Deux longs tubes de verre horizontaux, un clignotement rouge, orange et jaune, une plaque de boutons et de molettes en dessous. L'objet traîne dans les couloirs de l'Enterprise, de pont en pont, de décennie en décennie. Aucun personnage ne le commente, aucun épisode n'explique à quoi il sert. Il est pourtant devenu l'un des accessoires les plus reconnaissables d'une franchise qui compte près de soixante ans de télévision et de cinéma.

La question mérite d'être posée précisément, parce que plusieurs réponses sont défendables. Le PADD, l'ardoise tactile de La Nouvelle Génération, et le badge-communicateur apparaissent eux aussi partout. Mais les tubes ont ceci de particulier qu'ils n'ont jamais été inventés pour Star Trek. C'est ce qui rend leur cas intéressant : ils disent quelque chose de la cohérence de cet univers que les vaisseaux et les uniformes ne disent pas.
Un appareil que le canon n'a jamais daigné expliquer
Dans l'univers de la Fédération, ces tubes n'ont aucune fonction établie. C'est le constat de l'article d'AlloCiné qui a rouvert le dossier le 5 novembre 2026 : l'objet apparaîtrait dans la quasi-totalité des séries et des films, sans qu'aucune production ne lui ait jamais assigné un rôle. Les fans l'ont affublé d'un surnom moqueur, celui de "tubes clignotants sans fonction", et un internaute cité par l'article les compare au cri de Wilhelm, ce hurlement de doublage repris de film en film comme un clin d'oeil de professionnels. Le rapprochement est juste : dans les deux cas, il s'agit d'un tic de fabrication devenu, par accumulation, un élément de patrimoine.
Le drame est que l'objet clignote. Il clignote comme s'il signalait une avarie, une surcharge, une décision imminente. Il occupe une place que le décor lui a donnée sans lui donner de sens, et cette béance a un effet secondaire curieux : elle oblige le spectateur à combler le vide. C'est précisément ce que fait la science-fiction de télévision depuis toujours, avec des moyens plus ou moins avouables.
1977 : fabriqué pour L'Incroyable Hulk
L'histoire de l'objet est documentée du côté de son fabricant. John Zabrucky, designer d'accessoires américain formé à l'art graphique dans l'Ohio, fonde Modern Props en 1977 à Los Angeles avec deux associés, John Mark Robinson et Michael Ladish, grâce à un apport de 18 000 dollars prêté par un ami. L'entreprise loue ses créations à l'industrie du cinéma et de la télévision et se spécialise dans la science-fiction.
C'est pour L'Incroyable Hulk (1977-1982) que Zabrucky construit l'appareil : deux longs tubes de verre lumineux et un panneau de commande garni de boutons et de cadrans. Le reste de sa filmographie parle pour lui. Il fabrique la machine à fabriquer des yeux de Blade Runner en 1982, le détecteur PKE de SOS Fantômes en 1984, le fauteuil de recharge mécanique de RoboCop en 1987. Et en 1982, il signe les communicateurs et d'autres accessoires de Star Trek II : La Colère de Khan.
Le surnom officieux de l'appareil, dans les milieux du décor, vaut son pesant de paradoxe : "l'engin le plus important de l'univers". La formule est ironique, mais elle s'appuie sur des chiffres. Selon la notice biographique qui lui est consacrée, les tubes apparaissent dans plusieurs épisodes de Star Trek : La Nouvelle Génération (1987-1994), dans Austin Powers 2 (1999) et dans plus d'une centaine d'autres films et séries.
1982 : pourquoi les tubes sont arrivés avec La Colère de Khan
Reste à expliquer pourquoi ces tubes ont débarqué dans Star Trek précisément à ce moment-là. Le contexte de production du film répond en grande partie à la question.
Après l'accueil tiède de Star Trek : Le Film (1979), Gene Roddenberry est écarté de la production de la suite et placé dans un rôle honorifique de consultant. Le producteur de télévision Harve Bennett reprend le projet, et Nicholas Meyer boucle le scénario définitif en douze jours, sans accepter d'être crédité au générique. Surtout, l'équipe applique une méthode simple pour tenir le budget : réutiliser les maquettes de projets précédents, les décors, les plans d'effets spéciaux et les costumes du premier film. Star Trek II sort le 4 juin 1982, rapporte près de 97 millions de dollars dans le monde, et passe aujourd'hui pour le meilleur long-métrage de la franchise - il est entré au registre national du film américain en 2024.
(Attention, spoilers sur un film de 1982 : à la fin, Spock meurt. Voilà, c'est dit.)
Une production qui recycle des costumes et des maquettes ne convoque pas un chef décorateur pour dessiner un nouveau panneau mural. Elle ouvre le catalogue d'un loueur et prend ce qui est disponible. Les tubes n'ont donc pas été choisis pour leur signification : ils ont été choisis parce qu'ils étaient en stock, disponibles à la location et qu'ils faisaient futuristes à l'écran. Leur propagation dans la saga n'est pas une décision de worldbuilding, c'est une ligne de devis.

Il faut ici marquer une limite. La date de 1982 comme première apparition dans Star Trek vient de l'article français, et la formule "presque toutes les séries et tous les films" relève de l'impression, pas du recensement. La documentation indépendante confirme l'appareil dans plusieurs épisodes de La Nouvelle Génération, sa présence dans plus de cent productions, et le travail de Zabrucky sur les accessoires de Star Trek II : elle ne dresse pas pour autant la liste exhaustive des apparitions dans la saga. Ce qui est solidement établi, c'est le même objet physique, le même loueur, une réutilisation sur quatre décennies et une absence totale de fonction canonique. Le reste est une estimation raisonnable.
La cohérence, ou l'art de recycler le catalogue
Star Trek possède évidemment une continuité graphique voulue. LCARS, l'interface orange et noire des ordinateurs de la Fédération, le PADD introduit avec La Nouvelle Génération en 1987, le badge-communicateur qui remplace le boîtier à clapet de la série originale : autant d'objets pensés, nommés, cohérents d'une série à l'autre pendant des décennies.
Sauf que le bricolage n'est jamais loin, même dans les objets les plus "designés". Le PADD de la série Enterprise a été fabriqué à partir d'une boîte lumineuse pour négatifs photographiques - une Cabin Pocket-Vue CL-5000P - à laquelle on a ajouté des pastilles de caoutchouc pour figurer les boutons et une protection pour ce qui passe pour une caméra. L'écran tactile le plus célèbre de la science-fiction est une boîte de visionneuse de laboratoire photo.
Voilà ce que les tubes révèlent, et c'est moins flatteur que la légende : la cohérence visuelle d'un univers de fiction est en grande partie rétroactive et industrielle. Un objet de décor ne devient un élément de monde que parce que l'oeil du spectateur l'a vu assez souvent pour lui accorder une place. Les fans font le reste, en bâtissant des théories sur la fonction des tubes, en les recensant, en les reconnaissant dans Austin Powers. La saga n'a pas produit un univers cohérent ; elle a produit une grammaire visuelle stable, que la fiction a ensuite justifiée tant bien que mal.
2019 : la fin du catalogue
L'histoire des tubes s'achève pour une raison qui n'a rien de narratif. Modern Props a connu son apogée dans les années 1990 - un entrepôt de 11 000 mètres carrés à Culver City, cinquante-huit salariés - avant de subir la crise de 2008, puis deux mutations plus profondes. D'un côté, les effets numériques remplacent décors et accessoires physiques ; de l'autre, les tournages quittent la Californie, et un accessoire qu'il faut expédier sur un plateau lointain devient moins rentable qu'un mur généré en postproduction. Zabrucky cite aussi la vogue de la télé-réalité, qui ne consomme presque aucun accessoire. Il ferme Modern Props fin 2019 et disperse l'essentiel du mobilier et des objets aux enchères au printemps 2020.
C'est une mécanique économique très concrète : la réutilisation d'un accessoire de location n'est rentable que si son coût est amorti sur des dizaines de productions, dans une industrie concentrée géographiquement et encore largement physique. Quand cette industrie se déplace et se numérise, l'objet disparaît de l'écran. Les séries récentes de la franchise, tournées avec des murs d'images et des prolongements numériques, peuvent bien ressusciter les tubes pour un plan clin d'oeil : elles n'en ont plus besoin. L'appareil le plus important de l'univers est devenu une pièce de collection.
Il reste une question sans réponse, et c'est peut-être la plus honnête que l'on puisse poser à propos de Star Trek. À quoi servaient ces tubes ? La franchise n'a jamais jugé utile de le dire, et il faut reconnaître que personne ne s'en est plaint pendant quarante-quatre ans. Un univers de science-fiction tient parfois moins à la rigueur de son ingénierie qu'à la constance de son bruit de fond lumineux. Les fans ont raison de s'en moquer, et raison aussi d'y tenir : c'est la seule machine de la saga dont le dysfonctionnement n'a jamais eu besoin d'être réparé.