : le stade n'est plus l'origine du problème, il en est devenu le vivier. À ce titre, la question de la violence d'extrême droite sous-estimée dépasse largement le football.
Un vieux scénario, écrit ailleurs il y a longtemps
Le lien entre tribunes et extrême droite n'a rien de neuf. Dans un article de 2021, VICE remonte aux années 1970 au Royaume-Uni, où le National Front distribuait ses tracts dans les stades et les pubs. "On voyait le National Front dans les tribunes. On les voyait essayer de recruter, avec leurs tracts", témoigne Chris Allen, chercheur à l'université de Leicester (traduit de l'anglais).
La logique a depuis changé de forme : les groupes ne se contentent plus de recruter, ils naissent dans la tribune. C'est le cas de l'English Defence League ou du Football Lads Alliance au Royaume-Uni, ou encore des Hooligans Against Salafists en Allemagne, où des supporters de clubs rivaux s'unissent autour d'un prétendu combat contre l'islam radical - au risque, avertissait la Premier League, de viser les musulmans en général.
La réponse des clubs : "notre responsabilité s'arrête aux portes du stade"
Face aux faits, la première réponse des clubs consiste à délimiter leur champ de responsabilité. Le Stade rennais a diligenté une enquête interne et identifié les Roazhon 1901 ; des membres de ses instances promettent que tout sticker Totenkopf remonté "sera enlevé dans la minute". Mais sur ce qui se passe à l'extérieur, le club est catégorique : "Notre responsabilité s'arrête aux portes du stade, ce qui peut se produire sur la voie publique est du ressort de la préfecture." Une fresque "Jean-Marie repose en paix", adossée au local du RCK91 sur un terrain municipal, rend quant à elle hommage à un membre des Roazhon 1901 décédé après une rixe ; les dirigeants affirment ignorer son appartenance au groupe.
À Guingamp, le maire, Philippe Le Goff, tempère lui aussi les généralisations : "On observe une radicalisation des kops. Mais je ne veux pas faire de raccourcis généralistes. Quelle est l'ampleur du phénomène ? Je ne saurais répondre."
Côté État, la Division nationale de la lutte contre le hooliganisme (DNLH), créée en 2009, regroupe une dizaine de fonctionnaires sous la direction d'un commissaire de police et identifie les rencontres "à risque".
À Brest, en revanche, le phénomène reste contenu : selon les sources locales citées par Basta !, les tentatives d'entrisme - dont une éphémère "Section West" - ont échoué pour le moment, grâce à la réaction de supporters antiracistes. Le cas brestois est documenté pour ce qu'il est : un contre-exemple local, et non une règle générale sur les kop.
L'autre débat : quand "hooliganisme" devient un mot fourre-tout
La seconde moitié de l'affaire n'est pas dans les tribunes, elle est dans les réponses. Le Nouvel Obs a consacré un texte à une conférence de presse commune du porte-parole du ministère de l'Intérieur et du chef de la DNLH, qui annonçait un "retour du hooliganisme" et désignait cinq clubs de Ligue 1. La critique est de méthode : le terme d'hooliganisme sert alors à rassembler des comportements très différents, et à faire porter par des groupes entiers des actes qu'ils n'ont pas commis.
Le journal avance qu'à l'époque de son texte, la plupart des 341 personnes interdites de stade l'étaient pour usage d'engins pyrotechniques, ensuite pour ivresse ou stupéfiants - et non pour racisme ni violences. La période exacte de ces chiffres n'est pas précisée dans la page consultée : ils décrivent un instantané, pas une tendance.
Le même texte conteste le fait que les préfets puissent décider seuls des interdictions administratives de stade, sans contrôle d'un juge - un point également défendu par l'Association nationale des supporters, hostile à ce régime - et souligne que des groupes ouvertement antiracistes, comme les Ultramarines de Bordeaux ou les supporters montpelliérains qui ont affiché "Montpellier contre le racisme", se retrouvent dans le même sac.
C'est là que les deux débats se heurtent, et c'est tout l'intérêt du dossier breton. Les faits documentés par Splann ! et Basta ! relèvent de condamnations pénales, de groupes identifiés, de symboles précis et de violences réelles : le ciblage y est possible, puisque les personnes et les lieux sont connus. Le reproche adressé aux pouvoirs publics porte ailleurs - sur l'étiquette "hooliganisme" appliquée à des groupes hétérogènes, et sur des mesures collectives décidées sans juge.
Les récents débats sur les interdictions collectives - de déplacement, puis à domicile, comme le suggère ce message d'un élu publié ci-dessus - montrent que la question reste ouverte en 2026. De même, les accusations publiées en septembre 2026 sur des agressions aux abords du Groupama Stadium de Lyon relèvent d'un média engagé et ne sont pas vérifiées ici : elles témoignent surtout de l'importance que ce sujet a prise dans le débat.
Ce que la controverse change
Deux erreurs symétriques guettent le lecteur. La première consiste à croire qu'il n'y a rien à voir : les Roazhon 1901, l'Armoric Clan de Guingamp, les condamnations de décembre 2024 et les saluts filmés ne sont pas des rumeurs, ce sont des faits documentés, judiciaires pour partie. La seconde consiste à décréter que le football lui-même bascule, alors que les kop réunissent des centaines de membres, dont quelques dizaines seulement ont été identifiées - et qu'à Brest, des supporters antiracistes ont fait échouer, pour l'heure, les tentatives d'entrisme relevées par Basta !.
Entre les deux, la question pratique est celle de la précision : viser les groupes identifiés, les symboles, les violences établies et les lieux qu'ils occupent ; refuser d'étendre une suspicion collective à des tribunes entières. C'est moins satisfaisant qu'un mot d'ordre, mais c'est la seule méthode qui tient à la fois devant les faits et devant les libertés publiques.