Le 21 juillet 2026, le Bureau de la politique scientifique et technologique de la Maison-Blanche (OSTP) a publié un rapport de 123 pages intitulé « Science: A New Golden Age ». Son auteur, Michael Kratsios, directeur de l'OSTP et conseiller scientifique de Donald Trump, le présente comme le successeur du rapport Vannevar Bush de 1945, « Science: The Endless Frontier », qui avait posé les bases du système de recherche américain de l'après-guerre. Le texte propose une refonte du financement fédéral de la recherche, d'environ 200 milliards de dollars par an, et divise profondément la communauté scientifique.

Que contient le rapport « Science: A New Golden Age » ?
Le rapport s'inscrit dans le cadre du 250e anniversaire des États-Unis. Il reprend un thème cher au président : celui de l'« âge d'or », déjà évoqué lors de son discours d'investiture en janvier 2025. Mais au-delà de la rhétorique, le document avance des propositions concrètes.
Quatre objectifs généraux structurent le texte. Le premier consiste à privilégier le chercheur individuel plutôt que les institutions dites « legacy » — un terme qui vise principalement les universités. Le deuxième vise à financer des organisations de recherche « mission-driven », c'est-à-dire orientées vers des objectifs précis. Le troisième propose d'organiser les agences fédérales autour de frontières interdisciplinaires plutôt que des découpages académiques traditionnels. Le quatrième concerne l'expérimentation de nouveaux modèles de financement.
Un mémorandum annexe, cosigné par Kratsios et Russell Vought, directeur du Bureau de la gestion et du budget, fixe les priorités de recherche pour l'exercice 2028 : intelligence artificielle, information quantique, semi-conducteurs, communications avancées, robotique, fabrication avancée, nucléaire et systèmes spatiaux. Les sciences de la vie, traditionnellement bien dotées, n'apparaissent pas dans cette liste.
Le rapport recommande également de « compresser les cycles d'examen, éliminer les rapports redondants et maîtriser la récupération des coûts indirects qui soutient l'inflation administrative », selon le résumé de l'American Institute of Physics. Il qualifie les taux de frais indirects des grandes universités de facteur de « système calcifié » qui « a augmenté le coût du progrès scientifique au fil du temps ».
Cette refonte s'accompagne d'une volonté d'ouvrir les laboratoires fédéraux à l'industrie et de généraliser la Genesis Mission, une initiative présidentielle lancée en novembre 2025 qui vise à utiliser l'IA pour accélérer la recherche. Le rapport a d'ailleurs été publié la veille du sommet « Genesis Mission » organisé à Washington, où l'administration a annoncé plus de 5 milliards de dollars d'engagements fédéraux pour la recherche en IA, avec la participation de plus de 15 agences.
Réactions et critiques : un rapport qui divise la communauté scientifique
Ce que reprochent les critiques
L'éditorial de la revue Nature, publié en août 2026, situe le rapport dans un contexte plus large : il intervient « après 18 mois de décrets, de changements de règles, de coupes budgétaires brutales, de retards dans l'attribution des subventions et d'ingérence politique dans de nombreuses questions scientifiques ». Pour la revue britannique, le plan de la Maison-Blanche élude l'essentiel : la confiance dans le système de recherche.
La représentante démocrate Zoe Lofgren, membre de rang du comité scientifique de la Chambre, a qualifié le titre du rapport d'« ironique » lors de l'audition du 22 juillet 2026. Dans sa déclaration d'ouverture, elle a accusé l'administration de « détruire systématiquement la science américaine ». Avec son collègue George Whitesides, elle a adressé le 6 août une lettre à Kratsios exigeant un briefing sur une initiative de l'OSTP, baptisée « Grand Research Challenges », avant le 14 août. Selon les démocrates, ce programme serait financé par des fonds détournés de la National Science Foundation (NSF).
Shobita Parthasarathy, experte en politiques publiques à l'université du Michigan, est plus directe : « Il est très clair que Kratsios et Trump veulent détruire les universités, ou ce qu'il appelle les « institutions legacy » », a-t-elle déclaré à Physics World. Pour elle, le rapport cherche à transférer le pouvoir de décision des experts universitaires vers les entreprises privées.
L'analyse de Chemical & Engineering News (C&EN) nuance ce tableau. Le magazine note que les critiques reconnaissent l'existence de problèmes réels — le « système calcifié » évoqué par le rapport n'est pas un pur fantasme — mais doutent que la refonte proposée soit la bonne réponse. Le chercheur H. Christopher Frey, dans The Conversation, résume ce sentiment : le plan « ignore les structures qui ont fait des États-Unis une superpuissance scientifique », notamment l'évaluation par les pairs et le système universitaire.
Les partisans y voient une modernisation nécessaire
Le rapport a aussi ses défenseurs. André Loesekrug-Pietri, président de la Joint European Disruptive Initiative (JEDI), qui a assisté à la présentation du rapport à Washington, estime que « la doctrine Kratsios pose exactement les bons constats ». Dans un entretien à L'Express publié le 30 juillet, il affirme que l'objectif est « rien de moins que doubler la productivité scientifique en dix ans sans dépenser plus ». Le rapport de 1945 de Vannevar Bush « posait le cadre qui allait transformer la machine scientifique américaine en rouleau compresseur » ; celui de 2026 promet de la transformer à nouveau.
Kratsios lui-même a défendu sa réforme dans une tribune publiée le 13 août dans The Economist, dans la section « By Invitation ». Il y soutient que le système de recherche américain, bâti sur le modèle de 1945, doit être adapté à l'ère de l'IA. À l'audition du 22 juillet, il a nié toute ingérence de la Maison-Blanche dans les décisions individuelles d'attribution des subventions de la NSF, tout en reconnaissant la nécessité de réformes structurelles.

Contexte politique et budgétaire : la doctrine Kratsios en action
Le rapport ne sort pas de nulle part. Il s'inscrit dans une offensive plus large de l'administration Trump contre les universités et la recherche académique. Le chroniqueur du Grand Continent, sur France Culture, y voit la fin de l'ère scientifique de l'après-guerre et l'ouverture « d'une nouvelle ère scientifique, au service de la domination des États-Unis ». Le même média résume le contraste : « Bush écrivait pour un monde où le capital privé ignorait la science, Kratsios écrit pour un monde où il l'écrase. »
Les chiffres donnent une idée de l'enjeu. Le secteur privé américain dépense environ 700 milliards de dollars par an en recherche et développement, contre environ 200 milliards pour le fédéral. Le rapport propose de réorienter ce dernier vers des objectifs technologiques et de sécurité nationale, plutôt que vers la recherche universitaire traditionnelle. La Maison Blanche a d'ailleurs admis avoir utilisé des mots-clés pour mettre fin à des subventions de recherche en Californie, une pratique qui illustre la méthode de l'administration.
Le contexte budgétaire est tendu. Les démocrates du comité scientifique de la Chambre ont évoqué « près d'un milliard de dollars » récupérés sur les directions de la NSF, ainsi qu'un projet de 1,5 milliard de dollars dont l'origine reste floue. Kratsios a nié toute influence politique sur les décisions de subventions individuelles, mais les élus démocrates contestent cette version.
Le rapport Kratsios est donc à la fois un manifeste et un programme d'action. Ses partisans y voient la modernisation indispensable d'un système devenu coûteux et lent. Ses détracteurs y voient une attaque contre la recherche fondamentale et les universités, au profit de l'industrie et des technologies de sécurité nationale. Le débat sur l'avenir de la science américaine, lui, ne fait que commencer.