
Elle n'y croyait toujours pas... Ça y est, elle était enfin dans ses bras. Combien de temps avait-elle attendu cet instant ? Des mois, des mois qui lui avaient paru des années, des siècles. Il avait fallu qu'elle transgresse des lois, qu'elle affronte le regard des « autres », qu'elle se sépare de sa famille. Elle était musulmane. Il était chrétien. Elle était mineure. Il était majeur. Elle l'aimait. Il l'aimait.
L'opposition de l'entourage
Ce sont d'abord ses amis qui avaient tenté de « lui faire entendre raison », comme ils disaient. De la convaincre qu'il ne pouvait y avoir d'amour possible entre un majeur et une mineure. Que s'il s'intéressait à elle, c'était par intérêt. Ils ne le connaissaient pas, elle oui. Elle était confiante. Il était si sincère. Jamais elle n'aurait pu imaginer un seul instant que ce n'était pas par amour qu'il était avec elle.
Puis, les colères de la famille se firent ressentir. Ils ne comprenaient pas pourquoi et n'acceptaient encore moins qu'il ne soit pas musulman. Elle n'avait plus le droit de sortir, de téléphoner, d'aller sur Internet. Alors, comme l'amour était plus fort que ces barrières, un jour en rentrant du lycée, elle ne prit pas le même chemin. Ce ne fut pas le bus scolaire qui la ramena. Elle se laissa guider par son cœur et parcourut la route des sentiments jusqu'à arriver à cet appartement où elle était si peu venue. Elle avait mis longtemps à se décider à sonner à l'interphone, observant en silence les ombres dessiner des silhouettes sur les vitres. Puis, elle avait appuyé. Il avait répondu. Elle avait souri...
La fuite vers l'inconnu
Tout était allé très vite. En quelques secondes, elle s'était retrouvée là, dans ses bras, protégée par l'amour, entourée de tous ces rêves. Elle était bien, heureuse, vivante. Après de longues minutes enlacés, ils discutèrent, essayant de faire un bilan objectif de la situation. Mais ils étaient trop heureux pour se projeter dans le futur. Alors ils se turent et s'embrassèrent. N'était-ce pas la meilleure façon de se dire qu'ils s'aimaient, qu'ils étaient heureux ?
Mais bien vite leur rêve fut interrompu par de nombreux appels de la famille. Ils étaient inquiets, bien sûr, mais encore plus que ça, ils étaient en colère et ne pensaient qu'à une chose : venir la chercher. Il avait beau mentir, nier sa présence, les menaces fusèrent... Ils seraient là... vite... en colère... pour la reprendre, elle qu'il aimait tant, qu'il ne pourrait plus voir ! Alors sans se poser trop de questions, il lui proposa de partir. Où ? Il ne savait pas, mais il fallait s'en aller, ne pas rester ici pour risquer d'être une nouvelle fois séparé. Elle ne savait pas ce qui la séduisait le plus : l'idée d'être avec lui, de partir sans aucune certitude, défier la loi et la raison... Mais elle le suivit.
Ils roulèrent toute la nuit. Ils ne recherchaient pas d'hôtels, d'endroits pour se reposer. Juste être ensemble face à l'adversité, face à ces faiseurs de morale, face à ces gens qui ne savaient pas aimer...
Des années de bonheur à l'étranger
Cela faisait déjà quelques années qu'ils n'étaient plus en France. Difficile à croire, mais ils avaient réussi à échapper à la fin de leur idylle. Ils vivaient heureux. Heureux... ils avaient une notion assez simple de ce terme. Être ensemble les rendait heureux. S'aimer les rendait heureux. S'embrasser les rendait heureux.
Elle venait de fêter ses dix-huit ans. C'était le moment qu'ils attendaient le plus depuis leur arrivée. Ils allaient pouvoir rentrer sans craindre que l'histoire s'arrête, sans craindre de se voir séparer. Alors le cœur plein de joie, ils reprirent le chemin de la France.
Le test qui a tout changé
Puis arriva le jour où ils voulurent fonder une famille. Bien sûr ils avaient déjà eu des rapports, mais cette fois c'était du sérieux, on ne jouait plus. Alors ils décidèrent qu'il était préférable qu'il fasse un test de dépistage, comme ça, juste pour être sûr. Il se rendit au centre. On lui fit la prise de sang. Il grimaça quand l'aiguille fut introduite dans son avant-bras. On le remercia, lui donna une date pour les résultats. Il rentra chez lui.
Puis vint le jour où il dut y retourner. Ils y allèrent ensemble. Il ouvrit l'enveloppe médicale. Elle lut par-dessus son épaule. Ils tombèrent sur les bancs de la salle d'attente, stériles à toute peine, à tout drame comme celui qui venait de se produire.
Pourquoi ? Pourquoi lui ? Ils ne comprenaient pas. C'était injuste... C'était impossible... Ils s'étaient trompés, peut-être avaient-ils mal lu... Alors ils vérifièrent, mais ce fut le même mot qui les agressa une nouvelle fois. En gras, en gros, comme pour insister sur leur désespoir, il y avait inscrit : « séropositif ».
Le deuil et l'après
Pendant combien de temps a-t-elle pleuré cette nuit-là ? Elle ne se souvient plus... Mais là, dans ses bras, comme ce soir où elle l'avait retrouvé, elle prit conscience que rien ne serait plus comme avant dans sa vie. Qu'elle ne pourrait plus être heureuse avec la mort en tête. Qu'un jour l'homme qu'elle aime, l'homme pour qui elle avait quitté sa vie, mourrait... Mourrait... Comme ce mot était laid, comme il désignait mal tout ce qui se passait en elle...
Et puis il mourut. Tout se passa comme elle l'avait imaginé... Seule, à côté de son lit d'hôpital, elle entendit son cœur s'arrêter, ses espoirs disparaître, ses larmes couler... Ça y est, c'était fini. Elle ne vivait plus, elle survivait.