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Relations

Un brin d'émotions

Une rencontre fortuite dans le métro parisien mène à une nuit de passion absolue. Mais au matin, l'adieu à Stalingrad scelle un destin inattendu.

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À une « belle amie »,

Pour laquelle ces pages sont écrites !

Bouleversante, surprenante, détonante

mais à la fois prévisible, humaine, désespérante.

Elle semble faite d'un arbre insolite, l'arbre de la vie,

Celle du Jardin d'Éden aujourd'hui disparu,

Continuant malgré tout à produire ces êtres

atypiques, lumineux, ces anges déchus.

Ange ou démon, je choisis belle amie.

Car elle fut et je vis.

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Mes amis m'appellent « le nul », pour la simple raison que je n'ai jamais su mener une action de bout en bout ! Ouais, je vous dis ça car l'histoire que je vais vous raconter, mon histoire, n'est pas banale. C'est une histoire que vous auriez pu vivre et vous réveiller le lendemain en vous disant : « Il ne s'est rien passé » ! Mais moi, je m'en souviens encore, la brume du souvenir s'étant levée à jamais. En tout cas, je vais vous raconter cette histoire en essayant d'aller au bout, au bout de la route, au bout de mon histoire.

Le trio improbable du métro parisien

Il était tard, presque 23 heures, l'heure où chaque soir, je prenais le métro pour rentrer chez moi en compagnie de mes trois collègues : Achille le franc, Momo « six machine » et Franck le sanguinaire ! C'est ringard, mais on aimait à se donner des surnoms, preuve de reconnaissance.

Chaque soir, le même rituel : on refaisait le monde pendant la demi-heure qui nous amenait à cette station, Stalingrad, du nom de cette ville russe où la fin d'un tyran commença. Chacun d'entre nous barbouillait le tableau de sa propre vision, une vision quelques fois bancale mais qui avait le mérite, on en était tous conscient, de nous faire un peu rêver !

Achille serait un spécimen très intéressant pour un psychologue social : il se targuait d'avoir appartenu à la franc-maçonnerie, genre de secte où on lui aurait appris à débusquer le vrai derrière les apparences. Philosophe à ses heures, économiste critiquant Le Figaro à d'autres, et surtout orateur de circonstance constamment, il comptait surtout à 35 ans réussir sa vie en montant une boîte. Pour lui, qu'importe le domaine, pourvu que ça lui rapporte un maximum. De la petite épicerie du quartier à la société de service dans les biotechnologies, aucune ambition aussi mal vécue ne m'avait été donnée de voir !

Momo est l'antidote d'Achille. Simple mais sûr de son vouloir, il était conscient qu'à 31 ans, il lui fallait avant tout manger, payer son loyer. Son rêve à lui, c'est la fonction publique et une vie peinard. Il nous faisait rire avec ses histoires de fesses. Un jour, en m'offrant un café, il me dit d'un air de chien battu, très sérieux :

— Tu sais Geogeo ! J'avais oublié, je m'appelle Georges.
— Oui Momo, quoi ?
— Je crois que j'ai un problème.
— Pas grave j'espère.
— Non, mais à chaque fois que je suis avec une femme, n'importe où, en arrivant sur le palier de ma porte, par exemple, j'suis déjà excité. J'arrive pas à me contrôler.
— Bah, c'est normal Momo, avec une femme en général c'est ce qui arrive la plupart du temps.
— Arrête ! me dit-il surpris que je le prenne avec humour. C'est pas que je suis juste excité mais je bande... Enfin, je vais pas te faire un dessin.
— Ah ! Sacré Momo, sexe en plein action, lui ai-je rétorqué.

Depuis, on l'appelle « six machine » en référence à ce film fantastique réalisé par Robert Rodriguez, Une nuit en enfer, à chaque fois qu'il nous déballait ses tracas amoureux et sexuels.

Franck, quant à lui, est le jeunot du groupe, mon préféré. 19 ans à peine, il est issu de deux cultures à la fois complémentaires et opposées, de deux mondes différents : le Cambodge et la France. Entre le rejet des deux, il se cherche sans relâche. Sans identité et sans port d'attache, il se révolte. Dans son tourment, il attaque tout ce qui lui semble anormal : les Arabes, ces filles khmers seulement intéressées par l'argent et tout ce qu'il apporte. L'injustice l'insupporte mais, crédule et réticent à la fois aux propos des « anciens », il peut se montrer extrémiste dans la haine comme dans l'amour. Un sujet dont il aimait discuter était cette fille « d'un autre univers » comme il aimait à le dire. Fille de bonne famille, étudiante, il avait fait sa rencontre par hasard, grâce à un ami. Elle vivait à Strasbourg et pour la voir, il n'hésitait pas à faire le voyage, quitte à débourser la moitié de sa paye en billets de train, en frais d'hôtels. Dévoré par cet amour pour elle, mais avec la certitude de n'être pas à la hauteur de son intellect et de sa classe, il pouvait passer les huit heures qu'on menait à trimer à se demander s'il devait lui montrer qu'il était capable de réussite sociale ou se reposer sur l'amour qu'elle pouvait avoir pour lui.

Une rencontre inattendue dans le métro

Quant à moi, je suis un type ordinaire qui n'a pas eu de chance. Je suis musicien, guitariste. J'essaie de vivre au mieux en attendant que le vent tourne, pour que je n'aie plus à faire ce boulot de manutentionnaire pour payer mon loyer. Ce soir-là, je n'avais qu'une seule idée : retrouver Chantal, ma chienne, et me reposer. J'habite dans un petit deux pièces dans le 18ème. Ce n'est pas le grand luxe mais on s'y fait.

En tout cas, en quittant mes compagnons, une immense quiétude s'emparait de moi. Je reconnaissais les bruits, les odeurs. Aucun parfum d'Arabie ne saurait exprimer alors mon état d'esprit. Je n'éprouvais aucune lassitude à voir défiler ces visages. Ils avaient tous leur charme, chacun leur allure. Je me surpris à les analyser, les envier, les aimer, les détester. Tantôt sérieux, quelques fois joyeux, ces gens me semblaient être mus par la même envie, presque impérieuse, par le même désir, certainement divin.

C'est ainsi, perdu dans mes pensées, que j'avançais vers ma correspondance. Je sortis une cigarette de mon paquet et la glissai entre mes lèvres. J'oubliai de l'allumer et tout en avançant, je respirais l'air frais qui venait de l'hiver qui régnait en maître à l'extérieur. Je m'apprêtais à emprunter l'escalator de service lorsqu'une voix douce, féminine se fit entendre. Je m'arrêtai, interpellé, et la voix continua sur le même ton, suave, tendre :

— Tu aurais du feu ?
— Euh... ouais, oui, je dois avoir ça !

Je fouillai dans la poche de ma veste et trouvai le briquet, je lui tendis l'objet. Elle alluma sa clope, respira un peu et, sans autre formalité, me tendit une flamme. Je répondis à l'invitation en rapprochant le bout de la cigarette de la flamme et respirai un coup. Je la regardai et lui souris. Elle répondit en souriant à son tour.

— Merci.

Et avec un autre sourire, elle me rendit mon briquet et monta sur l'escalator. Je m'engageai alors en me demandant si c'était une occasion de plus que j'allais rater. Trop tard, me dis-je, car elle prenait l'autre correspondance. Je m'engageai alors sur le quai de la ligne 7 et marchai pour atteindre l'emplacement du dernier wagon. Quelques secondes plus tard, le train arriva à quai et, au moment où j'allais monter dans le wagon, la voix se fit entendre pour la seconde fois :

— Tu veux prendre un verre ?

Interdit, je laissai une maman et son enfant monter et, en bafouillant, je répondis :

— Euh..., ouais, ça me dirait bien !

Le sourire qu'elle m'adressa révélait une intelligence et une spiritualité qui me troublèrent. D'un air amusé, elle continua et me dit :

— Tu sais, je crois qu'on va bien s'entendre.
— Pourquoi ?
— Tu me plais bien et pour tout te dire, je pense que je te plais aussi.
— Tu es extraordinaire...

Là encore, elle prit l'initiative en m'agrippant le bras comme deux vieilles connaissances. Heureux de ce soudain tournant dans une vie jusqu'alors désespérément morne, je me laissai guider... Un vrai coup du sort, une vraie bouffée de bonheur.

Une nuit de passion et d'absolu

Je me mis alors à lui poser mille et une questions sur sa vie, sur ses pensées, sur ses désirs et, avec cette voix toujours aussi douce, aussi musicale, elle me répondait. Elle venait de finir ses études d'architecture, habitait dans le coin (on avait finalement pris un taxi pour le 11ème arrondissement de Paris vers la Bastille). Finalement, nous décidâmes de descendre dans un restaurant. Ambiance sympa et conviviale. Il était plus de deux heures lorsqu'elle me prit par les mains et m'attira vers le centre du restaurant.

— Arrête ! lui dis-je, je ne sais pas danser !

Sans un mot, elle se rapprocha et, tête posée sur mon torse, elle me fit danser. La musique était là mais je ne faisais que l'entendre. Une douce folie s'emparait de moi, me transportait, m'élevait comme une feuille d'automne, au-delà de mon corps, au-delà de ma raison. Je m'abandonnai, sans garde, sans arme, à cette danse sensuelle. Collé à elle, un sentiment de passion me brûla les lèvres. Je la regardai et ma volonté s'évanouit. Mes lèvres s'approchèrent et je l'embrassai. Elle s'abandonna au désir qui nous unissait. Je ne saurais vous dire combien de temps s'était écoulé mais, lorsque nous quittâmes la piste, il me semblait avoir vécu une éternité de désir, de passion. Seuls quelques regards m'amusèrent et me rappelèrent alors que j'étais bien dans mon monde.

Elle me prit la main et nos regards se croisèrent de nouveau. Que n'étais-je homme que j'aurais été le plus heureux des animaux.

— Viens, me dit-elle.

Nous sortîmes du restaurant, comme deux âmes perdues sans étoiles pour les guider au paradis, ni vallée sombre pour nous mener à l'enfer. L'un contre l'autre, nous déambulions sans mot dire. Il me semble avoir traversé l'avenue Ledru-Rollin quand nous choisîmes de prendre une chambre. Le réceptionniste dormait lorsque nous arrivâmes. Je lui demandai une chambre et lui tendis ma carte de paiement. Très chaleureusement, il nous raconta que c'était l'une des meilleures chambres de l'hôtel et que nous ne serions pas dérangés. Nous rîmes de bon cœur mais, poussés par cette fièvre d'amour et de passion, nous quittâmes cet être sympathique au grand regret, me semble-t-il, de ce dernier. Je frémissais comme emporté par quelques émotions enfouies. Et comme j'ouvrais la porte, elle m'enlaça de nouveau. Pris au piège de ce charme, je me demandai l'espace d'un instant quel pouvait être ce sort qu'elle m'avait jeté. Mes sens me révélaient des rêves insensés et ma raison avait fui comme pour mieux se protéger. Elle me serra avec une douceur infinie. Je cherchais des mots à mettre en valeur, des gestes à mettre en couleur, mais poussé par un attrait irrésistible, je l'embrassai de toutes mes forces et la déshabillai. Je la sentis succomber à cette vigueur nouvelle, son cœur battre et sa voix trembler. Nus, allongés, nous glissions l'un vers l'autre. Elle avait la peau douce, chaude, parfumée. Mes lèvres glissèrent de sa bouche vers son cou. Puis, je remontai pour m'imprégner de ses lèvres. Intenable, je déposai un baiser sur ses paupières et doucement caressai avec le bout du doigt son dos pour descendre au creux de ses fesses. Que d'images, que de splendeur. Je caressai son sexe et elle jouissait. Elle me tendit les bras et je m'allongeai sur elle. Que de plaisir, que d'excitation.

Au réveil, je la regardai allongée, insoucieuse. Elle dormait encore. Pour moi, il était déjà l'heure de partir travailler. Elle s'étira, ouvrit les yeux et se jeta sur mon torse encore marqué de quelques coups de griffes. Fatigué mais heureux, je me laissai caresser jusqu'à en perdre mon souffle. La douche offrit le même déchaînement de désir, de sensualité, de sexe et d'amour. Oui, c'était tout cela que je ressentais. Mon corps, trop petit pour autant de bonheur, me semblait vieilli de quelques centenaires. Mais irrésistiblement, alors que j'allais refermer la porte, le même élan nous poussait à déchaîner nos pulsions, le même breuvage, le même poison.

L'adieu déchirant à la station Stalingrad

Enfin, nous réussîmes à atteindre la bouche de métro. Je descendis les marches d'un pas leste. Elle me suivait et riait. D'un coup, je la sentis me retenir, je me retournai le cœur battant. Elle n'était plus heureuse, les yeux baissés, le regard lointain, sans accroche ni saveur. Une voix douloureuse qui me fit frissonner semblait provenir d'une étrangère.

— Tu veux pas qu'on s'asseye un peu ?
— Qu'est-ce que tu as, tu ne te sens pas bien ?
— Laisse-moi parler ! Mais promets-moi de ne rien dire jusqu'à ce que je finisse.
— Si tu veux... je te le promets !
— Je dois partir aujourd'hui. J'ai mon billet d'avion pour Chicago !

Je lui empoignai la main !

— Tu m'as promis !
— Mais... attends...
— Tu m'as promis, répéta-t-elle. C'était décidé et je ne peux pas remettre mon voyage ! Je m'installe et on reste en contact. Tu es d'accord...

J'étais comme tétanisé, je ne faisais que la regarder. Les images de la nuit me revenaient sans cesse comme un tourbillon. Illusions perdues, rêves insensés ou cauchemars déguisés. L'obscurité se faisait de plus en plus pesante, m'entourait, m'encerclait. D'innombrables mains, des mains d'enfants m'invitaient à les suivre, m'offrant d'autres issues, d'autres horizons. Il me semblait entendre des voix, écouter la complainte de l'air, leur désespoir. J'étais vraiment nul.

— Le nul, nul, nul, nul ? me répétait cette voix de plus en plus hardie, de moins en moins discrète.

Elle posa ses mains sur mon visage, me fixa.

— Écoute ! Je ne pensais pas tomber sur toi ! Ne pense pas que je me suis servie de toi !

Une larme coula, puis une autre, pure, cristalline sur ce visage tellement doux, pas trop démoniaque. Je suffoquai. Elle m'aspergeait de baisers. Je tremblais, sans retenue. Je voulais lui dire combien je l'aimais. Qu'elle ne devrait pas partir, que je ne voulais pas qu'elle parte. Aucun son, aucune parole ne voulait se faire entendre. Encore cette voix :

— Ton souffle, ton souffle !

Je respirai de nouveau, comme une renaissance. Je l'entourai de toute ma tendresse, de toute mon émotion. Larmes de bonheur ou de désespoir, je ne saurais le dire mais comme deux enfants, nous étions perdus, dépourvus. Je repris mes pensées.

— Tu as raison ! Et c'est comme tu veux ! Tu ne peux pas rater cette occasion.
— Je ne sais pas, je ne sais plus.

Nous restâmes là quelques instants encore, un moment heureux, souriant, un autre pleurant, désespérés. D'un pas décidé, je me levai, la pris dans mes bras et l'embrassai pour la dernière fois. Le train s'arrêta et je montai d'un pas lourd. La porte entrouverte nous permettait encore pour l'instant de nous dire adieu, en silence. Le sifflet retentit et nos mains lâchèrent prise.

— Je ne t'oublierai pas, lui dis-je.

La porte se referma.

— Je t'aime.

Le train démarra.

— Je t'aime, je t'aime, répéta-t-elle.

Elle se mit à courir. Je posai ma main sur la glace comme pour la toucher et me mis à pleurer. Le train s'engagea dans le tunnel et bientôt, l'image disparut. Je ne pouvais plus la voir. Encore cette voix, insistante, arrogante, pesante. Une symphonie de percussion parsemait l'air de son message envoûtant. Je tendis l'oreille pour mieux écouter :

« Aujourd'hui, j'ai rêvé de toi ;
comme hier, comme avant-hier.
Ce qui me trouble cependant, c'est que tu es sans cesse différente.
Une fois malicieuse, coquine à souhait, prompte au sourire ;
une autre fois, tu es vicieuse, décidée.
Tu caches tes atouts pour mieux les abattre.
Pourtant, je suis formel, c'est bien toi.
Tes empreintes ne laissent aucun doute :
ton regard, ton parfum, ton cou, tes cheveux, tes gestes, ton intelligence.
Tu es mystérieuse, cachée, mais en même temps, ouverte, généreuse.
Parfois, tu n'existes pas, peut-être dans mes rêves.
Comment le savoir, sinon lorsque j'entends mon cœur battre.
Oui, tu existes car je me sens vivre,
je deviens à mon tour malicieux, vicieux et tout à la fois.
Je t'aime, comme un fou et tu me le rends bien.
Dis-moi pourquoi tu me plais tant.
Explique-moi le sens de mes désirs.
Tu me manques même quand tu es près de moi.
Et dans mes rêves, tu n'arrêtes pas de danser. »

L'après et les souvenirs qui restent

Je retrouvai mes compagnons, Achille, Momo et Franck et ce jour-là, nous refîmes le monde, une nouvelle fois. Sauf que cette fois-ci, elle avait bien changé pour moi. J'avais connu l'amour et j'en aimais que plus cette vie. À la station Stalingrad, ce soir-là, je scrutai les allées, dans l'espoir de la revoir une fois encore. Elle ne vint pas. Elle ne vint jamais plus.

Voilà mon histoire. Je suis allé au bout. Elle vous semblera banale, mais pour moi, elle fut l'histoire de ma vie.

Le 17/01/03

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