Eddie the Eagle mid-jump at the 1988 Calgary Olympics
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Eddie the Eagle : l'incroyable destin d'un loser héroïque

En 1988, aux Jeux Olympiques de Calgary, le monde entier retient son souffle. Non pas pour un favori arrogant qui accumule les médailles, mais pour un anglais un peu maladroit, aux lunettes épaisses, qui termine dernier de chaque épreuve. Ce skieur,...

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En 1988, aux Jeux Olympiques de Calgary, le monde entier retient son souffle. Non pas pour un favori arrogant qui accumule les médailles, mais pour un anglais un peu maladroit, aux lunettes épaisses, qui termine dernier de chaque épreuve. Ce skieur, c’est Eddie the Eagle, et son histoire est bien plus qu’une simple anecdote sportive : c’est une leçon de vie brutale et inspirante sur la détermination. Aujourd’hui, revenons sur la trajectoire folle de Michael Edwards, l’homme qui a prouvé que participer vaut parfois plus que vaincre.

Les débuts modestes de Michael Edwards

Tout ne commence pas par une piste de ski olympique, mais bien dans la ville de Cheltenham, en Angleterre. Né le 5 décembre 1963, Michael Edwards ne baigne pas, contrairement à la plupart de ses futurs concurrents, dans une famille de sportifs de haut niveau ni dans une région montagneuse. Pourtant, la passion du sport l’envahit très tôt. Si la légende raconte souvent des parcours balisés dès le plus jeune âge, celle d’Eddie est faite de détours et d’opportunités saisies à la volée.

Cheltenham et la passion du ski

C’est lors d’un voyage scolaire à l’âge de treize ans que Michael découvre la neige et les skis. Une révélation immédiate pour ce jeune garçon qui, bien que né dans un pays plat, décide de se consacrer corps et âme à cette discipline. Il ne s’agit pas seulement d’un loisir, mais d’une véritable obsession. Pour progresser, il n’a d’autre choix que de s’entraîner sur des pentes sèches, ces structures artificielles qui permettent de skier sans neige, une pratique bien loin du glamour des Alpes suisses ou autrichiennes.

Il travaille ensuite une saison à Glenshee, en Écosse, pour parfaire son apprentissage. À cette époque, son objectif n’est pas le saut à ski, mais bien le ski alpin. Il rêve de vitesse et de descentes vertigineuses. Cependant, le destin sportif est souvent capricieux. Manquant de peu sa qualification pour les Jeux de Sarajevo en 1984 en descente, Eddie se heurte à la réalité du sport de haut niveau : le niveau est exponentiellement plus élevé que ce qu’il imaginait, et les budgets nécessaires pour rivaliser avec les meilleures nations mondiales sont colossaux.

De la descente au saut à ski

Face à l’impasse financière et technique dans le ski alpin, Michael Edwards va faire un choix radical. Il se tourne vers le saut à ski. Pourquoi ? Paradoxalement, parce que c’est une discipline où la Grande-Bretagne n’a aucun représentant. En se lançant dans le saut, il augmente mécaniquement ses chances de participer aux Jeux Olympiques, ne devant affronter aucune concurrence nationale pour obtenir sa place.

Il se rend alors aux États-Unis, à Lake Placid, ancien site olympique, pour s’initier à cette discipline extrême. Le saut à ski demande une technique précise, une maîtrise de la peur absolue et un sens de l’équilibre hors du commun. Eddie, avec son gabarit peu adapté et sa technique approximative, va souffrir. Il tombe souvent, se blesse, mais ne jamais abandonne. C’est cette période, souvent passée sous silence, qui forge son mental d’acier. Il apprend sur le tas, sans coach, sans structure d’État, seulement mû par son propre rêve olympique.

Le parcours du combattant vers Calgary

Le chemin vers les Jeux Olympiques d’hiver de Calgary n’est pas une ligne droite pour Eddie. C’est une succession d’embûches administratives, financières et physiques qui auraient découragé n’importe quel athlète rationnel. Mais Eddie n’est pas un athlète rationnel, il est un rêveur obstiné.

L’obstacle du financement

Pour un sportif britannique dans les années 80, s’entraîner au saut à ski est une gageure financière. Contrairement aux équipes nationales allemandes, autrichiennes ou finlandaises qui disposent de budgets illimités, de médecins du sport et d’infrastructures de pointe, Eddie doit tout payer de sa poche. Il n’a pas de sponsors. Ses moyens sont dérisoires.

Pour survivre, il enchaîne les petits boulots. Il travaille comme maçon, nettoyeur de bacs à graisse ou même dans un hôpital, mettant de côté chaque penny gagné pour financer ses stages d’entraînement en Europe et en Amérique du Nord. Il dort souvent dans sa voiture ou dans des hébergements de fortune pour économiser sur les coûts de logement. Cette précarité ne l’empêche pas de voyager à travers l’Europe pour participer à des compétitions mineures, souvent de niveau continental ou national, dans l’espoir de gratter les points nécessaires pour son inscription olympique. Il devient une figure familière sur les tremplins, connu pour sa ténacité plus que pour ses performances.

S’entraîner sur des pistes inadaptées

Le manque d’infrastructures au Royaume-Uni le contraint à l’exil. Il fréquente les tremplins de Finlande, de Suisse ou d’Italie. Mais partout, il se heurte au mépris des autres sauteurs et des organisateurs. Il est souvent regardé comme un farceur ou un danger public en raison de son poids trop élevé pour la discipline et de sa technique balbutiante.

À cette époque, Eddie pèse environ 82 kg pour 1m80, ce qui est énorme pour un sauteur à ski, discipline qui privilégie la légèreté et l’aérodynamisme. En plus de son gabarit, il souffre de problèmes de vue sévères. Il porte des lunettes si épaisses que les médecins lui ont souvent déconseillé de sauter, de peur qu’il ne distingue pas l’arrivée. Il porte même des lunettes de ski par-dessus ses verres correcteurs, ce qui lui donne cet air drôle et maladroit qui contribuera plus tard à sa légende.

Dans cette vidéo, on peut découvrir l’univers technique du saut à ski expliqué par l’intéressé lui-même. Eddie partage ici quelques conseils simples pour débuter, mais on devine déjà derrière ses mots l’expérience d’un homme qui a appris la dure loi de la gravité par la pratique. C’est cette capacité à transmettre et à ne jamais se prendre trop au sérieux qui rend le personnage si attachant aujourd’hui.

Calgary 1988 : entrée dans la légende

Eddie the Eagle mid-jump at the 1988 Calgary Olympics

L’année 1988 marque le point culminant de sa carrière, mais aussi le début de sa célébrité mondiale. Les Jeux de Calgary vont être son théâtre, et il va en jouer le rôle principal sans même avoir besoin de gagner une seule médaille. Eddie the Eagle va devenir la star des Jeux, bien au-delà des champions officiels.

Une performance historique pour le Royaume-Uni

Par un hasard du calendrier et des règles de qualification, Eddie Edwards parvient à se qualifier pour les épreuves de saut à ski sur tremplin normal (70 mètres) et grand tremplin (90 mètres). Il devient le premier représentant britannique de l’histoire à participer à ces épreuves aux Jeux Olympiques. En soi, c’est déjà une performance historique. Lors de son premier saut officiel, il atterrit à 71 mètres, soit un mètre de mieux que son record personnel. Il termine dernier de la compétition, mais la foule est en extase.

Le contraste est saisissant. À côté de lui, les Finlandais et les Autrichiens volent à plus de 90 ou 100 mètres avec une grâce aérienne, en fléchissant légèrement les genoux à la réception. Eddie, lui, tombe lourdement, les skis écartés, le corps ballotant par l’impact. Pourtant, il se relève à chaque fois, les bras en l’air, le sourire aux lèvres. Il a réalisé son rêve : il est Olympien.

La réaction du public et des médias

Si les juges techniques lui donnent les notes les plus basses de l’histoire moderne du saut à ski, les médias du monde entier s’arrachent son histoire. On le surnomme rapidement “Eddie the Eagle”. Les commentateurs adorent cette figure du “loser héroïque”, celui qui n’a aucune chance mais qui ose se présenter. Franky Beer, commentateur emblématique, popularise l’expression “The Eagle has landed” (L’aigle a atterri) à chacune de ses réceptions, souvent suivie d’un crash mémorable.

Le public du stade tremplin s’identifie à lui. Dans un monde sportif de plus en plus professionnalisé, fermé et calculé, Eddie incarne l’amateurisme pur, la passion brute. Il n’est pas là pour gagner, il est là parce qu’il aime sauter. Son style vestimentaire décontracté et son bonheur infantile de simplement être là contrasent violemment avec la tension des favoris. Il devient l’attraction majeure des Jeux, dérobant la vedette aux champions de patinage artistique ou de bobsleigh.

Le défi du Grand Tremplin : 90 mètres de vertige

Si le tremplin de 70 mètres a offert au monde sa première dose d’Eddie the Eagle, l’épreuve du grand tremplin (90 mètres) a scellé définitivement le mythe. D’un point de vue purement sportif, s’élancer depuis une piste inclinée à 35 degrés pour atterrir près de 100 mètres plus bas nécessite une maîtrise technique et une absence totale de peur que seul un petit cercle d’élite possède. Pour Eddie, c’était l’ultime test de courage.

Lors de cette épreuve, le contraste avec les favoris est encore plus flagrant. Le champion finlandais Matti Nykänen, une légende vivante du saut, domine les débats avec une aisance déroutante. Lui qui semble défier les lois de la physique avec sa technique de style “libre” (qui allait bientôt révolutionner le sport), atterrit régulièrement au-delà des 110 mètres, flottant dans les airs comme suspendu par un fil invisible. Face à cette machine humaine, Eddie, avec son casque un peu trop grand et ses lunettes épaisses, fait figure de martien débarqué sur une planète qui n’est pas la sienne.

Pourtant, les chiffres racontent une autre histoire, celle de la progression personnelle. Lors de son premier saut sur le grand tremplin, Eddie réalise un bond de 71 mètres. C’est court, très court comparé à la norme olympique, mais c’est suffisant pour battre… son propre record personnel précédent. Il termine une nouvelle fois dernier, loin derrière le avant-dernier. Mais là où un statisticien froid verrait un échec total, un observateur passionné comme moi y voit une forme de victoire sur la physique. Il a réussi à ne pas chuter, à rester stable en l’air malgré un gabarit inadapté, et à revenir vivant d’une piste que 99,9% des humains n’oseraient même pas regarder en haut. C’est la définition même du dépassement de soi : non pas être le meilleur face aux autres, mais être la meilleure version de soi-même face à ses propres limites.

L’analyse technique : comment la physique a trahi Eddie

En tant que passionné de technique, il est fascinant de décortiquer pourquoi Eddie sautait si “court”. La faute n’était pas tant à son courage qu’à une parfaite tempête de désavantages physiologiques et techniques.

Le premier facteur, et non des moindres, est son poids. À l’époque, Eddie pèse environ 82 kg pour 1m80. Dans le monde ésotérique du saut à ski, chaque gramme compte. La physique est impitoyable : plus un athlète est lourd, plus il subit la gravité et moins il peut bénéficier de la portance de l’air. Les sauteurs de tête de cette époque pèsent souvent autour de 60 kg, squelettiques, vivants à la limite de l’anorexie pour maximiser le ratio poids/puissance. Eddie, avec son carré de maçon et ses années de ski alpin (qui demande une masse musculaire différente), est littéralement une “pierre” comparé aux “plumes” autrichiennes ou finlandaises.

Ensuite, il y a la question du style. À la fin des années 80, le saut à ski était en pleine mutation. Le style “parallele” (bras le long du corps, skis parallèles) était la norme, mais le style “V” (skis ouverts en forme de V derrière le dos, popularisé par le Suédois Jan Boklöv justement vers 1988) commençait à faire son apparition. Ce style offrait une surface portante bien supérieure (jusqu’à 30% de portance en plus). Eddie, faute de coaching de haut niveau et ayant appris sur le tas, utilisait une technique très archaïque, souvent rigide, avec les skis qui ne cherchaient jamais à capter l’air.

Enfin, le problème de la vue. Eddie est très myope. Sa vision floue de l’envol et de la zone d’atterrissage l’obligeait à se fier davantage à son instinct qu’à sa perception visuelle. Imaginez devoir sauter d’un toit à trois étages en ne voyant que des formes floues en contrebas. La plupart des gens auraient claqué des dents de terreur simplement en s’asseyant sur la barre d’appel. Ce manque de vision précise empêchait Eddie d’ajuster sa posture en plein vol pour optimiser son aérodynamisme, le condamnant à rester un “projectile passif” plutôt qu’un “pilote d’air”.

L’après-Calgary et la célébrité inattendue

Le retour de Michael Edwards au Royaume-Uni ressemble moins à celui d’un athlète vaincu qu’à celui d’une rockstar. L’Angleterre l’accueille en héros. Des milliers de personnes se massent à l’aéroport d’Heathrow pour acclamer celui qui a fini dernier. Cette scène illustre à quel point l’histoire d’Eddie a transcendé le cadre purement sportif pour devenir un phénomène de société. Il n’est plus le sauteur maladroit, il est le symbole de la persévérance britannique, un “underdog” qui a fait front face aux géants du ski nordique.

Cette soudaine notoriété ouvre les portes des studios de télévision et des plateaux de musique mondiale. On le voit intervenir dans des émissions de télé pop, faire la promotion de marques, et même apparaître dans des clips vidéo. Sa popularité est telle qu’il devient une personnalité médiatique à part entière, courtisée par des talk-shows américains et européens. Pourtant, cette célébrité ne doit rien à une performance technique, mais tout à son charisme et à son authenticité. Il incarne l’homme ordinaire qui, par la seule force de sa volonté, s’est hissé sur la scène la plus prestigieuse du monde, le tout avec un sourire désarmant.

Cependant, cette exposition médiatique a son revers. Le monde du sport de haut niveau, en particulier la Fédération Internationale de Ski (FIS), commence à voir d’un mauvais œil ce qui est perçu comme une forme de caricature de leur sport. Pour les puristes, Eddie the Eagle est une anomalie, une distraction qui détourne l’attention des véritables exploits techniques. Tandis que le public adore son côté “clown des champs”, les officials grimpent aux rideaux, craignant que les Jeux Olympiques ne deviennent une foire aux attractions pour athlètes incompétents mais médiatiques. Cette tension entre l’aspect spectacle et l’aspect compétition va très vite déboucher sur des conséquences concrètes pour l’avenir de la discipline.

La règle “Eddie the Eagle” et la fin des rêveurs

La réaction des instances dirigeantes du saut à ski ne se fait pas attendre. Dès l’année suivante, en 1989, la Fédération Internationale de Ski met en place une nouvelle réglementation que les médias s’empressent de baptiser la “règle Eddie the Eagle”. C’est une décision brutale qui vise clairement à empêcher qu’un athlète ne puisse plus jamais se qualifier aux Jeux Olympiques uniquement sur la base de sa participation à des compétitions mineures.

Désormais, pour prétendre participer aux Jeux ou aux Championnats du monde, un sauteur doit se classer parmi les 50 meilleurs mondiaux ou obtenir des résultats précis sur le circuit de la Coupe du monde et du Grand Prix. Plus concrètement, cela signifie qu’il ne suffit plus de finir dernier d’une petite course en Finlande pour cumuler des points ; il faut désormais être compétitif au plus haut niveau. Cette règle a eu pour effet immédiat de verrouiller l’accès des tremplins aux athlètes issus des nations sans tradition de saut à ski ou disposant de peu de moyens financiers.

Pour un passionné de sport comme moi, cette décision pose une question éthique intéressante. D’un côté, on comprend la volonté de la FIS de maintenir un niveau technique et de sécurité élevé. Le saut à ski reste un sport dangereux, et l’envoyer d’individus mal préparés sur des tremplins de 90 mètres est un risque mortel. D’un autre côté, cette règle tue l’esprit olympique dans ce qu’il a de plus pur : la participation universelle. Elle transforme les Jeux en une vitrine closed-door pour l’élite mondiale, excluant définitivement les “losers héroïques” qui, par leur seule présence, nous rappelaient que l’important n’est pas seulement de gagner, mais d’oser. Eddie a commenté cette règle avec sa philosophie habituelle : pour lui, c’est une reconnaissance indirecte de son impact, une preuve qu’il a réussi à secouer l’establishment.

Le film de 2016 : une comédie populaire et touchante

Près de trente ans après Calgary, l’histoire d’Eddie refait surface sur les écrans avec le film Eddie the Eagle, réalisé par Dexter Fletcher et sorti en 2016. Ce film biographique, porté par Taron Egerton dans le rôle-titre et Hugh Jackman dans celui de son entraîneur (un personnage fictif inspiré de plusieurs coachs), remet la lumière sur l’odyssée du sauteur britannique pour une nouvelle génération.

Loin d’être un documentaire austère, le film opte pour le ton de la comédie dramatique feel-good. Il capture parfaitement l’atmosphère des années 80 et la détermination frénétique d’Eddie. Même si la prise de liberté scénaristique est importante – notamment l’invention du coach Bronson Peary, qui n’a jamais existé – l’essence du personnage est respectée. On y retrouve l’obsession du rêve olympique, les installations vétustes et les moqueries des autres athlètes. La performance de Taron Egerton est remarquable : il parvient à incarner cette maladresse physique qui cache une force mentale à toute épreuve.

Ce film a permis à ceux qui n’ont pas vécu les Jeux de 1988 de comprendre pourquoi Eddie a captivé le monde entier. Il souligne la dimension humaine derrière les chiffres et les médailles. Ce n’est pas tant une histoire de ski qu’une histoire sur les obstacles qu’on se pose à soi-même. Le cinéaste utilise le décalage entre l’ambition démesurée d’Eddie et son talent limité pour créer un humour touchant, sans jamais se moquer méchamment de son héros. C’est une ode à l’outsider, valable dans tous les domaines de la vie, que ce soit dans le sport, l’art ou l’entreprise.

Une légende vivante et ses nouveaux défis

Contrairement à beaucoup d’anciennes gloires du sport qui sombrent dans l’oubli ou la dépression après leur retraite, Michael Edwards a su transformer sa notoriété éphémère en une carrière durable. Il reste aujourd’hui une figure incontournable du paysage médiatique britannique et international, utilisant sa célébrité pour soutenir diverses causes et participer à des événements caritatifs. Il a notamment porté la flamme olympique lors des Jeux de Vancouver en 2010 et de Londres en 2012, des moments forts d’émotion qui ont scellé son statut de légende vivante.

Il ne s’est pas arrêté là. Eddie a tenté de se qualifier pour d’autres Jeux Olympiques, notamment en 2002 pour Salt Lake City, en s’essayant au skeleton, une discipline de glisse sur le ventre. Il n’a pas réussi à se qualifier, prouvant une fois de plus que sa motivation n’était pas un feu de paille. Il continue aussi d’investir dans le milieu du saut à ski, devenant parrain d’événements et donnant de son temps pour promouvoir le sport auprès des jeunes, même si les règles actuelles rendent une aventure similaire à la sienne impossible.

Il a aussi su se réinventer en devenant conférencier motivé. Sa story, racontée avec son humour autodérision, résonne particulièrement dans le monde de l’entreprise. On l’invite pour parler de résilience, de fixation d’objectifs et de gestion de l’échec. Pour Thomas, qui aime l’analyse de la performance mentale, le discours d’Eddie est fascinant car il démontre que la réussite n’est pas seulement une question de talent inné, mais de travail acharné et de capacité à rebondir après les chutes. Il est devenu l’ambassadeur du “faire de son mieux”, un message simple mais puissant dans notre société obsédée par la perfection.

L’héritage d’Eddie : pourquoi il nous fascine encore

Promotional image for the 2016 film Eddie the Eagle

Qu’est-ce qui nous pousse à admirer Eddie the Eagle, alors que nous vivons dans une ère de sport ultra-professionnalisée où la moindre statistique est analysée par des super-ordinateurs ? Peut-être est-ce justement cette imperfection. À une époque où les athlètes sont souvent des machines à gagner, dressées à la perfection, Eddie représente l’humain, avec toutes ses failles et sa bravoure.

Son histoire nous rappelle que les barrières ne sont pas toujours là où l’on croit. On lui a dit qu’il était trop lourd, trop vieux, trop myope, trop mauvais. Il a fallu leurrer le système, contourner les obstacles, pour finalement participer. C’est une leçon incroyable pour tous les jeunes adultes qui se sentent parfois incompétents ou illégitimes dans leurs propres ambitions. Eddie prouve que le “talent” est surestimé et que la “gnaque”, ce terme de sportif qui désigne la force de volonté, peut mener très loin.

De plus, Eddie a redonné aux Jeux Olympiques une part de leur âme perdue. Les Jeux sont devenus une vitrine marketing géante où chaque médaille se calcule en retour sur investissement. En 1988, sans le vouloir, Eddie a offert un spectacle gratuit, pur, émotionnel. Il nous a rappelé que l’essentiel du sport, c’est le jeu, la joie de dépasser ses propres limites, même si celles-ci sont bien inférieures à celles des champions. Aujourd’hui encore, quand un athlète moins médiatique obtient un résultat inattendu, on compare souvent son enthousiasme à celui de l’Aigle. C’est sans doute le plus beau des hommages.

Le saut à ski moderne : l’ère de la haute technicité

Pour bien comprendre pourquoi l’aventure d’Eddie the Eagle reste unique, il faut observer comment la discipline a évolué vers un professionnalisme extrême. Ce qui était possible en 1988, à la limite du système, est devenu aujourd’hui impossible sans des moyens colossaux. Le saut à ski moderne n’a plus rien à voir avec l’époque où un amateur pouvait grappiller quelques points sur des tremplins secondaires. Aujourd’hui, c’est une science exacte où la marge d’erreur est inexistante.

La révolution la plus marquante depuis Calgary est sans conteste la généralisation et le perfectionnement du style « V ». Si Jan Boklöv faisait figure de précurseur à la fin des années 80, tous les sauteurs d’élite utilisent aujourd’hui cette technique devenue la norme absolue. Elle permet d’augmenter considérablement la surface portante, transformant littéralement le sauteur en aile d’avion. Cette évolution technique a vu les distances exploser : là où Eddie atterrissait péniblement à 71 mètres, les records actuels frôlent les 250 mètres sur les tremplins de vol à ski. Ce saut qualitatif rend la comparaison avec Eddie d’autant plus fascinante : il appartenait à l’ancien monde, celui du style parallèle et de l’intuition, alors que le sport actuel est régi par l’aérodynamisme et la physique des fluides.

De plus, les règlementations sur le matériel sont devenues draconiennes. La FIS surveille la longueur et le perméabilité à l’air des combinaisons au millimètre près pour éviter que les athlètes ne se transforment en voiles volantes. Chaque gramme de muscle est pesé, chaque trajectoire est analysée par ordinateur avant le saut. Dans ce contexte, le profil d’Eddie — ce gabarit de maçon, ces lunettes épaisses, cette absence de financement — ferait non seulement sourire, mais serait techniquement exclu. Le saut à ski est devenu une discipline fermée, réservée à une élite sèche, financée par des États ou de puissants sponsors, loin de l’esprit bricolage et « Do It Yourself » de l’Anglais. Cela rend son parcours d’autant plus précieux : c’est le témoignage d’une époque révolue où la passion seule pouvait parfois vous mener au sommet, ou du moins, au pied du tremplin olympique.

Conclusion

Revenir sur l’histoire de Michael Edwards, c’est bien plus que de se remémorer une anecdote drôle des Jeux de 1988. C’est analyser la rencontre improbable entre un homme ordinaire et une machine olympique qui ne l’attendait pas. Eddie the Eagle a marqué les esprits non pas par ses médailles, mais par sa capacité à incarner la résilience à l’état pur. Dans un monde où nous sommes conditionnés à ne valoriser que la victoire, le succès, la performance optimale, Eddie nous rappelle l’importance fondamentale de l’échec et de la persévérance.

Son parcours, du déneigement des pistes sèches de Cheltenham aux ovations de Calgary, démontre que les barrières sont souvent mentales. Oui, il était lourd. Oui, il était myope. Oui, il manquait de technique. Mais il avait ce que les statistiques ne peuvent pas mesurer : une “gnaque” inébranlable. Il a su transformer ses faiblesses en forces médiatiques et sa maladresse en charme universel. Même si la fameuse règle qui porte son nom a fermé la porte aux autres rêveurs amateurs, Eddie a réussi son pari : il est entré dans l’histoire.

Pour nous, spectateurs ou jeunes adultes en quête de notre propre voie, sa légende reste une source d’inspiration tangible. Elle nous enseigne qu’on n’a pas besoin d’être le meilleur pour être grand, et que parfois, simplement être là, après avoir surmonté tous les obstacles, constitue une victoire en soi. Michael Edwards a prouvé que les Jeux Olympiques ne sont pas seulement l’apanage des dieux du stade, mais peuvent aussi, le temps d’un saut, appartenir à l’homme qui descendit de la colline.

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Thomas Rabot @terrain-pro

Ancien handballeur en nationale 3, je vis le sport avec passion même si mon genou m'a dit stop. Coach sportif à Dijon, je regarde tout : foot, basket, tennis, sports de combat, e-sport. J'analyse les perfs avec un œil technique mais accessible. Les stats, c'est bien, mais je préfère raconter les histoires humaines derrière les résultats. Le sport, c'est pas que des chiffres – c'est des gens qui se dépassent.

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