
15h. Allez vite, on est en retard !
Une jeune fille, toute haletante, venait de lancer cette réplique à ses deux copines qui couraient derrière elle. C'était une jeune brune aux cheveux bouclés carrés, arborant une allure cool : un jean large avec des baskets Nike grises et un petit top sport de la même couleur, qui laissait deviner une poitrine bien faite. C'est Hannah, une lycéenne qui ferait son entrée en sixième l'année suivante.
Celle qui venait juste derrière elle et qui était, à son tour, essoufflée, était sa meilleure amie : Nancy. Plutôt blonde et bronzée, car on était en pleine saison d'été, elle connaissait Hannah depuis qu'elle avait emménagé dans son immeuble à l'âge de trois ans. Depuis, elles ne se quittaient plus. Légèrement maquillée, elle portait du parme qui épousait sa peau claire.
C'était les vacances et elles comptaient en profiter. Pour cela, elles se faisaient quelques petites sorties entre amis, rencontraient des gens sympas et leur arrivait même de filer à l'anglaise de la maison pour faire des virées avec ces derniers. C'était la cousine de Nancy, Ronda, qui les avait initiées et présentées à de nombreuses personnes. D'ailleurs, si elles couraient, c'était qu'elles avaient rendez-vous avec Ronda et étaient en retard, ayant dû attendre que la mère de Hannah sorte ; cette dernière avait fait preuve d'une lenteur extrême.
Juste derrière courait Samantha, la voisine d'Hannah. Plus jeune de deux ans, mais avec son physique, elle pouvait bien se faire passer pour une fille de 20 ans. Elle n'avait lésiné ni sur les habits, ni sur le maquillage. Elle portait un joli dos nu blanc qui mettait en valeur sa généreuse poitrine, par-dessus une chemise blanche en mousseline, un jean hyper moulant et des sandales à talons. C'était sa première sortie avec les deux amies et elle avait beaucoup de mal à suivre le rythme, surtout avec ce qu'elle chaussait.
Ça tapait très fort. Les deux dernières ont commencé à ralentir, mais Hannah ne comptait pas rater son rendez-vous. Comme elle obtenait de bonnes notes en endurance et faisait souvent du footing avec Samantha, elle supportait un peu mieux la fatigue. Elles étaient presque arrivées. Avec sa tenue du jour et la course qu'elle venait de faire, elle pensait n'attirer personne, mais elle avait déjà fait la connaissance d'au moins une dizaine de jeunes hommes plus sympas les uns que les autres, et ça lui suffisait largement. D'autant plus qu'elle sortait déjà avec Oliver depuis 5 mois, ce qui était un rêve pour elle, et elle ne demandait pas plus.
Soudain, une voiture la frôla et la tira de ses pensées. Habituée à se faire aborder dans la rue, elle arrivait toujours à les envoyer balader, et c'est ce qu'elle comptait faire. Avant qu'elle ne se retourne pour faire face à cet énième imbécile, une voix rauque et douce à la fois s'adressa à elle :
— Bonjour, est-ce que je peux vous être utile ? Je vois que vous êtes essoufflée, je peux vous conduire quelque part ?
— Non, c'est vraiment très gentil de votre part d'avoir cette bonne intention, mais vois-tu, je suis déjà arrivée, lui répondit-elle sèchement.
Elle se retourna afin de le gratifier d'un de ses sourires les plus ironiques, mais ce qu'elle vit lui fit l'effet d'une douche froide. C'était un jeune homme en costard-cravate, blond, aux yeux d'un bleu électrique, sorti tout droit d'une pub pour belles voitures, car la sienne aussi était très impressionnante. Elle essaya de contenir sa surprise et de ne rien laisser transparaître. En ce clin d'œil, elle avait déjà pu voir plusieurs petits détails qui lui révélaient un peu le milieu de ce jeune homme. Hannah était une grande critique ; en un seul coup d'œil, elle apercevait plus que tout le monde. Elle avait vu ses deux téléphones portables, ses boutons de manchette en argent signés, quelques dossiers posés sur le coussin du passager, ses mains blanches et manucurées. Beaucoup de petits signes qui ne trompaient pas.
Même si elle trouvait macho d'aborder les filles de son âge dans la rue depuis sa voiture, elle éprouva une certaine curiosité envers ce personnage mystérieux à la fois souriant et au regard hypnotisant.
— Alors c'est quoi ton prénom ? lui demanda-t-il.
— Pourquoi veux-tu savoir ? lui répondit-elle en continuant de courir, mais cette fois en petite foulée.
Toujours aussi courtois, il sourit et répliqua :
— Je crois que c'est la moindre des choses ! Moi c'est Yann, et toi ?
— Hannah, lança-t-elle.
— Enchantée Hannah. Puis-je avoir ton numéro de téléphone ?
Elle y pensa pendant quelques secondes. Puisqu'elles étaient presque arrivées chez le grand-père de Nancy où elles avaient rendez-vous, et que cette dernière les attendait, elle décida de lui passer son numéro pour se débarrasser de lui instantanément. Après, elle verrait comment s'y prendre avec lui.
— Alors ce numéro ? demanda-t-il, en gardant toujours le sourire aux lèvres.
Elle le récita sans crier gare. Et comme pour s'en assurer, il lui demanda de le redire. Il était aussi rusé qu'elle. Elle le redit, puis sourit car elle était arrivée et qu'il s'était tiré.
Elle se tourna vers les copines, mais son soulagement ne dura pas longtemps : elles apprirent que Ronda avait langui et qu'elle s'en était allée.
— Merde, on doit prendre ce satané bus toutes seules ! maugréa-t-elle.
C'était à peine si elle avait fini de parler que son portable commença à sonner. Qui bien ça pouvait être ? Elles continuèrent à marcher vers l'arrêt de bus et Hannah répondit. Elle s'attendait à Ronda ou à un des copains qui les attendaient pour se poser dans un café. Mais elle fut surprise : c'était Yann ! Elle se montra sympa au téléphone et lui expliqua sa situation, précisant qu'elle était bloquée devant l'arrêt de bus. Il lui proposa alors de la raccompagner où elle voulait. Méfiante comme elle l'était, elle prétexta :
— Non, je ne compte pas te déranger, d'autant plus que je suis accompagnée de deux copines et ça serait trop.
Inébranlable, il répondit :
— Ça ne me dérange aucunement, j'arrive tout de suite.
Elle aperçut sa voiture qui s'engageait dans l'autre allée pour faire le rond-point et venir vers elles.
— Je vais juste demander aux copines, répliqua-t-elle. Le refus de l'une d'entre elles serait une aubaine pour elle, mais malheureusement, ce jour-là tout semblait aller à son encontre. Ses copines furent enthousiastes à cette proposition. Elle laissa tomber le peu de bon sens dont elle faisait preuve, fit abstraction de ses principes et se dit que ça serait la première et la dernière fois, sinon ça deviendrait une mauvaise habitude chez elle.
Dix secondes plus tard, il était déjà en train de les attendre. Toutes trois montèrent derrière. Amusé par cette situation, il demanda à Hannah :
— Tu ne veux pas venir à côté de moi ? Tu ne trouves pas que ça fait un peu chauffeur de taxi ?
Si elle acceptait sa proposition, ça ne voulait pas dire qu'elle allait se laisser faire. Elle décida d'être claire dans sa réponse :
— Franchement, je n'y compte pas. Si ça te dérange pour autant, tu peux toujours nous déposer ici, on pourra se débrouiller toutes seules.
— Non, non, c'est bon.
Malgré l'assurance qu'elle arborait, elle avait la trouille. Surtout qu'il était un adepte des ruelles et qu'il les empruntait beaucoup. Elle ne voulut pas faire de remarque désobligeante, mais elle s'y décida en voyant qu'ils se perdaient. Alors elle lança, en voulant décontracter sa voix, mais son inquiétude la trahissait :
— J'espère que tu ne nous emmènes pas dans un endroit insolite !
— Tu n'as pas confiance en moi ?
— Comment faire confiance à un inconnu dont je viens de faire la connaissance il y a 10 minutes ?
— Disons que c'est un test !
— Oui, de nos jours on ne trouve plus les gens dignes de confiance au tournant d'une ruelle.
Elle espérait qu'elle s'était bien exprimée et qu'il l'avait comprise.
Ils s'échangèrent des banalités sur le beau temps, leurs activités respectives... Même si Samantha lança quelques petits mensonges à propos de son âge, les filles gardèrent le silence : la règle était « motus et bouche cousue ». Il les déposa exactement à côté du café où elles avaient rendez-vous. Il avait tenu sa promesse et descendit de sa voiture pour les saluer une à une. D'abord Hannah, qui lui exprima sa gratitude et le gratifia cette fois-ci d'un sourire très sincère, puis ce fut au tour de Nancy. Les deux amies avancèrent de quelques pas en laissant derrière elles Sam qui était toujours coincée dans la voiture. Quand elle réussit à s'extirper de la berline, elle embrassa le bel inconnu et n'hésita pas à lui demander son numéro de téléphone. Toujours aussi courtois, il le lui passa sans aucune difficulté, pensant que cette jeune fille n'avait pas froid aux yeux.
Une fois réunies, elles s'adonnèrent à leur loisir favori : le papotage. Elles rejoignirent Ronda et ses copains et passèrent un après-midi agréable au karaoké avec leur copain Henry, qui avait une si belle voix. De retour à la maison, Samantha les quitta pour rentrer chez elle, et les deux amies allaient décidément passer la nuit ensemble.
Hannah pensait à Oliver qui devait être en Espagne et qui ne l'avait pas appelée depuis si longtemps, mais elle lui pardonnerait une fois qu'elle l'aurait vu et qu'il lui aurait fait un de ses regards — il était doué pour ça. Tout de même, elle ne supportait pas son absence, surtout qu'elle était habituée à passer toute sa journée avec lui puisqu'il était avec elle au lycée, et même en cours. Ils étaient toujours côte à côte et ne se lassaient jamais des « je t'aime » et des « mon amour ». Bref, c'était idyllique entre eux.
Ça faisait longtemps qu'elle voulait quelque chose de sérieux, mais aussi qu'elle désirait Oliver rien que pour elle. Elle avait toujours été sa meilleure amie et lui de même. Il était là quand elle est sortie avec Hank et Ryan, et quand elle a rompu, c'est lui qui l'a consolée. Pourtant, ça ne lui suffisait pas, elle le voulait autrement. Et ce n'est que la veille de leur excursion qu'il lui demanda, et elle n'hésita pas à accepter. Depuis ce jour-là, elle vit sur les nuages. Même si ça lui arrive de faire des chutes brusques quand il y a un malentendu, elle ne regrette rien et s'estime comblée. Il était fou d'elle et elle de même.
Hannah et Nancy ne tenaient pas à se faire découvrir par les parents d'Hannah. Une fois à la maison, elles mirent leurs « tenues de combat », c'est comme ça qu'elles appelaient leurs pyjamas, et s'affairèrent pour ne pas éveiller les soupçons du père. Elles réussissaient toujours cette petite comédie et s'en tiraient très bien. Elles essayaient aussi de dîner avec les parents pour les rassurer, et une fois qu'elles avaient donné une bonne impression, elles filaient se réfugier dans la chambre à l'étage supérieur afin de parler et de faire leur commentaire librement. Chacune donnait ses impressions et conseillait l'autre. Rien n'était caché, elles partageaient tout, même ce qui peut paraître très intime. L'une connaissait l'autre mieux que quiconque et jamais il n'y eut aucune trahison, c'est ce qui consolidait leur relation.
Lors de ce conciliabule, elles évoquèrent bien sûr l'inconnu du jour, ce fameux Yann. Nancy fit remarquer à Hannah :
— Ce qu'il a fait, c'est en partie pour toi, tu l'intéresses. Je sais bien que tu es bien avec Oliver, mais Yann tu dois le garder, il paraît assez sympa et bien courtois. Et au fond, à toi de voir ce que tu en penses.
Quand Nancy parlait, elle savait bien que sa copine faisait très attention à chaque conseil qu'elle lui prodiguait et qu'elle ne doutait jamais de sa bonne foi.
Soudain, le téléphone sonna : c'était Yann.
— Quand on parle du loup, on en voit la queue ! s'écria Hannah.
La voix assurée de ce matin se faisait plus douce : la nuit adoucit les mœurs. Toujours aussi courtois, il demanda après ses copines et porta un vif intérêt à la jeune fille qu'il avait rencontrée il y a 6 heures. Mais leur conversation s'arrêta à des futilités, rien de très sérieux, et il l'acheva en lui proposant de le biper si jamais elle était libre et voulait le voir, ajoutant qu'il serait là-bas dans 5 minutes.
Elle raccrocha et lâcha un gros soupir :
— Je ne sais pas où va m'emmener cette relation.
— Ne stresse pas, tu viens de faire connaissance ! lui reprocha Nancy.
— Peu importe, je n'ai même pas envie de faire connaissance. Ce mec, je ne le sens pas. On dirait le directeur d'une banque ou le PDG d'une multinationale. Non, il n'est pas pour moi. Je ne vais pas m'emballer pour ce qu'il a et je me contente de ma relation avec Oliver.
— En fin de compte, c'est toi qui vois, déclara Nancy peu convaincue.
Rencontres clandestines
Hannah se réveilla ce jour-là plus tôt que d'habitude. Pendant les vacances, elle avait l'habitude de traîner au lit, mais aujourd'hui était spécial : Yann lui avait donné rendez-vous à 10h à côté de chez elle et elle avait tout simplement accepté. La veille, il était passé vers 22h30 devant chez elle alors qu'elle parlait avec lui au téléphone ; elle trouva cela très romantique mais ne s'emballa pas.
À 9h45, elle était fraîche et dispo. Après avoir pris une douche, elle mit un jean blanc, un bustier et une petite chemise blanche, prit sa casquette, et pour casser un peu, elle mit des baskets noires et prit un sac de la même couleur. À l'heure prévue, comme il l'avait promis, il était déjà dans la ruelle. Elle monta et ils commencèrent à parler. Il conduisait doucement. Elle disait tout ce qui lui passait par la tête, car elle avait décidé de jouer cartes sur table.
Il commença à passer par des ruelles qui lui étaient inconnues, mais elle avait déjà compris que c'était sa manie à lui. À un moment donné, il s'arrêta pour l'embrasser. Elle lui dit d'arrêter, mais il fit mine de ne rien entendre, sourit et retira sa main en même temps que sa bouche, un peu gêné par la réaction inattendue de la jeune fille. Pourtant, elle lui avait expliqué qu'elle était avec quelqu'un et qu'elle l'aimait. Mais lui trouva le fait qu'Oliver n'avait pas appelé ces derniers jours révélateur et le déchiffra en la persuadant qu'il devait vivre quelque chose avec quelqu'un d'autre, et qu'elle devait laisser tomber. Avec son cran de toujours, elle évita de penser à cela et changea de sujet.
Il ne voulait toujours pas lui dire ce qu'il faisait comme travail. Sceptique comme elle l'était, ses pensées allèrent très loin, mais pour ne rien laisser transparaître, elle le taquina :
— Alors monsieur 007, j'en déduis que vous êtes détective. C'est quelqu'un qui t'a envoyé pour m'informer sur moi ?
L'atmosphère se détendit. Ils riaient de bon cœur et, même s'il n'était pas très bavard, il essayait d'éviter les silences radio. Depuis, il l'appelle jusqu'à 20 fois par jour, essaie de la voir à chaque fois que c'est possible, l'emmène chez ses copines, chez son esthéticienne... Bref, il se devait d'être utile, c'était sa façon de voir les choses.
Elle sentit qu'elle était dépassée par les événements ; Yann, elle ne voulait pas de lui, mais sa curiosité la poussait à accepter tous les rendez-vous qu'il lui donnait. C'était inexplicable, mais c'était comme ça. Elle ne sentait aucune attirance particulière, mais elle voulait être avec lui. C'était un mec très plaisant physiquement, qui savait très bien parler, courtois, bien poli, mûr et âgé. Ça l'excitait, mais en même temps ça lui faisait un peu peur. Elle avait sauté et changé littéralement de style. C'était quelqu'un avec qui on devait être sur ses gardes dans tout ce qu'on disait, tout à fait différent de ses ex et de son copain actuel. Pourtant, ses pensées restèrent brouillées.
Lors du week-end, Nancy était allée avec Ronda et quelques amis à la plage, et c'est là qu'elle avait rencontré Kay, un garçon adorable selon ses dires. Hannah sentit que sa copine était cuite, même si cette dernière lui affirma que ce n'était qu'un ami ; elle était convaincue du contraire.
Hannah fréquentait toujours cette clique de copains bizarres, et Henry lui avait fait comprendre clairement qu'il la voulait pour lui. Durant un après-midi, elle fut contrainte de donner deux rendez-vous en même temps à Henry et à Yann. Elle demanda à ce dernier de la rejoindre dans une salle de jeux virtuels, là où travaillait Henry, mais Yann ne le savait pas. Elle s'amusait très bien en jouant quand Yann arriva ; elle fut obligée de tout quitter pour lui et elle appréciait peu son excès de calme. Elle avait envie de quelqu'un de vivant qui bouge, et non de quelqu'un de trop calme. L'après-midi se passa aussi bien que mal entre deux mondes différents. À la fin, elle sentit que sa tête allait exploser, mais elle put s'en tirer comme d'habitude.
Entre-temps, Nancy se trouvait prise dans les filets de Walter, un jeune homme impétueux et rebelle, car elle voulait tout justement échapper à tous les remords et les regrets qui l'envahissaient suite à quelques petites mésaventures qui lui avaient laissé un arrière-goût aigre.
De retour à la maison, les deux amies se réfugièrent dans la chambre d'Hannah. Elles allumèrent quelques bougies, descendirent les rideaux et prirent un grand plaisir à déguster une bonne omelette espagnole. L'odeur de l'encens à la lavande leur faisait tourner la tête. Elles se trouvaient perdues parmi ce grand nombre de gens qu'elles venaient de rencontrer ; elles voulaient les découvrir, leur parler, mais craignaient tout de même l'inconnu.