Première partie : Les amours sages
Je fus précoce en tout, et surtout en amour.
Quand s'est éveillée ma première passion, j'avais à peine quatre ans.
L'objet de mon adoration s'appelait Jean-Michel. Il était le fils de la demi-sœur de ma demi-sœur. Je sais, dans ma famille, on a des liens un peu compliqués mais, en résumé, il était mon neveu par alliance, de cinq ans mon aîné.
Comme nous étions voisins et que nos mères s'entendaient bien, on se voyait souvent, en semaine comme pendant les vacances.
Du haut de mes quatre pommes, je le harcelais de mes avances, le suivant partout, passant des heures à observer ses longs cheveux noirs qui ondulaient sur ses épaules, ses yeux bruns et son sourire, SON SOURIRE, qui me fascinait.
À l'heure de la sieste, je me blotissais contre lui, le visage collé à son dos ou perdu dans sa chevelure…
Cette passion a duré longtemps, plus de dix ans…
Mais pour lui, malheureusement, mon petit manège dévoué n'était autre qu'un cauchemar. Il ne savait, le pauvre, comment se dépêtrer de mes ardentes attentions. Il s'échappait tant bien que mal en cachette et, le pire, plus je grandissais, plus il m'évitait.
J'en ai encore un pincement au cœur quand j'y pense. J'ai pleuré tant et tant face à son indifférence, alternant au fil des ans des vagues d'espoir, puis de désespoir.
La nuit, je rêvais de lui. J'inventais des histoires où j'étais princesse arabe et il traversait, pour me sauver, le désert de Gobi. Je sais, il n'était pas près d'arriver, mais quand on a dix ans, on ne tient pas compte de ce genre de détails.
Pour mon malheur, il devenait chaque jour un peu plus beau ; épargné par l'acné, il avait développé de larges épaules de windsurfer et toutes les filles du quartier lui couraient après.
De mon balcon, je le voyais souvent rejoindre son groupe de copains en bas de l'immeuble. J'aurais fait n'importe quoi pour être une de ces filles qui se collaient à lui sur le siège de sa moto, les cheveux dansant dans la brise du soir.
J'ai aussi vu le jour de l'accident, quand sa tête si chérie s'est écrasée sur le goudron.
Il s'en est tiré par miracle, mais gardera pour toujours les séquelles de son traumatisme crânien…
Par miracle aussi, il s'est marié quelques années après. Il a deux enfants, travaille chez Renault sur une chaîne de montage…
C'est bizarre, sa femme me ressemble étrangement…