Le 9 août 2025 au soir, les passagers du Hanse Explorer ont photographié le glacier South Sawyer, puis le navire a redescendu le fjord. Douze heures plus tard, un pan de la montagne voisine s'est effondré dans l'eau. Personne ne l'a vu. Ce qui s'est produit ce matin-là dans Tracy Arm, dans le sud-est de l'Alaska, est le deuxième tsunami le plus haut jamais mesuré : l'eau et les débris sont montés à 481 mètres sur le versant d'en face, emportant la forêt et mettant la roche à nu.

Le chiffre a fait le tour du monde sous une forme plus simple : "une vague de 481 mètres". C'est là que ça dérape. Non pas sur l'ampleur de l'événement, qui est réelle, mais sur ce que le nombre décrit. Une vague de 481 mètres de haut, au sens où on l'imagine - un mur d'eau vertical traversant le fjord -, n'a pas existé.
Ce que l'étude décrit
L'analyse, publiée dans Science et signée notamment par Michael E. West, sismologue de l'État d'Alaska, et Ezgi Karasözen, de l'Alaska Earthquake Center, évalue à 64 millions de mètres cubes la masse de roche qui s'est abattue dans le fjord en moins d'une minute - l'équivalent de 24 pyramides de Khéops. Le transfert de quantité de mouvement d'une masse pareille projette l'eau et les débris à 481 mètres sur le flanc opposé, puis le flot redescend et continue sa course dans Tracy Arm.
Le contexte tient du miracle statistique : il était un peu plus de 5 heures du matin, heure locale, sur un fjord que les navires de croisière fréquentent surtout en journée. Aucun bateau ne se trouvait à proximité. Bretwood Higman, géologue qui a vu les dégâts sur place, parle d'un "close call" - un quasi-accident - et ajoute, devant la BBC : "Je suis assez terrifié à l'idée que nous n'aurons pas la même chance la prochaine fois."

Seulement 1958 fait mieux, à Lituya Bay, à quelques centaines de kilomètres de là : un séisme de magnitude 7,8 sur la faille Fairweather avait détaché environ 30 millions de mètres cubes de roche, et l'eau était montée à 524 mètres. Cinq morts. Le fjord a connu quatre tsunamis de plus de 30 mètres en cent soixante-dix ans.
481 mètres, mais de quoi ?
Le mot employé par les scientifiques est runup : la hauteur maximale atteinte par l'eau et les débris en remontant un versant. C'est une mesure d'atteinte sur une pente, pas l'amplitude de la vague en eau libre. La différence n'est pas une subtilité de spécialiste : à Lituya Bay, une reproduction physique de l'événement à l'échelle 1/675 a estimé la crête de la vague à environ 150 mètres, pour un runup de 524 mètres. Autrement dit, le mur d'eau réel faisait à peu près un tiers de la hauteur inscrite dans les records.
Pour Tracy Arm, aucune estimation publique de la hauteur de vague en eau libre n'a été diffusée à ma connaissance. On sait ce que l'eau a fait en frappant la paroi ; on ne sait pas quelle hauteur elle avait au milieu du chenal.
La comparaison avec les tsunamis océaniques achève de brouiller les repères. Un séisme comme celui de 2004 dans l'océan Indien ne soulève l'eau que de quelques mètres en pleine mer. Il a tué plus de 200 000 personnes, parce que cette eau voyage sur des milliers de kilomètres et frappe des côtes habitées. Un mégatsunami de fjord fait l'inverse : une hauteur spectaculaire, une énergie considérable, et une portée qui se compte en kilomètres, pas en milliers. Il est monstrueux localement et s'éteint vite.
C'est exactement ce que produit une eau confinée. Dans un fjord étroit et profond, la masse rocheuse n'a nulle part où disperser son énergie : elle la concentre contre les parois, ce qui explique des runups vertigineux. Le 16 septembre 2023, dans le fjord de Dickson, à l'est du Groenland, 25,5 millions de mètres cubes de roche et de glace ont déclenché une vague estimée jusqu'à 200 mètres. Le balancement de l'eau entre les parois a ensuite produit une oscillation qui a fait vibrer la planète entière pendant neuf jours - un signal d'abord pris pour un séisme lointain. Des runups ont été observés jusqu'à 100 kilomètres de là, ce qui donne la vraie échelle de ces événements : locale, mais pas minuscule.
Le glacier tenait le versant
Le point le plus intéressant de l'étude n'est pas le record, c'est la chaîne de causes. Le glacier en contrebas du versant effondré avait reculé de plus d'un demi-kilomètre en deux mois, avec un vêlage rapide. Il avait plu. L'eau s'infiltre dans les fractures, augmente la pression interne et rapproche le point de rupture. Et surtout, des milliers de microséismes ont été enregistrés dans la zone les jours précédents, avant une transition vers un "tremor" continu - un bourdonnement sismique.
"Le glacier contribuait à retenir ce morceau de roche", explique Stephen Hicks (University College London). En reculant, la glace a exposé le pied de la falaise, ce qui a "permis à ce matériau de s'effondrer soudainement dans le fjord".

Les auteurs eux-mêmes le disent : les mécanismes restent mal compris. Ce qu'ils observent, c'est une régularité troublante - plusieurs grands effondrements récents se sont produits précisément au terminus d'un glacier en retrait. Alaska, Groenland, Norvège : le même schéma se répète à l'échelle de l'Arctique, là où la fonte des glaces et du pergélisol retire ce qui stabilisait les versants.
Faut-il en déduire une multiplication ? Higman avance que ces événements seraient "de l'ordre de dix fois plus fréquents qu'il y a quelques décennies". C'est une estimation d'expert, pas une série statistique : sur des événements aussi rares et aussi récents dans les bases de données, la tendance est difficile à établir proprement. La prudence s'impose, sans que cela autorise à écarter le signal.
Le mégatsunami transatlantique de La Palma n'existe pas
Il faut ici désamorcer un contresens tenace, entretenu par la fiction. Dans la série La Palma de Netflix, l'effondrement de Cumbre Vieja envoie une vague dévaster la côte est des États-Unis. L'hypothèse remonte à un article de 2001 de Simon Day et Steven Ward, fondé sur un scénario volontairement extrême. Les travaux ultérieurs ont conclu qu'une vague atteignant l'Amérique du Nord aurait au mieux la hauteur d'une onde de tempête, un à deux mètres - pas vingt-cinq. Les dépôts sous-marins montrent que ces effondrements se produisent en plusieurs étapes, ce qui engendre des vagues bien plus faibles qu'un bloc lâché d'un coup. Depuis les années 1400, plus de dix-sept éruptions ont secoué les Canaries ; aucune n'a produit de mégatsunami. En 2021, pendant l'éruption de Cumbre Vieja, l'USGS a dû publier un démenti.
Ce n'est pas un détail pittoresque. Le risque imaginaire est transocéanique, spectaculaire, cinématographique ; le risque documenté est local, arctique, et se joue sur quelques dizaines de kilomètres de côte. Confondre les deux, c'est se tromper de cible : on redoute la vague qui traverse l'Atlantique et on laisse des fjords fréquentés sans instrumentation.
Alerter plutôt que fermer
Les auteurs plaident pour un système d'alerte progressif, du jaune au rouge. Jaune : les conditions - pluie, recul glaciaire rapide - signalent un danger temporairement élevé dans une zone. Orange : l'emballement sismique des heures précédentes justifie de tenir les bateaux hors du fjord. Rouge : l'effondrement est détecté, sa taille est estimée en quelques minutes grâce aux ondes sismiques.
Selon eux, les signaux de Tracy Arm auraient permis une alerte dès la veille. Pour les navires situés plus loin, l'alerte n'aurait offert qu'une dizaine de minutes - peu, mais pas rien. Aux États-Unis, aucun programme de surveillance des glissements de terrain n'existe à cette échelle. Le maillage sismique régional, lui, fonctionne déjà, et c'est précisément ce qui a permis de documenter l'événement.
Reste la question que les scientifiques laissent ouverte, et qui n'est pas scientifique : qui paie, et qui décide ? Un réseau de surveillance, des câbles, des analystes, une chaîne de communication interagences : cela a un coût, à répartir entre l'État fédéral, l'État d'Alaska et les opérateurs de croisière dont l'activité repose sur ces paysages. Fermer un fjord un jour sans effondrement a aussi un prix - pour les compagnies, pour les visiteurs, pour la crédibilité du système lui-même. Les auteurs le reconnaissent : ce ne sera pas infaillible. Mais l'alternative, qui est la situation actuelle, consiste à ne rien savoir à l'avance.
Certaines compagnies ont déjà commencé à éviter Tracy Arm depuis l'événement. C'est une réponse privée à un risque non mesuré - pas nécessairement la plus fine, mais compréhensible en l'absence de signal public.
Il y a une ironie à garder en tête : les fjords arctiques sont devenus attractifs pour les croisières précisément parce qu'on y voit le changement climatique à l'oeuvre. Les processus qui rendent ces paysages spectaculaires - glaciers qui reculent, pentes raides, géologie active - sont ceux qui les rendent dangereux. On ne peut pas vendre l'un sans héberger l'autre.
Reste donc à bien lire le chiffre. 481 mètres, c'est la trace d'une énergie folle et d'une eau qui n'avait nulle part où aller. Ce n'est pas la hauteur d'une vague. Et la vraie question posée par Tracy Arm n'est pas de savoir si le record de 1958 sera battu, mais où se trouve le prochain versant dont le glacier vient de libérer le pied - et si quelqu'un le regarde.