Cinq joueurs du Barça en tenue d'entraînement lors d'un exercice technique avec un ballon.
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Barça : sueur analysée en direct par capteurs, explications

Le Barça teste Onasport, un patch analysant la sueur en direct. Derrière cette prouesse technologique se cachent des enjeux juridiques, éthiques et algorithmiques majeurs.

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Un patch collé sur le torse, la sueur qui devient un flux de données en temps réel, un écran sur le bord du terrain où un préparateur physique observe la fatigue d'un joueur se dessiner seconde après seconde. Ce n'est pas de la science-fiction, c'est ce qui se passe aujourd'hui à la Ciutat Esportiva Johan Cruyff, le complexe d'entraînement du FC Barcelone. Le club catalan teste une technologie développée par la startup Onalabs, qui promet de révolutionner le suivi physiologique en remplaçant les prises de sang par l'analyse continue de la transpiration. Sauf qu'à y regarder de plus près, entre la promesse médicale et les questions juridiques, éthiques et algorithmiques soulevées par ce dispositif, le football avance dans un territoire encore largement non cartographié.

Cinq joueurs du Barça en tenue d'entraînement lors d'un exercice technique avec un ballon.
Cinq joueurs du Barça en tenue d'entraînement lors d'un exercice technique avec un ballon. — (source)

Le patch sur la poitrine, les données sur l'écran

Le dispositif physique est étonnamment simple dans son apparence. Un patch jetable se colle directement sur la peau du torse, relié à un boîtier qui transmet les données en continu par liaison sans fil. Rien de volumineux, rien d'encombrant : le joueur porte son équipement d'entraînement par-dessus, et l'ensemble disparaît sous le maillot. Sur le bord du terrain, un membre du staff technique observe un tableau de bord qui se met à jour en permanence. Ce qui distingue ce système des gilets GPS déjà courants dans le football professionnel, c'est la nature même de ce qui est mesuré : non pas la position ou l'accélération du corps, mais ce qui se passe à l'intérieur, à travers les biomarqueurs contenus dans la sueur.

La promesse d'Onalabs : « écouter ce que la sueur nous révèle »

Onalabs n'est pas une startup de dernier cri lancée sur un coup de tête. C'est une entreprise catalane du domaine médico-technologique qui travaille depuis une décennie sur la surveillance de la santé et des performances par le biais de la sueur, comme le rappelle le Barça Innovation Hub, qui est non seulement partenaire mais aussi investisseur dans le projet. Sa cofondatrice, Elisabet del Valle, résume l'ambition en ces termes : « Écouter ce que la transpiration nous révèle nous permet de surveiller la charge interne du corps en temps réel et d'ouvrir une nouvelle ère où l'on passe de la mesure des performances à leur anticipation, et du traitement des problèmes à leur prévention. » Le vocabulaire choisi est révélateur. Quand une entreprise dit « écouter » un fluide corporel, la question sous-jacente est inévitable : qui possède ce que ce fluide « dit » ? Le joueur qui transpire, le club qui capte, ou l'algorithme qui traduit ?

Joueurs du Barça lors d'un exercice d'échauffement collectif sur le terrain d'entraînement.
Joueurs du Barça lors d'un exercice d'échauffement collectif sur le terrain d'entraînement. — (source)

Le malaise derrière la fascination technologique

Un fluide corporel aussi intime que la transpiration — ce que le corps produit quand il souffre, quand il force, quand il atteint ses limites — est en train de devenir une matière première exploitée par une institution. Le joueur ne choisit pas de transpirer. Il ne choisit pas ce que sa sueur contient. Et pourtant, chaque molécule de lactate, chaque grain de sodium qui quitte son corps est capté, traduit, stocké. Personne ne lui a demandé son avis sur l'usage qui serait fait de ces données. La sueur, ce liquide que tout le monde associe à l'effort brut et anonyme, devient un document physiologique, un profil comportemental potentiellement utilisable dans des décisions sportives, contractuelles ou médicales. Et le joueur, sur le terrain, n'en a pas toujours conscience.

Joueur du FC Barcelone montrant fièrement le crest de son maillot, reportage RTS Sport.
Joueur du FC Barcelone montrant fièrement le crest de son maillot, reportage RTS Sport. — (source)

Onasport, le patch catalan qui remplace la prise de sang au doigt

Maintenant que le cadre est posé, il faut comprendre ce que la machine fait réellement. La technologie d'Onalabs, baptisée Onasport, n'est pas un gadget marketing : c'est un système de mesure physiologique sophistiqué qui s'attaque à un problème vieux comme le sport de haut niveau. Comment savoir ce qui se passe à l'intérieur du corps d'un athlète sans le piquer, le peser, ou l'arrêter ? La réponse : lire sa sueur. Pas n'importe comment, et pas n'importe quelle sueur.

Microfluidique : comment le patch distingue la sueur fraîche de la sueur ancienne

Le premier défi technique est invisible pour l'observateur mais fondamental. Quand une personne transpire, la sueur ne disparaît pas : elle s'accumule à la surface de la peau, s'évapore partiellement, et ses composants chimiques se dégradent avec le temps et la température. Si un capteur mesure de la sueur qui a stagné plusieurs minutes sur la peau, les résultats sont faussés. Onalabs a résolu ce problème avec un système de microfluidique intégré dans le patch jetable. De minuscules canaux, gravés dans le matériau, guident la sueur fraîchement excrétée vers les capteurs tout en évacuant la sueur ancienne. Le résultat : les capteurs ne lisent jamais une sueur « vieillie ». Ils analysent un flux continu de liquide corporel à l'instant où il sort des glandes sudoripares. C'est cette ingénierie discrète qui rend le reste possible.

Lactate, sodium, déshydratation : ce que le patch lit réellement

Concrètement, le patch mesure quatre catégories de données, d'après les informations publiées par La Vanguardia. Le lactate inféré, dont on reparlera longuement. Le taux de sudation, c'est-à-dire la vitesse à laquelle le corps perd de l'eau. Les pertes de sodium et d'électrolytes, essentielles pour comprendre le risque de crampes et de baisse de performance. Et le niveau de déshydratation couplé à la fréquence cardiaque avec sa variabilité. Ces données ne flottent pas dans le vide. Elles sont compatibles avec les montres Garmin, que beaucoup de sportifs connaissent pour leurs métriques de puissance, vitesse et dénivelé. Elles se croisent aussi avec les gilets GPS déjà portés par les joueurs lors des entraînements. Le journal catalan parle d'« intelligence physiologique complète » : la charge externe (ce que le corps fait, mesurée par GPS) rencontrant enfin la charge interne (ce que le corps vit, mesurée par la sueur).

Joueurs du Barça lors d'un exercice d'étirement collectif à l'entraînement, encadrés par un coach.
Joueurs du Barça lors d'un exercice d'étirement collectif à l'entraînement, encadrés par un coach. — (source)

Des jeunes de La Masia aux professionnels : un déploiement progressif

Les premiers essais ont été menés auprès des équipes de jeunes du club, un terrain d'expérimentation classique pour le Barça. Si les résultats se révèlent concluants, le dispositif sera progressivement étendu à l'effectif professionnel, comme le précise RMC Sport. Cette approche graduelle permet au staff de calibrer les protocoles et de construire une base de données de référence avant de généraliser. Pour les jeunes joueurs, intégrés dès leurs années de formation à ce type de suivi, la normalisation est presque totale : ils grandissent avec l'idée que leur corps produit des données qui appartiennent au club.

Lactate sanguin sans piqûre : pourquoi ce détail change tout pour les préparateurs

Parmi toutes les métriques captées par le patch, il y en a une qui fait littéralement grimper les sourcils de n'importe quel préparateur physique : le lactate. Ce petit mot est la clé de voûte de la physiologie de l'effort depuis des décennies, et le fait de pouvoir y accéder sans effusion de sang est un changement de paradigme que peu de gens hors du milieu mesurent.

Du doigt qui saigne au torse qui transpire : le saut technologique

Pour comprendre, il faut se représenter le protocole actuel. Lors d'un test d'effort, un joueur court sur un tapis ou sur le terrain avec des paliers d'intensité croissante. À chaque palier, on l'arrête. Un préparateur sort une lancette, pique le bout de son doigt, prélève une goutte de sang, la dépose dans un lecteur portable, et attend le résultat. Elisabet del Valle le résume ainsi : « Ce qui nécessitait auparavant d'interrompre l'entraînement et de se piquer le doigt, s'obtient désormais en continu, sans interrompre l'activité. » Onasport propose l'équivalent via la sueur, en continu, sans interruption. Le patch mesure le lactate sudoral et, via un algorithme, établit une bioéquivalence avec le lactate sanguin. C'est là qu'il faut être précis : cette équivalence est validée par les algorithmes propres d'Onalabs, pas par des publications scientifiques indépendantes revues par des pairs. C'est un point de fragilité à garder en tête.

Joueurs du FC Barcelone célébrant un but ensemble sur le terrain, arborant le maillot sponsorisé Spotify.
Joueurs du FC Barcelone célébrant un but ensemble sur le terrain, arborant le maillot sponsorisé Spotify. — (source)

Deux usages que le Barça a déjà identifiés pour la pré-saison

Malgré cette incertitude, le Barça a déjà dessiné deux scénarios concrets d'utilisation, selon La Vanguardia. Le premier concerne les tests conditionnels de pré-saison. Au lieu d'interrompre un joueur tous les deux minutes pour lui piquer le doigt, le staff suit en continu la courbe de lactate pendant tout le test. Chaque joueur obtient un profil de réponse physiologique avec des seuils d'effort repérés avec précision. Le deuxième scénario est le monitoring en temps réel pendant les entraînements quotidiens : les données GPS (distance parcourue, sprints, accélérations) sont croisées en direct avec les données de sueur (lactate, déshydratation). Pour l'instant, ces tests se font uniquement à l'entraînement. Pas en match. Mais cette limite est temporelle, pas technique.

La validité des données : un chantier scientifique encore ouvert

La question de la fiabilité des mesures n'est pas qu'un détail académique. Des chercheurs américains spécialisés dans l'éthique des technologies portables dans le sport universitaire ont souligné que la validité et l'interprétation des données biométriques constituent le premier axe d'inquiétude éthique. Dans un article publié dans la revue PMC, des chercheurs en droit du sport argumentent qu'il faut urgemment plus de recherches empiriques pour déterminer si les nouvelles technologies biométriques et les procédures utilisées par les opérateurs améliorent réellement les méthodes existantes. Pour Onalabs, l'enjeu est de démontrer que la bioéquivalence entre lactate sudoral et lactate sanguin tient dans toutes les conditions : chaleur extrême, hydratation variable, profils métaboliques différents. Tant que ces études indépendantes n'existent pas, chaque chiffre affiché sur l'écran du préparateur reste une estimation, pas une mesure.

Pourquoi le Barça a payé plutôt que d'attendre : la stratégie Mundet

Un détail important dans cette histoire : le FC Barcelone n'est pas un client lambda qui a acheté un produit fini. Le club est investisseur via son Barça Innovation Hub. Cette nuance change tout dans la lecture du projet.

« Ne pas attendre que ce soit prêt » : la philosophie du Barça Innovation Hub

Albert Mundet, directeur général du Barça Innovation Hub, a expliqué la stratégie du club en ces termes : « Les autres équipes attendront que la technologie soit prête à l'acheter. Nous préférons nous impliquer dans sa construction. Cela génère une connaissance et une culture interne qui constitue un avantage compétitif. » Le message est limpide. Le Barça ne veut pas être le premier à utiliser Onasport. Il veut être le club qui a appris à l'utiliser avant les autres, qui a co-développé les protocoles, qui a calibré les algorithmes sur ses propres joueurs, qui a accumulé des mois ou des années de données propriétaires. Quand le produit sera commercialisé, les concurrents pourront acheter le même patch. Ils n'auront pas la culture interne. C'est une stratégie « build don't buy » appliquée à la physiologie.

Groupe de joueurs du Barça posant en tenue noire d'entraînement sur le gazon de la Ciutat Esportiva.
Groupe de joueurs du Barça posant en tenue noire d'entraînement sur le gazon de la Ciutat Esportiva. — (source)

Du Mobile World Congress aux terrains de La Masia

Le projet a été présenté au Sports Tomorrow Congress, un événement organisé par le FC Barcelone dans le cadre du Mobile World Congress. Ce n'est pas anodin : le Barça utilise sa marque mondiale et son écosystème technologique pour positionner la sueur comme un terrain d'innovation globale, pas seulement sportive. La Ciutat Esportiva devient un laboratoire, et le club se positionne comme un hub de médical-tech. D'autant qu'Onalabs n'est pas qu'une startup sportive : l'entreprise possède une licence de fabricant de dispositifs médicaux et mène des essais cliniques à l'Hospital Vall d'Hebron de Barcelone. Le football sert ici de vitrine et de terrain de validation accéléré pour une technologie dont les applications dépassent largement le stade.

L'avantage compétitif par la donnée : un modèle qui pose question

En investissant directement dans Onalabs plutôt qu'en achetant la technologie une fois mature, le Barça s'assure un accès prioritaire aux données et aux algorithmes. C'est un avantage considérable, mais qui soulève une question structurelle : quand un club possède à la fois les données physiologiques de ses joueurs et un intérêt financier dans l'entreprise qui les analyse, où s'arrête la protection de la santé de l'athlète et où commence l'optimisation de l'investissement ? Les chercheurs américains cités précédemment rappellent que les institutions sportives professionnelles sont conçues pour gagner, pas pour conduire des recherches désintéressées, et qu'elles ont même une histoire de tentatives d'étouffement de résultats scientifiques défavorables.

Le mur du RGPD : pourquoi la sueur est juridiquement une bombe à retardement

Jusqu'ici, le récit était séduisant : une startup catalane innovante, un club visionnaire, une technologie qui évite les piqûres et prévient les blessures. Mais il y a un mur. Il est invisible, européen, et il s'appelle le RGPD.

Article 9 du RGPD : le texte que les clubs préfèrent ne pas lire

L'article 9 du Règlement général sur la protection des données interdit le traitement des données biométriques à des fins d'identification. Des dérogations existent, mais elles sont limitées aux « raisons d'intérêt public majeur » ou aux « raisons de sécurité majeure ». La performance sportive d'un club de football ne rentre dans aucune de ces catégories. Pas plus que l'optimisation de l'entraînement ou la prévention des blessures. Comme le souligne L'Équipe dans son enquête sur le sport sous surveillance, le football « s'informe et expérimente malgré cette restriction ». La stratégie est souvent la même : contourner l'obstacle en parlant de « santé » et de « bien-être du joueur » plutôt que de « surveillance » ou de « contrôle ». Le vocabulaire change, la réalité juridique reste la même.

La sueur contient-elle des données biométriques au sens du droit ?

C'est la question que personne ne veut trancher. Le lactate, le sodium, le taux de sudation : sont-ce des données biométriques au sens du RGPD ? La reconnaissance faciale est clairement biométrique parce qu'elle identifie une personne de manière unique. Un taux de lactate, pris isolément, n'identifie personne. Mais un profil combiné de lactate, sodium, fréquence cardiaque, variabilité cardiaque et taux de sudation, mesuré en continu et croisé avec des données GPS individuelles, pourrait constituer une empreinte physiologique suffisamment unique pour identifier un joueur à rebours. Personne, à ce jour, n'a tranché cette question juridiquement. Et c'est précisément parce qu'elle est floue que les clubs peuvent avancer.

La sécurité des données : un angle mort des clubs

Au-delà de la qualification juridique, il y a un problème plus prosaïque mais tout aussi critique : la sécurité des données elles-mêmes. Les chercheurs américains qui ont étudié l'éthique des technologies portables soulèvent explicitement les risques liés au stockage et au partage d'informations biométriques sensibles, et recommandent la création d'un organe de gouvernance responsable d'un protocole de gouvernance des données. Qui héberge les serveurs d'Onalabs ? Quelles garanties de chiffrement existent ? Que se passe-t-il en cas de piratage ? Un fichier contenant les profils de sudation détaillés de l'effectif professionnel du Barça, croisés avec des données GPS et médicales, représente une cible de choix. Les clubs investissent massivement dans la collecte, mais la gouvernance reste un angle mort.

Illustration allégorique du FC Barcelone représenté comme marionnettiste contrôlant un homme en costume.
Illustration allégorique du FC Barcelone représenté comme marionnettiste contrôlant un homme en costume. — (source)

De Brøndby à l'OM : le football européen glisse vers la biométrie généralisée

Le Barça et Onalabs ne sont pas un cas isolé. Ils s'inscrivent dans une tendance beaucoup plus large : la biométrie en train de coloniser le football européen, des tribunes aux vestiaires, sans que personne n'ait vraiment voté pour ce basculement.

Reconnaissance faciale au stade : Brøndby, Metz et le cas OM

L'enquête de L'Équipe documente plusieurs exemples européens. Au Danemark, le stade de Brøndby utilise la reconnaissance faciale pour identifier les supporters interdits de stade. En France, le FC Metz a expérimenté un procédé similaire. Et l'Olympique de Marseille a publiquement exprimé le souhait de déployer ce type de dispositif au Vélodrome pour repérer les individus interdits de stade. Dans chaque cas, l'argument est le même : la sécurité. Et dans chaque cas, la technologie est la même : des caméras qui scannent des visages, des algorithmes qui les comparent à des bases de données, des systèmes qui décident qui a le droit d'entrer et qui ne l'a pas.

Quand le même modèle de surveillance passe des tribunes aux vestiaires

Pourtant, le parallèle est frappant. On commence par scanner les visages des supporters au nom de la sécurité. On continue par analyser la sueur des joueurs au nom de la performance. La technologie change, la cible change, mais la logique est identique : le corps humain devient une source de données que l'institution capte, traite et exploite selon ses propres critères. Ce glissement progressif est d'autant plus préoccupant qu'il s'opère sans cadre transversal. D'un côté, des supporters surveillés sans toujours le savoir. De l'autre, des joueurs monitorés sans qu'on leur demande leur avis. Il existe pourtant des modèles alternatifs. Dans d'autres sports, des institutions ont choisi de protéger activement la santé globale de leurs joueurs, y compris mentale, comme c'est le cas avec les dispositifs d'écoute mis en place par la LNR pour les rugbyman. La différence de philosophie est totale : d'un côté, on capte les données du corps. De l'autre, on écoute la parole du joueur.

Raphinha et ses coéquipiers du FC Barcelone célébrant sur le terrain lors d'un match.
Raphinha et ses coéquipiers du FC Barcelone célébrant sur le terrain lors d'un match. — (source)

La normalisation par l'habitude : comment le football s'habitue à l'intrusion

Chaque nouvelle technologie introduite semble isolée et raisonnable prise séparément. Un gilet GPS pour mesurer les distances ? Logique. Une montre pour la fréquence cardiaque ? Normal. Un patch pour la sueur ? Pourquoi pas. Mais la somme de ces dispositifs crée un filet de surveillance dont aucun joueur ne sort indemne. Le footballeur de haut niveau de 2030 sera monitoré en permanence, sans qu'aucune de ces technologies n'ait fait l'objet d'un débat public véritable. L'acceptation se fait par accumulation, non par consentement éclairé.

L'IA, les biais algorithmiques et le joueur réduit à ses données de transpiration

Il y a une couche supplémentaire dans cette histoire, et c'est peut-être la plus inquiétante. Les données récoltées par le patch ne restent pas brutes. Elles passent par des algorithmes. Et les algorithmes, comme le rappelle la Liga Business School dans ses travaux sur l'éthique de l'IA dans le sport, ne sont jamais neutres.

La « boîte noire » d'Onalabs : qui valide l'algorithme qui lit votre fatigue ?

Le concept de « boîte noire » algorithmique est simple à comprendre et terrifiant à appliquer. Onalabs convertit le lactate sudoral en lactate sanguin équivalent via un algorithme. Mais personne en dehors de l'entreprise ne sait exactement comment cet algorithme fonctionne, sur quelles données il a été entraîné, et surtout, sur quels types de profils physiologiques il a été calibré. A-t-il été testé sur des footballeurs de haut niveau de toutes origines, de tous âges, de tous profils métaboliques ? La Liga Business School souligne que les systèmes d'IA apprennent de données historiques qui peuvent refléter des biais. Si les données d'entraînement de l'algorithme d'Onalabs sont biaisées vers un certain type de profil physiologique, les résultats seront biaisés pour tous les autres. Et comme l'algorithme est propriétaire, opaque, le joueur n'a aucun moyen de contester ce qu'il dit de son corps.

Quand l'algorithme décide que vous êtes fatigué : le biais invisible

Prenons un scénario concret. Un préparateur physique consulte son tableau de bord pendant un entraînement. Le chiffre du lactate inféré d'un joueur passe dans le rouge. Le préparateur décide de sortir le joueur de l'exercice. Décision rationnelle, fondée sur les données. Sauf que si l'algorithme a été calibré principalement sur des profils de joueurs européens du Nord, dont la réponse sudorale et le métabolisme du lactate suivent certains patterns, il peut se tromper pour un joueur dont la physiologie de la sudoration est différente. Des études en physiologie de l'exercice ont montré que les profils de sudation varient significativement selon les populations, l'acclimatation à la chaleur et les habitudes génétiques. Le joueur sort de l'entraînement non pas parce qu'il est fatigué, mais parce qu'un algorithme mal calibré le dit fatigué. Et il ne pourra jamais prouver que le chiffre était faux, parce que le chiffre est produit par une boîte noire.

Joueur du FC Barcelone debout bras croisés devant un stade en arrière-plan flou.
Joueur du FC Barcelone debout bras croisés devant un stade en arrière-plan flou. — (source)

Ignorer un potentiel à cause d'un chiffre : l'autre face du biais

La Liga Business School rappelle que les systèmes d'IA dans le sport peuvent amener à « ignorer certains athlètes malgré leur potentiel ». Un joueur dont les données de sueur sont systématiquement mal interprétées par l'algorithme ne sera pas seulement sorti d'un entraînement : il pourrait être considéré comme physiologiquement inadapté à un style de jeu, à un poste, à un climat. Ses données, faussées par un biais d'apprentissage, deviennent un verdict. Le club pensera prendre une décision scientifique. En réalité, il prendra une décision algorithmique dont les prémisses sont invisibles.

Ni Big Brother ni baguette magique : ce que le football doit décider avant demain

Il serait facile de conclure que cette technologie est soit la révolution du siècle, soit l'horreur totalitaire. La réalité, comme souvent, se situe entre les deux. Et c'est précisément parce qu'elle est entre les deux qu'elle nécessite un cadre, pas un rejet.

L'Hospital Vall d'Hebron et les diabétiques : la technologie dépasse le football

Il serait malhonnête de nier le potentiel médical de la technologie d'Onalabs. La startup possède une licence de dispositif médical et conduit des essais cliniques à l'Hospital Vall d'Hebron pour valider la mesure du glucose dans la sueur, en vue d'aider les patients diabétiques à surveiller leur glycémie sans piqûre. Des millions de diabétiques dans le monde se piquent les doigts plusieurs fois par jour. Si un patch peut un jour remplacer cette contrainte, ce sera une avancée réelle. Mais c'est précisément cette double nature — médicale et sportive — qui rend la question du cadre juridique urgente. Parce que si la technologie est validée pour le suivi des diabétiques, elle aura une légitimité scientifique qui facilitera son déploiement dans le sport, sans que les questions spécifiques au football aient été résolues.

L'UNFP, la FIFPro et le match qu'il faut jouer avant le match

Le point aveugle le plus flagrant de tout ce dossier, c'est l'absence totale de la voix des joueurs. Personne n'a demandé aux footballeurs du Barça, ni à aucun autre joueur européen, ce qu'ils pensent du fait que leur sueur soit analysée en temps réel. Les syndicats de joueurs, l'UNFP en France et la FIFPro au niveau international, doivent se saisir de ce sujet avant que la technologie ne passe de l'entraînement au match — et ce passage est une question de « quand », pas de « si ». Les négociations doivent porter sur des points concrets : qui possède les données générées par le corps du joueur ? Combien de temps sont-elles conservées après la fin du contrat ? Que se passe-t-il lors d'un transfert ? Et que se passe-t-il après la retraite, quand le corps n'est plus un outil de performance mais simplement un corps ? Un joueur qui transpire sur un terrain, aujourd'hui, ne sait pas ce que sa sueur raconte, à qui elle raconte, et qui pourra s'en servir demain.

Conclusion

La technologie Onasport développée par Onalabs et testée par le FC Barcelone porte en elle un potentiel médical réel, comme le prouvent les essais cliniques menés à l'Hospital Vall d'Hebron pour le suivi des patients diabétiques. La promesse de mesurer le lactate en continu sans piqûre, de croiser la charge externe GPS avec la réponse physiologique interne, est techniquement séduisante et pourrait améliorer la prévention des blessures. Mais le football se prépare à déployer une technologie de captation biométrique sans cadre juridique clair, sans validation scientifique indépendante de ses algorithmes, et sans avoir jamais consulté les joueurs. Le RGPD pose un mur que les clubs contournent en parlant de santé plutôt que de surveillance. Les biais algorithmiques risquent de pénaliser les joueurs dont le profil physiologique sort des normes d'apprentissage. Et la tendance européenne, de la reconnaissance faciale au stade de Brøndby au patch sur la poitrine au Barça, dessine un modèle où le corps devient une ressource de données. La vraie question n'est pas de savoir si cette technologie sera utilisée, mais bien qui fixera les limites de son usage. Si ce ne sont pas les joueurs, ce sera le marché. Et le marché n'a pas de conscience.

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Questions fréquentes

Comment le patch Onasport analyse-t-il la sueur ?

Le patch utilise un système de microfluidique qui guide la sueur fraîchement excrétée vers des capteurs tout en évacuant l'ancienne, garantissant une analyse en temps réel sans fausser les résultats.

Pourquoi le Barça a-t-il investi dans Onalabs ?

Via son Barça Innovation Hub, le club catalan veut co-développer la technologie pour acquérir une culture interne et accumuler des données propriétaires avant ses concurrents.

Le patch remplace-t-il les prises de sang ?

Il vise à remplacer les piqûres au doigt lors des tests d'effort en mesurant le lactate sudoral, mais cette bioéquivalence avec le sang n'est pas encore validée par des études indépendantes.

La sueur est-elle protégée par le RGPD ?

Le flou juridique persiste : un profil combiné de sueur et de données GPS pourrait constituer une empreinte physiologique unique, bien que la performance sportive ne soit pas une dérogation prévue par l'article 9.

Quels sont les risques des algorithmes d'Onalabs ?

L'opacité de cette « boîte noire » algorithmique risque de créer des biais discriminatoires pour les joueurs dont le profil de sudoration diffère des données d'entraînement de l'algorithme.

Sources

  1. Science in totalitarian and post-totalitarian regimes · unesdoc.unesco.org
  2. barcainnovationhub.fcbarcelona.com · barcainnovationhub.fcbarcelona.com
  3. business-school.laliga.com · business-school.laliga.com
  4. [PDF] INJURY PREVENTION AND NUTRITION IN FOOTBALL · gssiweb.org
  5. lavanguardia.com · lavanguardia.com
terrain-pro
Thomas Rabot @terrain-pro

Ancien handballeur en nationale 3, je vis le sport avec passion même si mon genou m'a dit stop. Coach sportif à Dijon, je regarde tout : foot, basket, tennis, sports de combat, e-sport. J'analyse les perfs avec un œil technique mais accessible. Les stats, c'est bien, mais je préfère raconter les histoires humaines derrière les résultats. Le sport, c'est pas que des chiffres – c'est des gens qui se dépassent.

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