
C'était sa première année à Q... La voiture fonçait vers cet endroit dont on lui avait dit tant de bien : « Tu verras, lui avait dit son cousin, il y a plein de filles ! » M..., ce bourreau des cœurs qu'il avait comme cousin. Pour lui, rien n'était intéressant s'il n'y avait pas de filles.
Ils arrivèrent sur les lieux en fin de soirée, juste le temps de monter les tentes et d'aller faire un tour au musée pour signaler qu'ils étaient bien arrivés. Eux seuls, pour l'instant. Les autres arriveraient demain ou plus tard dans la semaine. Sa première nuit fut très agitée : une partie du groupe mettait le grappin sur ses affaires — bizutage des nouveaux oblige — tandis que l'autre parcourait le musée, déclenchant alarme sur alarme. Il ne put enfin s'endormir que lorsque la police, alertée par les sirènes, vint calmer cette bande de jeunes surexcités.
Une rencontre inattendue au cœur du Verdon
Le lendemain, la première journée de travail commença à huit heures précises. Le but : rénover un site préhistorique. Limite un travail de titan, pensa-t-il sur le coup. Dans l'après-midi, le reste des troupes arriva. En moyenne, ils tournaient tous autour de son âge. Épuisé par la quantité de travail, la fin d'après-midi se transforma en bataille de « torchis » — ce mélange infâme de boue, de paille et d'eau qui permettait de remettre à neuf les huttes.
Pour la première fois, il se sentait rapidement accepté. Pour la première fois depuis longtemps : il s'amusait. Lui qui avait peur, par sa timidité, de ne pas être accepté par le groupe et de passer une semaine seul dans son coin, il avait déclenché, sans le faire exprès, cette bataille de boue, de la manière la plus simple mais aussi la plus idiote qui soit. Il venait de glisser et s'était retrouvé la tête plongée dans ce bain qui sentait la moisissure. À partir de là, ses cousins avaient fait un « moulon » sur lui, et les filles, qui peinaient pour ce pauvre garçon, avaient voulu l'aider à noyer ses assaillants.
Quand la boue scelle une amitié
Après une demi-heure de catch durant laquelle chaque personne du groupe avait goûté la mélasse, un membre du musée leur dit : « Allez ! Tous dans le Verdon, hors de question que vous bouchiez les douches du camping avec la boue dont vous êtes couverts ! » Ils étaient dans un état lamentable. Les garçons avaient les cheveux pleins de boue, et les filles avaient eu droit à un massage « sous-vêtementale » forcé.
Arrivé au bord du Verdon, quelle ne fut pas sa surprise quand il sentit l'eau effleurer ses pieds : « Arg... Elle est gelée ! » Effectivement, elle avoisinait les neuf degrés. Son record était à treize. Il allait en baver. Voyant que tout le monde attendait pour voir qui rentrerait le premier, il s'immisça dans la conversation. Mais à peine eut-il commencé à parler qu'il entendit un écho à sa voix qui provenait du bord. C'est là qu'il la remarqua vraiment : une fille plutôt jolie qui paraissait un peu plus jeune que lui.
Au début, rien ne laissait supposer qu'il allait tomber fou amoureux d'elle. Il n'était pas venu ici pour trouver une copine, de toute manière. Il n'en avait jamais eu. Peut-être un gros manque de confiance en soi, et le fait qu'il avait un principe de taille : ne sortir avec une fille que s'il avait des sentiments pour elle. C'était ce genre de garçon rarissime qui ne croyait qu'en l'amour. Et pour l'instant, il faisait tout sauf l'aimer, elle qui s'amusait à redire ses phrases en imitant son accent. Alors il se sentit obligé de se faire valoir auprès des autres.
Les yeux qui changent une vie
Il descendit avec elle dans l'eau. Tout le monde savait ce qui allait se passer : il allait la couler pour avoir osé se moquer de son accent. Mais aucun d'entre eux ne savait que les conséquences qui en découleraient marqueraient l'aube d'un nouvel élan dans sa vie. Comme il aimait à le lui redire, c'était devenu l'astre préféré du ciel de sa vie, cette fille sarcastique qu'il noyait à bout de bras. Une ère où sa vie serait centrée sur la sienne, car ce qu'il allait ressentir pour elle prendrait une ampleur démesurée. C'était devenu sa seule raison d'être, sa seule raison d'exister. Il l'aimerait plus que tout au monde. Il pourrait même aller jusqu'à sacrifier sa vie pour elle.
Pourtant, quand leurs yeux se croisèrent quand il la lâcha, elle crut bien voir et reconnaître ce regard qu'il lui adressait, lui disant en quelques mots comme en cent ce qu'il ne pourrait peut-être jamais lui dire en face : « Je t'aime. » Après quelques rires échangés sous forme de moqueries — « qui aime bien châtie bien » allait devenir sa façon de penser — ils retournèrent chacun chez eux, lui dans sa tente, et elle dans sa maison.
Des sentiments qui s'embrasent
Les jours passèrent et les moqueries amicales aussi. Il se sentait bien avec elle, mais il n'arrivait pas encore à définir ce qu'il ressentait. Il la trouvait juste sympa. Un soir de discussion un peu trop arrosée, il se confia à son autre cousin, lui avouant qu'il commençait à ressentir quelque chose pour elle. Celui-ci lui dit de se méfier : un an plus tôt, elle avait délaissé cinq prétendants dont son cousin pour M..., le charmeur de ces dames. Il lui répondit que ce n'était pas grave. Il pensait alors pouvoir à la longue l'oublier. Il se trompait lourdement.
Elle était rentrée en lui comme une étoile en feu dans la nuit, illuminant tout sur son passage mais faisant aussi tout brûler. Elle finirait par le consumer de l'intérieur. Comme on dit, ceux qui ont un grain de beauté sur le chemin des larmes ne connaîtront que pleurs tout au long de leur vie. Et c'était son cas.
Un an plus tard : le temps des révélations
Une semaine plus tard, l'heure était venue de se dire au revoir. Cent cinquante kilomètres les séparaient. Ils ne se reverraient que dans un an. Il passa l'année sans trop penser à elle. C'est un an plus tard, lors de son retour à Q..., que ses sentiments se dévoilèrent enfin à lui... et aux autres.
Ils revécurent à l'identique les moments passés l'année d'avant : les moqueries entrecoupées de fous rires et les batailles de torchis. À ce stade, on pouvait dire qu'une forte amitié s'était tissée entre eux, malgré le fait qu'elle pensait à M... (qui essayait de sortir avec deux autres filles). Cela fit naître en lui une sorte de haine maladive pour son cousin qui, à son sens, se fichait complètement de celle pour qui son cœur battait. Elle, qui à la fin de la semaine, se mit avec un autre garçon du groupe. Mais là, il était moins jaloux, car il savait que ce garçon — qui s'appelait comme lui à l'instar de son cousin — ne se moquerait pas d'elle.
Et toujours les au revoirs, sauf que cette fois, lui et ses cousins avaient décidé de revenir un mois plus tard, juste le temps d'un week-end. Le temps pour eux de repasser de bons moments. Le temps pour lui de la revoir, elle.
L'amitié confrontée à la jalousie
Il pouvait quand même lui parler sur Internet, et c'est là qu'elle voulut confirmer ses soupçons. Elle lui demanda si l'année d'avant, il avait voulu sortir avec elle. Lui n'aimait pas trop ce terme de « sortir ». Il voulait vivre quelque chose de plus fort, d'unique avec elle. Mais il lui répondit « oui ». Un petit mot qui en disait long, qui les avait sûrement un peu plus rapprochés, en tout cas pour le moment. Ce qu'il prévoyait comme un magnifique week-end allait être le début d'une torture sans fin pour lui.

Il avait décidé d'inviter son meilleur ami à ce week-end. Un mec d'un an son aîné, mais qui pourtant avait la même façon de penser que lui. C'étaient les deux meilleurs amis du monde. En arrivant au camping, ils croisèrent la fille et sa cousine. Mais ce n'est pas ça qui réveilla les sentiments qu'il avait pour elle. C'est la jalousie qui les ramena à la surface. La jalousie de voir qu'à présent elle s'intéressait à son meilleur ami, alors que lui était — tout comme M... — plus attiré par une amie à elle que par elle tout simplement. Il ne la considérait que très peu et évitait de la croiser, car il avait compris, lui aussi, qu'il ne lui était pas indifférent.
Quand la douleur devient silence
C'était devenu trop pour lui, lui qui ne vivait que pour elle, et elle qui ne s'intéressait qu'à ses amis. Il reprit alors sa mine des mauvais jours, ne parlant à personne, se remplissant de ce mal-être qui le caractérisait si bien, allant jusqu'à éviter consciemment celle qu'il aimait. Il faisait des allers-retours jusqu'au camping lors des fêtes, croyant qu'elle le remarquerait, qu'elle viendrait lui parler. Mais encore une fois, c'était à lui de se relever. Seul, toujours, tout seul.
Il lui écrivit un texto le soir, lui expliquant que ses sentiments pour elle étaient revenus et qu'ils grandissaient avec le temps. Pourtant, il savait que si son meilleur ami voulait bien sortir avec elle, il y aurait été favorable, car rien pour lui ne comptait plus que son bonheur à elle.
Un regard qui en dit long
Le lendemain, il monta au village, seul, pendant que le monde dormait encore, pensant à ce qu'il pourrait lui dire s'il la voyait. Il n'aurait pensé qu'à courir loin, très loin. C'est alors qu'il la vit débouler sur lui en vélo. Il ne put s'empêcher d'avoir peur. Peur qu'elle continue son chemin. Peur que son parfum passe sur lui comme l'envie de vivre l'aurait fait sur son cœur la seconde d'après. Mais heureusement, elle lui demanda juste comment ça allait. Elle le regardait fixement. Son cœur à lui était prêt à exploser. Puis il continua son chemin.
Elle le retrouva au camping, là où elle alla faire un tour de vélo avec son meilleur ami. Ses pensées se bousculaient dans sa tête : « Et si... mais non... Et si... » Malgré ce chaos mental, il réussit à s'assoupir. C'est alors qu'il eut le plus beau des réveils : c'était elle. Elle parlait au loin, sa voix arrivait à son oreille comme la plus douce des mélodies. Un réveil très doux et magnifique.
L'après-midi, ils allèrent tous se baigner. Ils étaient éloignés du groupe. Alors elle lui demanda si vraiment il l'aimait toujours, et lui acquiesça. À son grand étonnement, elle s'excusa. Elle s'excusa qu'il l'aime. C'étaient les mots les plus insensés qu'il avait jamais entendus. Il lui répondit qu'il avait choisi de l'aimer et qu'elle n'avait pas à s'excuser. Ils ne parlèrent pas longtemps, car les autres se rapprochaient.
Puis ce fut le moment de partir. Lorsqu'il lui dit au revoir, il vit ses yeux à elle. Il n'oubliera jamais ses yeux. Il n'a jamais su si ce regard avait une signification, et pourtant, cela l'avait frappé. Il y avait quelque chose au fond de ce regard, quelque chose qui lui faisait penser que même si son amour ne serait peut-être jamais partagé, chacun avait trouvé une place unique dans le cœur de l'autre. Et cela pour la vie.
Le début de notre histoire
C'était le début d'une histoire. Le début de mon histoire. Où vont se mêler des moments de bonheur partagés, comme la soirée que j'ai passée avec toi, mon cœur, au téléphone, mais aussi un moment très douloureux où j'ai cru t'avoir perdue pour de bon. Où j'ai cru mourir. Où j'ai failli mourir... Je t'aime mon cœur, et je t'aimerai toujours.