
Je te demande pardon, Sarah, de t'avoir donné une vie que tu ne méritais pas... Pour le reste, si tu faisais preuve d'indulgence, ce serait pire... Je n'attends rien, ni grâce ni condamnation. Je préfère continuer à croire que nous nous sommes trompés. Et d'ailleurs, je n'ai plus de raison particulière d'être triste. Vous non plus.
Je préfère donner des explications sur la mort de ta maman — ou plus précisément de ma femme — que de me justifier pour une histoire qui n'a jamais commencé. Te rappelles-tu de cette femme que j'ai saluée quand tu passais ton examen de Bac ? Tu avais tardé à la sortie, alors j'ai appelé ton prénom. Et puisque vous portiez le même prénom, une coïncidence que je ne pardonnerai jamais à mon passé. Elle a tourné son regard vers moi. C'était elle ; mon passé du lycée. Je la reconnaîtrais parmi tous les pèlerins s'il le fallait. Ce que j'ai ressenti ? C'est toute une mélodie berçant un passé voilé, qui m'évoquait un fantôme ignoré. Il s'est trouvé que c'est la mère d'une de tes copines. Le même regard sage malgré les cicatrices délaissées par l'aberration de la vie. Je crois que tu connais toute l'histoire par ta copine. Elle vit seule avec sa fille d'un mari décédé jeune. Mais ça ne me surprend guère venant d'elle, je l'ai toujours considérée comme une femme de caractère. Sauf que cette fois, c'est mon regard qui a changé, un regard chercheur, anxieux et exigeant.
Attention, Sarah, je ne voudrais pas que tu te trompes sur le sens de mes propos. Quoi que j'aie avancé ou puisse prétendre encore à son sujet, dis-toi bien que ta mère avait aussi — et a toujours — des qualités admirables. Une femme de classe ! Non, ce n'est pas de l'ironie, pas cette fois... C'était moi le sale gosse, l'inconstant, l'inconscient même. Tu dois te dire aussi que, sous ces grands airs de mystère et de quête émotionnelle, ton père était en train de craquer, lamentablement, pour une femme dont il ne savait pas grand-chose et qui ne présentait guère d'intérêt. C'était à la fois plus simple et plus compliqué. Je ne la désirais pas ; j'avais pu désirer telle ou telle femme de hasard. Certes, chez elle, la séduction naturelle, jamais forcée, ne me laissait pas indifférent, mais il n'y avait en elle rien de si exceptionnel que je n'eusse déjà rencontré ici ou là. Toutefois, je voulais me venger de la perte d'un passé, d'une séduction que j'avais autrefois abîmée. Il est vrai que j'étais aveugle et égoïste ; par cette attitude, je ne sais ce qui m'est passé par la tête.
Ta mère croyait que je la trompais, ce n'était pas le cas, mais elle en avait la certitude. Admettre mon infidélité pour elle était la dernière chose qu'elle pouvait tolérer. Alors elle a pris sa destinée par le raccourci. Se suicider lui représentait un répit, un choix simple, alors qu'elle pouvait accepter, ou même me pardonner cette sottise. Si seulement elle avait attendu. Je suppose qu'elle n'avait pas le courage de la souffrance.
On me libère ce lundi ; ils disent que je suis soi-disant innocent, après qu'ils ont confirmé le suicide de ta mère. J'ai préféré m'expliquer avant ma sortie. Je ne cherche pas d'excuse pour la mort de ta maman — je préfère l'appeler ta maman au lieu de ma femme, elle ne me mérite pas — ou même à me faire pardonner. Certes, j'ai causé du tort, mais je ne me considère pas coupable. Sur cette lettre, ce sont des explications que je donne, non une clémence que je m'accorde. Ta mère s'est suicidée pour une histoire qui n'a jamais commencé.
Résumé de l'histoire
Pour ceux qui ont perdu le fil de l'histoire : le récit raconte, au début, les sentiments et les révélations que ressentait un homme dans son adolescence envers une femme. Indifférent, froid et fade dans ses sentiments, il n'arrivera pas à la séduire. Mais par la suite, après son mariage, il aura l'occasion de renouveler ces tentatives d'autrefois quand il la rencontrera au moment où il attendait sa fille qui passait son bac. L'ironie du sort lui causera la perte de sa femme ; elle croyait qu'il la trompait, alors elle décide de se suicider. L'histoire se révèle être une lettre que le père adressait à sa fille, où il explique qu'il ne vengeait que son passé en voulant séduire cette femme qu'il n'avait pas séduite jadis. « Ta mère s'est suicidée pour une histoire qui n'a jamais commencé ». C'est ainsi que se termine notre histoire.