
Les établissements de collecte du sang en France manquent cruellement de matière première : des donneurs. Ce manque s'explique en partie par des critères d'exclusion sanitaires : est écarté du don toute personne présentant un risque majoré de posséder un sang « impur » — gastro-entérite récente, contact avec un sujet porteur d'une hépatite, multipartenariat sexuel, changement récent de partenaire, utilisation de drogue par voie intraveineuse ou nasale, relation sexuelle avec un(e) prostitué(e), extraction dentaire... La liste est longue. Là où ça devient surprenant, c'est que « l'homosexualité » figure aussi sur cette liste ! Elle y a été ajoutée après l'affaire du sang contaminé par l'EFS (Établissement français du sang). Faut-il en déduire qu'« être homo » entraînerait un risque accru d'avoir un sang « impur » ? Enquête...
Pourquoi l'EFS exclut les homosexuels du don du sang
Surpris par une telle discrimination (affichée sans complexe lors des collectes), j'ai contacté l'EFS pour les interroger sur le sujet. Voici leur réponse :
« Les statistiques épidémiologiques récentes montrent que les pratiques homosexuelles masculines (comprenez "rapports sexuels entre hommes", l'amour n'est pas en cause ici... Ouf) présentent encore de nos jours un risque majoré d'exposition à une infection transmissible par transfusion, elles sont donc aussi une contre-indication au don de sang. »
Une interdiction scientifiquement injustifiée
L'EFS tente ici de justifier l'interdiction en arguant que les homosexuels constituent un « groupe à risques ». Il s'agit de moyennes statistiques, pas de cas particuliers. Cependant, même en admettant qu'ils constituent un groupe « plus à risque que la moyenne » (ce qui reste à démontrer), la liste des contre-indications permet déjà d'exclure TOUTE personne à risque. La discrimination envers les homosexuels n'a donc aucun fondement scientifique et constituerait plutôt un jugement d'une moralité douteuse (personne n'envisagerait d'exclure les hommes hétéros sur les mêmes bases !).
Les statistiques sur le sida : des données obsolètes

Les « statistiques épidémiologiques récentes » datent en réalité de la période tragique de la découverte du sida (années 80).
En France
Selon le Bulletin épidémiologique hebdomadaire édité par le ministère de l'Emploi, en 1999, on observe que parmi les malades, 41 % sont hétérosexuels, 29 % sont homosexuels et 16 % sont des usagers de drogues injectables. Ces modes de contamination représentaient respectivement 35 %, 34 % et 19 % des cas de sida diagnostiqués en 1997. On observe également une très forte baisse des contaminations chez les homosexuels sur la période 1985-1999.
En Belgique
Selon Eurostat (institut statistique de la Communauté européenne), si en 1985, 15 % des personnes malades étaient des usagers de drogue par intraveineuse, 61 % des homosexuels et bisexuels masculins et 8,9 % des hétérosexuels, les données de 2001 démontrent un clair renversement : 33,2 % de malades usagers de drogue par intraveineuse, 36,5 % d'hétérosexuels et seulement 19,1 % d'homosexuels et bisexuels masculins.
D'après ces chiffres, l'épidémie se développe beaucoup plus rapidement chez les hétérosexuels (+ 410 % en 15 ans) que chez les homosexuels et bisexuels, où elle régresse (- 68 % sur la même période). Aujourd'hui, les hommes homosexuels ou bisexuels ne peuvent donc plus être considérés comme des personnes plus à risque que les hétérosexuels. Depuis 1997, la contamination hétérosexuelle est devenue le mode le plus fréquent de contamination.
La position des organisations internationales
Les responsables de la Croix-Rouge d'Andorre ont, à de nombreuses reprises, dénoncé la décision française d'exclure les homosexuels du don du sang et de désigner les gays et lesbiennes comme des populations à risque, notamment concernant le sida, mais aussi les hépatites et maladies vénériennes. Pour eux, « la sélection et le contrôle sanitaire du sang doivent prévaloir sur l'exclusion discriminative des personnes pour cause d'orientation sexuelle », et une « infraction aux Droits de l'Homme est commise lors de la discrimination des donneurs homosexuels ».
M. Charpy (responsable national de l'EFS), dans un entretien avec des associations LGBT, s'est déclaré prêt à revenir sur les critères d'exclusion au don du sang, reconnaissant que ceux-ci étaient « mal rédigés et stigmatisants »... On attend toujours...
Ce qu'il faut retenir sur cette discrimination
Pour couper court aux préjugés, rappelons-le : scientifiquement, seules les pratiques sexuelles à risque (non protégées, à partenaires multiples, ou avec un partenaire unique depuis moins de 6 mois) peuvent être prises en compte comme critère d'appréciation des donneurs potentiels, et non l'orientation sentimentale et/ou sexuelle ! (À cela s'ajoutent tous les autres motifs listés sur le site de l'EFS.)
L'honnêteté des donneurs sur ces pratiques (via le questionnaire prévu à cet effet) permet d'éviter de prélever du sang contaminé. De plus, tout donneur potentiel est testé préalablement, évitant ainsi les dons de personnes contaminées. Le seul risque (indépendant de l'orientation sexuelle) provient de dons réalisés durant la période de fenêtre sérologique, où la maladie est présente mais indétectable. Selon l'Institut Pasteur, en 1996, seules trois poches de sang sur 320 000 contenaient le virus du sida.
En donnant votre sang, vous permettez à de nombreuses personnes de continuer à vivre... Si vous ne le faites pas pour vous, faites-le pour moi qui n'ai officiellement pas le droit de donner mon sang « parce que » je suis homo, alors que je suis en couple depuis deux ans et trois mois, fidèle, et ne me drogue pas.
Article paru dans le journal « l'homosapienssapiens » de l'Université Pierre Mendès France (UPMF) de Grenoble, mai 2003. (Ce journal est destiné aux étudiants, et non spécifique aux LGBT.)