Rudy à bicyclette et moi, courant derrière…
À la mort de ma mère, quelques mois plus tard, mon monde s'est écroulé comme un château de sable.
Mon père, ne sachant quoi faire de mon caractère bouillonnant d'adolescente trop vive, trop curieuse, trop convoitée aussi par le regard de ses employés, m'avait envoyée à Bordeaux, chez Chris, mon demi-frère, de douze ans mon aîné, que je connaissais à peine. Il faisait des études de droit, du moins c'est ce qu'il disait car moi, je le voyais plus souvent sur les courts de tennis du campus qu'aux amphithéâtres ou derrière son bureau.
L'attitude dilettante de Chris, l'ambiance des horribles tours HLM de Cenon, leurs murs de papier et la jalousie malfaisante de mes camarades de classe me firent gonfler, gonfler, gonfler, de trente kilos, en six mois, et sans préavis.
J'éclatais dans mes jupes, ne sachant plus quoi me mettre, faisant aussi continuellement les frais des attaques de mon cher frère, de sa femme et de sa fille. On m'appelait Nathy Luke, « celle qui gonfle plus vite que son ombre ». Remarquez, c'était bien trouvé, mais bon, on aurait pu se demander pourquoi j'enflais… enfin je crois…
N'ayant personne à qui parler, je suppliai mon père de me laisser passer les vacances chez tante Lucille, en Guadeloupe, dans l'espoir secret de retrouver Jacques et parce que j'avais gardé de cette vieille femme un souvenir teinté de magie.
Elle passait ses journées entre sa cuisine et son jardin, préparant avec soin de succulents « sorbets-coco », de généreux « pâtés-en-pot » sans parler de la sacro-sainte fabrication du boudin, une fois par semaine. J'aidais activement malgré l'aspect peu ragoûtant de la mixture qu'on devait faire descendre dans un boyau de porc, et qu'on ficelait ensuite en petites portions régulières.
Jacques habitait trop loin, mais ma déception première fut vite compensée par l'entrée dans ma vie de Rudy M. et de sa sœur Camille, amis de la famille et, encore une fois, voisins.
Lucille, voyant mon embonpoint s'installer de façon alarmante, et ayant noté mon attirance pour ce grand gaillard au regard bleu et franc, avait trouvé le moyen de me faire inviter chez les M. pour le reste des vacances, « puisqu'avec les enfants, elle s'entend si bien », disait-elle, l'œil coquin, me regardant en coin.
Cette année-là, j'ai pris ma revanche sur les crapauds, quand Rudy m'a appris à tirer à la carabine à air comprimé, malgré les recommandations de Lucille qui allait jusqu'à donner un nom à ses « amis un peu répugnants mais insecticides ».
Nous sortions tous les jours pour de longues promenades, sillonnant routes et chemins, parcourant des kilomètres, Rudy et Camille à bicyclette et moi, qui n'avais pas de deux roues, faisant mon footing, loin derrière quand ça descendait, mais remontant mon retard dès qu'ils abordaient les côtes.
Au début, c'était dur, très dur, surtout avec la chaleur du bitume sans ombrage qui faisait onduler les images, mais j'étais trop fière pour l'admettre, ravalant mon épuisement jusqu'au plus profond de mon être, pour impressionner Rudy.
Ça n'a pas marché, il me regardait à peine.
Il préférait les fusils, la chasse, la pêche, les cigares de son père et une certaine Noémie, qui d'après Camille, avait aussi un sérieux béguin pour son frère. Dès que je l'ai su, j'ai abandonné l'idée de lui plaire. En un instant, il était devenu juste un ami.
Pourtant, j'aimais tellement nos longues balades que je continuais à les suivre en riant, comme si de rien n'était, si bien que, mine de rien, ma forme s'améliorait.
Au bout d'un mois, je me maintenais facilement à leur niveau.
Au bout de deux, c'est eux qui me suivaient et j'avais perdu quinze kilos…
Mes jupes en furent ravies.
Moi aussi…