
Un poème n'est pas un article ! Alors le voici, en ces temps de disette romantique : la fleur du bien que l'on se devrait d'offrir à celle qui touche notre cœur sauvage et qui sait le dompter !
Le romantisme a contribué à forger la sensibilité qui est la nôtre. Charles Baudelaire et Arthur Rimbaud ont inventé la poésie moderne. Quant à Paul Verlaine, Mallarmé et les symbolistes, ils ont créé un art de l'impalpable qui les lie à la fois aux Impressionnistes et à des musiciens qui, comme Debussy, ont cherché la beauté dans ce qui fuit et non dans ce qui dure.
Charles Baudelaire a été le premier à se donner comme tâche de capter ce qu'il y a « de poétique dans l'historique » et « d'éternel dans le transitoire ». Il est aussi celui qui a su extraire la beauté du mal : à la suite des Romantiques, il a ouvert la voie d'une esthétique de la souffrance. Le poète a coulé son expérience chaotique du monde dans des vers idéaux d'harmonie et dans des images où les sentiments les plus noirs deviennent des paysages désolés, certes, mais également magnifiques.
(Il faut laisser l'esprit s'ouvrir à la poésie ! Car il n'y a point de honte à être un homme poète, car la poésie n'a pas de sexe. Elle n'a pas à rester dans des préjugés abscons et incongrus ! Il se peut que je sois montré du doigt par les puristes de Baudelaire, mais qu'importe le manque de romantisme de certains : le tout est d'aiguiser l'esprit et de distraire avec finesse.)
Qu'est-ce que la poésie ? Définition et origine
La poésie (l'orthographe ancienne était « poësie ») est un genre littéraire très ancien aux formes variées qui privilégie l'utilisation des vers. L'importance dominante y est accordée à la forme, au signifiant et non au fond.
La poésie est donc définie comme un art du langage qui fait une utilisation maximale des ressources de la langue. Le travail sur la forme démultiplie la puissance du message et fait de la poésie la quintessence de l'expression littéraire. À vos plumes !
L'étymologie grecque du mot poésie
Le mot « poésie » vient du grec poiein, qui signifie « faire, créer » ; le poète est donc un créateur de mots, un inventeur de formes expressives...
Dans l'Antiquité grecque, toute expression littéraire est qualifiée de poétique, qu'il s'agisse de l'art oratoire, du chant ou du théâtre : tout « fabricant de texte » est un poète comme l'exprime l'étymologie. Les philosophes grecs cherchent à affiner la définition de la poésie et Aristote, dans sa Poétique, identifie trois genres poétiques : la poésie épique, la poésie comique et la poésie dramatique.
Plus tard, les théoriciens de l'esthétique retiendront trois genres : l'épopée, la poésie lyrique et la poésie dramatique (incluant la tragédie comme la comédie). L'utilisation du vers s'imposera comme la première caractéristique de la poésie, la différenciant ainsi de la prose, chargée de l'expression commune que l'on qualifiera de « prosaïque ».
L'évolution de la poésie à travers les époques
Le mot « poésie » évoluera encore vers un sens plus restrictif en s'appliquant aux textes en vers qui font un emploi privilégié des ressources rhétoriques, sans préjuger des contenus : la poésie sera descriptive, narrative et philosophique avant de faire une place grandissante à l'expression des sentiments.
Première expression littéraire de l'humanité, utilisant le rythme comme aide à la mémorisation et à la transmission orale, la poésie apparaît d'abord dans un cadre religieux et social en instituant les mythes fondateurs dans toutes les cultures : l'épopée de Gilgamesh (IIIe millénaire avant J.-C.) en Mésopotamie, les Vedas, le Ramayana ou le Mahabharata de l'Inde, la Bible des Hébreux ou l'Iliade et l'Odyssée des Grecs.
Parallèlement à cette poésie épique des origines constituée de textes longs et narratifs, existe une poésie liturgique qui renvoie à la célébration divine par le poète inspiré dont les sociétés ritualiseront les textes sous forme de psaumes, d'hymnes, de sourates... Dans un espace plus sécularisé se développeront aussi, en prenant appui sur le chant, l'élégie et la tragédie qui expriment le cœur et le destin des hommes. S'ajoutera sans doute en même temps le jeu sur les mots avec les comptines, les berceuses et autres créations ludiques qui donneront par exemple le nonsense anglo-saxon.
Poésie, musique et mythologie : entre Apollon et Dionysos
La poésie est marquée par l'oralité et la musique de ses origines puisque la recherche de rythmes particuliers, comme l'utilisation des vers, et d'effets sonores, comme les rimes, avait une fonction mnémotechnique pour la transmission orale primitive. Cette facture propre au texte poétique fait que celui-ci est d'abord destiné à être entendu plutôt qu'abordé par la lecture silencieuse.
Placées sous l'égide d'Orphée et d'Apollon musagète, dieu de la beauté et des arts, et associées à la muse Erato, musique et poésie sont également étroitement liées par la recherche de l'harmonie et de la beauté, par le Charme, au sens fort de chant magique.
La création poétique hésitera cependant constamment entre l'ordre et l'apaisement apollinien qu'explicite Euripide dans Alceste : « Ce qui est sauvage, plein de désordre et de querelle, la lyre d'Apollon l'adoucit et l'apaise » et la « fureur dionysiaque » qui renvoie au dieu des extases, des mystères, des dérèglements et des rythmes des forces naturelles que l'on découvre par exemple dans le Dithyrambe de l'Antiquité grecque.

Comment s'écrit la poésie ? Fonction et techniques
En linguistique, la poésie est décrite comme un énoncé centré sur la forme du message, donc où la fonction poétique est prédominante. Dans la prose, l'important est le « signifié » : elle a un but « extérieur » (la transmission d'informations) et se définit comme une marche en avant que peut symboliser une flèche et que révèle la racine latine du mot qui signifie « avancer ».
En revanche, pour la poésie, l'importance est orientée vers la « forme », vers le signifiant, dans une démarche « réflexive », symbolisée par le « vers » qui montre une progression dans la reprise avec le principe du retour en arrière (le vers se « renverse ») que l'on peut représenter par une spirale.
L'art de l'enrichissement linguistique
La poésie ne se définit donc pas par des thèmes particuliers mais par le soin majeur apporté au signifiant pour qu'il démultiplie le signifié : l'enrichissement du matériau linguistique prend en compte autant le travail sur les aspects formels que le poids des mots, allant bien au-delà du sens courant du terme « poésie » qui renvoie simplement à la beauté harmonieuse associée à une certaine sentimentalité.
L'invention poétique produite par le jaillissement de l'inspiration et la connexion privilégiée du poète avec l'indicible qui le conduit au-delà du prosaïque repose également sur la maîtrise technique des formes savantes. Les poètes ne cesseront de débattre de l'importance relative de ces deux composantes.
De fait, l'écriture poétique réside dans l'enrichissement du matériau linguistique complet, en prenant en compte à la fois le sens et le son : d'où une mise en page spécifique (le plus souvent), une densité particulière des mots avec des procédés de mise en valeur et d'expressivité, et une prise en compte des rythmes et des sonorités. Musique maestro !
Un poème d'amour : hommage à Baudelaire
Par une journée de pluie...
A toi mon âme et mon cœur, mon tout et ma moitié.
Tourne vers moi tes yeux de nuit et d'étoiles !
Pour un de ces regards charmants, baume divin,
Des plaisirs plus obscurs je lèverai les voiles
Et je t'endormirai dans un rêve sans fin !
Celui qui veut unir dans un accord mystique
L'ombre avec la chaleur, la nuit avec le jour,
Ne chauffera jamais son corps emblématique
À ce rouge soleil que l'on nomme Amour !
Que nos rideaux fermés nous séparent du monde,
Et que notre oisiveté amène le repos !
Je veux m'anéantir dans ta grotte profonde
Et trouver sur ton sein la fraîcheur des mots !
Bouillonnent pêle-mêle avec un bruit d'orage.
Ombres folles, courez au but de nos désirs ;
Jamais nous pourrons assouvir toute notre rage,
Et notre liberté naîtra de nos plaisirs.
L'humide stérilité de notre jouissance
Désaltère notre soif et adoucit notre peau,
Et le vent joyeux de notre concupiscence
Fait claquer notre chair ainsi qu'un flamboyant drapeau.
(C. Baudelaire feat. Remix by Gilles Jack, alias Jean Calleway :))

Le vers, la rime et la musicalité en poésie
La mise en page du texte poétique est traditionnellement fondée sur le principe du retour et de la progression dans la reprise que figure l'utilisation du vers (régulier ou non), même s'il existe des formes métissées comme le poème en prose ou la prose poétique. Ces formes reprennent les caractéristiques du texte poétique comme l'emploi des images et la recherche de sonorités ou de rythmes particuliers. Les vers sont souvent regroupés en strophes et parfois organisés dans des poèmes à forme fixe comme le sonnet ou la ballade.
Les différents types de vers et leur évolution
La poésie métrée utilise des vers définis par le nombre de leurs syllabes comme l'alexandrin français, alors que la poésie scandée joue sur la longueur des pieds (et sur leur nombre) comme dans l'hexamètre dactylique grec et latin, ou sur la place des accents comme dans le pentamètre iambique anglais.
Les poètes modernes se libèrent peu à peu de ces règles : par exemple, les poètes français introduisent dans la deuxième moitié du XIXe siècle le vers libre puis le verset, et remettent aussi en cause les conventions classiques de la rime qui disparaît largement au XXe siècle. Des essais graphiques plus marginaux ont été tentés par exemple par Mallarmé (Un coup de dé...), Apollinaire (Calligrammes) ou Pierre Reverdy, en cherchant à parler à l'œil et plus seulement à l'oreille, tirant ainsi le poème du côté du tableau.
Rimes, sonorités et rythmes poétiques
L'origine orale et chantée de la poésie qu'évoquent la lyre d'Apollon ou la flûte d'Orphée marque l'expression poétique qui se préoccupe des rythmes avec le compte des syllabes (vers pairs/vers impairs, « e muet »...) et le jeu des accents et des pauses (césure, enjambement...).
La poésie exploite aussi les sonorités, particulièrement avec la rime (retour des mêmes sons à la fin d'au moins deux vers avec pour base la dernière voyelle tonique) et ses combinaisons de genre (rimes masculines ou féminines), de disposition (rimes suivies, croisées...) et de richesse. Elle utilise aussi les reprises de sons dans un ou plusieurs vers (allitérations et assonances), le jeu du refrain (comme dans la ballade ou Le Pont Mirabeau d'Apollinaire) ou la correspondance entre le son et le sens avec les harmonies imitatives (exemple fameux : « Pour qui sont ces serpents... ») ou les rimes sémantiques (exemple : « automne/monotone »).
Le choix et la puissance des mots en poésie
Le poète exploite toutes les ressources de la langue en valorisant les mots par leur rareté et leur nombre limité : on parle parfois de « poésie-télégramme » où chaque mot « coûte », comme dans le sonnet et ses 14 vers ou dans la brièveté extrême du haïku japonais de trois vers.
L'enrichissement passe aussi par la recherche de sens rares et de néologismes (par exemple « incanter » dans Les Sapins d'Apollinaire : « graves magiciens / Incantent le ciel quand il tonne », ou « aube » associé aux Soleils couchants par Verlaine), par les connotations comme l'Inspiration derrière la figure féminine dans Les Pas de Paul Valéry (« Personne pure, ombre divine, / Qu'ils sont doux, tes pas retenus ! ») ou par des réseaux lexicaux tissés dans le poème comme la religiosité dans Harmonie du soir de Baudelaire.
Le poète dispose d'autres ressources encore comme la place dans le vers ou dans le poème (« trou de verdure » dans le premier vers du Dormeur du val de Rimbaud auquel répond le « trou rouge au côté droit » du dernier vers) ou les correspondances avec le rythme et les sonorités (« L'attelage suait, soufflait, était rendu... » — La Fontaine, Le Coche et la Mouche).
Les figures de style au service de la poésie
Le poète joue également de la mise en valeur des mots par les figures de style :
- Les figures d'insistance comme l'accumulation, le parallélisme ou l'anaphore (exemple : « Puisque le juste est dans l'abîme, / Puisqu'on donne le sceptre au crime, / Puisque tous les droits sont trahis... », Hugo — Les Châtiments)
- Les figures d'opposition comme le chiasme ou l'oxymore (« le soleil noir de la Mélancolie » — Nerval)
- Les ruptures de construction comme l'ellipse ou l'anacoluthe (« Exilé sur le sol au milieu des huées, / Ses ailes de géant l'empêchent de marcher », Baudelaire — L'Albatros)
- Les figures de substitution comme la comparaison (dont Eugène Guillevic est l'un des meilleurs usagers) et la métaphore
L'emploi de l'image est d'ailleurs repéré comme une des marques de l'expression poétique. Un seul exemple emblématique de métaphore filée en rendra compte : « (Ruth se demandait...) Quel Dieu, quel moissonneur de l'éternel été / Avait, en s'en allant, négligemment jeté / Cette faucille d'or dans le champ des étoiles » (Victor Hugo — Booz endormi).
Pourquoi la poésie est-elle essentielle ?
Le terme « poésie » recouvre des aspects très différents puisque celle-ci s'est dégagée d'une forme versifiée facilement identifiable et même du « poème ». Il est sans doute plus commode de parler d'« expression poétique ». Néanmoins, la spécificité du texte poétique demeure à travers sa densité qui exploite à la fois le son et le sens ; il est d'ailleurs difficile de traduire un poème dans une autre langue : faut-il se préoccuper d'abord du sens ou faut-il chercher à inventer des équivalences sonores et rythmiques ?
À travers la poésie, l'essentiel demeure la prise de conscience du pouvoir des mots et de la beauté de la langue, à commencer par une langue dite et écoutée. Pour l'amateur de poésie, « au commencement est le Verbe » et sa puissance créatrice qui nourrit la mémoire et transforme la nuit en lumière, comme le fait dire Jean-Luc Godard à son héros qui vient lutter contre un monde déshumanisé dirigé par un ordinateur dans Alphaville.
Voilà, je n'ai pas cherché à vous faire un exposé de la poésie mais simplement à vous inciter à y prendre goût, car c'est bien un sens ou une notion qui tend à disparaître ! Poet and Poetess in Love :)