
S'il y a une chose indéniable chez Gaël Monfils, c'est qu'on ne s'ennuie jamais lors de ses matches. Ce joueur est unique en son genre. Vous pourrez chercher pendant des heures et écumer les courts aux quatre coins de la planète, jamais vous ne trouverez un homme capable de tenir la comparaison. Il construit ses matches comme des films. Le tennisman se mue alors en un cinéaste très inspiré qui élabore ce genre de thriller nous tenant en haleine jusqu'à la dernière scène, et parfois même, toute l'intrigue se joue sur le dernier plan.
Samedi, pour son match de troisième tour contre l'Italien Fabio Fognini, il avait commencé de la pire des façons, accumulant les fautes et les mauvaises décisions, laissant à son adversaire le soin de prendre la première manche. Il s'était alors réveillé peu à peu, à force de beaux échanges remportés et de coups droit faisant enfin la différence, le hissant presque tout droit vers la semaine suivante. Mais il allait s'écrouler au quatrième set avant d'achever sa proie sans contestation aucune dans la manche décisive. Lundi après-midi, il nous offrait un scénario tout autre contre Guillermo Garcia-Lopez, tombeur de Stan Wawrinka au premier tour. Il réalisait une bonne entame et ne relâchait pas une seconde son étreinte pour aller arracher un nouveau quart de finale dans son antre de Roland-Garros.
Murray contre les éléments
Au détour de ce quart de finale, on savait pouvoir faire confiance à Gaël Monfils, mais surtout à sa faculté à nous envoyer des émotions par paquets de dix. Au tour précédent, il nous avait suffisamment surpris par un premier set tonitruant, le mettant sur la voie royale menant aux quarts, pour nous refaire le même coup deux jours plus tard.
Monfils n'a pas besoin de grand-chose pour rater ses débuts de match. Mais quand l'attente d'une après-midi pluvieuse se mêle à un vent soufflant à pleine bouche, on dira que cela n'arrange rien. Le vent est l'ami d'Andy Murray. Lors de l'US Open 2012, il ne faisait plus aucun doute que les conditions climatiques, le vent fort plus particulièrement, l'avaient aidé à mettre sur la touche des guerriers de la trempe de Tomas Berdych ou même Novak Djokovic.
Pour Monfils, ce n'est pas exactement la même chose : « Je l'ai toujours dit. Je n'aime pas jouer quand le vent est très fort. Ce n'est pas qu'il me gêne, mais je ne peux pas jouer comme je le veux. Il faut vraiment réfléchir à tous ses coups, il faut doser, alors que moi, ce que j'aime, c'est cogner fort et chercher des angles. »
Pendant que les fautes se multipliaient pour le Français, Murray s'amusait à frapper en coup droit et à terrasser Monfils d'un seul revers. Le Britannique distribuait, et Monfils courait des kilomètres en sachant que ça finirait dans la poche de l'Écossais. L'image était cinglante. Le score l'était tout autant. Il parvenait à débreaker avant de gâcher tous les efforts consentis en lâchant son service à 5-4 pour Murray. Le deuxième set était encore plus sévère, le seul fait d'arme de Monfils étant d'avoir sauvé sept balles de set avant de céder sur un revers anodin.

Une remontée spectaculaire inutile ?
À deux sets à zéro, la situation se compliquait et atteignait un état critique. C'est souvent dans ces moments précis que Gaël Monfils aime inverser la vapeur pour surprendre une nouvelle fois son public. Le vent, qui commençait à disparaître, devenait son allié de circonstance. Il était contraint de sauver trois balles de break dans le premier jeu du troisième set avant d'en obtenir trois lui-même dans le jeu qui suivit. Murray se mettait à faire des fautes, à ne plus passer de premières balles, mais il tenait bon malgré tout. Comme Monfils, il perdit le contrôle à 5-4 pour Monfils sur un revers forcé qui mourait dans le filet.
Les spectateurs commencèrent alors à se regarder du coin de l'œil. Pouvait-il revenir ? N'était-il pas en train de démarrer un comeback dont lui seul a le secret ? Les cris poussés par Monfils sur chaque coup servirent de réponse aux interrogations du public. Plus il frappait fort, plus le public applaudissait et criait tout son soutien. Avec l'heure qui s'approchait de 20h30, le court Philippe Chatrier se vidait malheureusement, mais loin de se laisser démotiver, Monfils semblait avoir de plus en plus d'énergie. Ses coups droit en retour filaient comme des missiles. La fatigue se fit sentir sur le visage du Britannique, qui se parlait de plus en plus, se demandant comment il en était arrivé là alors que le match lui appartenait et que sa place en demi-finale se trouvait tout près de sa main. Les rôles s'inversèrent. Monfils frappait de toutes ses forces et la balle restait dans le court, de quoi décourager n'importe qui.
Il était revenu à deux sets partout, mais il était tard, presque 21h20. On se pose généralement la question de continuer ou de se donner rendez-vous le lendemain midi. Murray disait au juge arbitre que c'était ridicule de continuer tant il ne voyait rien, mais aussi tant il se savait proche du but. Monfils voulait continuer, bien évidemment : « Je savais qu'il fallait que le match se finisse le jour-même. Je n'avais pas vraiment le choix. J'ai toujours du mal à commencer mes matches. »
Tellement fort sur les deux derniers sets, on imaginait un Gaël Monfils allant le plus vite possible pour en finir. Il commençait par mener 30-15 sur le service de Murray. On le croyait proche du break, mais il perdit ce jeu et, par la même occasion, le match. Cette dernière manche ne dura finalement que vingt-quatre minutes, le temps au Britannique de lui coller un 6-0. Sévère manière de voir son nom rayé du tableau masculin.
Chez Monfils, la déception régnait : « Si vous saviez ô combien je suis triste. Je ne me l'explique pas. Comment j'ai pu laisser ce set filer aussi facilement ? Je ne sais pas. Ce n'est pas de la fatigue. Je cognais aussi fort, mais rien ne rentrait. La roue avait tourné et j'étais du mauvais côté. »
Dans son entourage, il s'agissait plus de consternation. « Je ne comprends pas vraiment ce qu'il s'est passé. Je suis d'accord avec lui. Il ne s'agissait pas de fatigue physique. Personnellement, je pense que le mal était psychologique. Il a un mental solide, mais je pense qu'il a craqué dans ce domaine », tentait Rufin, le père de Gaël. Quand on allait voir Amélie Mauresmo, les justifications n'étaient pas plus claires : « Il ne perd pas ce dernier set, il le donne à Murray. Il ne joue pas. Il s'arrête de servir. Il était sorti de son match et c'est très compliqué de revenir. Murray a gagné à l'expérience. »
Regarder un match de Gaël Monfils, c'est comme faire un pari. On le regarde parce qu'on sait qu'il y a un grand match à voir, mais on prend aussi le risque de repartir déçu. C'est comme ça. C'est Monfils, et s'il n'était pas comme ça, ce ne serait pas vraiment Monfils...