
-- Allez, Mamie, juste encore un peu...
Nous y voilà...
-- Oh oui, Mamie, s'il te plaît... ! enchaîna Mélody.
-- Allons, les enfants, pas de jérémiades, tous au lit ! Vous devriez prendre exemple sur la petite Léa... De mon temps...
-- Chut, Mamie ! Laisse-nous au moins regarder la fin de cet épisode et ensuite, promis, nous irons nous coucher ! dit Thomas.
-- Bon, dans dix minutes je viendrai vous border dans votre chambre... Et pas une minute de plus, accorda Aimée.
-- Merci, Mamie, dit Mélody en souriant.
-- Allez, Mamie, raconte-nous une histoire pour nous endormir ! supplia Thomas au moment d'éteindre la lumière. Léa dormait à poings fermés dans son lit, elle serrait Tobias, son ours en peluche, dans ses petits bras.
-- Oh oui, Mamie, de plus nous n'avons pas école demain !
-- Ce n'est pas une raison, votre corps et votre esprit ont tous deux besoin de repos, c'est pourquoi à votre âge il vous faut au moins huit heures de sommeil par nuit. Mais c'est d'accord pour une courte histoire... Je vais vous raconter comment j'ai rencontré votre grand-père...
Comment Aimée a rencontré le grand-père
Thomas était le seul à avoir connu son grand-père, dont le décès fut annoncé lors d'une réunion de famille cinq ans auparavant. Mélody, qui n'avait qu'un an, n'était alors qu'un bébé, et Léa, elle, n'était pas encore née. Mais surtout, il se souvenait combien Mamie avait pleuré. Il dit subitement :
-- Tu sais, Mamie, tu n'es pas obligée de nous raconter ça si... Enfin, tu vois, je n'aime pas te voir triste et...
Mélody, qui venait de comprendre où son frère voulait en venir, baissa les yeux et sembla triste. Encore une fois, Aimée s'étonna des capacités de son petit-fils ; Thomas n'avait que dix ans, mais c'était un petit garçon très intelligent, poli et attentionné.
Elle sourit.
-- Mais non, voyons, votre grand-père est toujours avec nous. Même si nous ne pouvons pas le voir, il est ici, dans nos cœurs, dit-elle en posant une main sur le cœur de Thomas. Elle sembla perdue dans ses pensées un court instant, puis elle enchaîna :
-- Vous allez voir, vous allez rire, et moi aussi !... J'avais seize ans quand j'ai vu votre grand-père pour la première fois et ça a été le seul et unique coup de foudre que j'ai jamais ressenti...
-- Quoi ? coupa Mélody. Mais, Mamie, la foudre, c'est très dangereux et tu as pris un coup de foudre, oh là là...
-- Mais non, pauvre idiote ! se moqua Thomas. Avoir un coup de foudre, c'est tomber amoureux de quelqu'un comme ça -- il claqua des doigts -- tout à coup, et parfois sans même connaître la personne.
-- Thomas ! Ne traite pas ta sœur d'idiote, s'il te plaît ! se fâcha Aimée. Mais oui, Mélody, avoir le coup de foudre pour quelqu'un ou quelque chose, c'est soudainement s'en éprendre et, c'est réputé pour ne pas durer longtemps... Mais celui que j'ai éprouvé pour votre grand-père dure encore en ce jour, je peux te le garantir ! Mais ne me coupez plus la parole si vous voulez entendre la suite...
Je me souviens de ce jour comme si c'était hier. J'étais à la bibliothèque pour faire des recherches sur un devoir, j'avais une haute pile de livres dans les bras et je me dirigeais vers le bureau de la bibliothécaire pour les faire enregistrer quand j'entrai en pleine collision avec votre grand-père.
Je fondis en excuses tandis qu'il m'aidait à ramasser les livres, quand nos regards se croisèrent... Il avait une expression si douce... Et pleine de malice !
Je l'aurais bien croqué à cet instant !
Mélody et Thomas rirent aux éclats.
-- Comment t'appelles-tu ? me demanda-t-il.
-- Aimée... Et vous ?
-- Moi, c'est David, David Hughes. Mais tu peux me tutoyer, tu sais ! dit-il en souriant.
Je l'ai remercié et je suis partie, mais j'ai senti son regard dans mon dos jusqu'à ce que je sois sortie de la salle.
Par la suite, nous sommes devenus de très bons amis et, de mon côté, je l'aimais secrètement. Quant à lui, il était fou amoureux de la fille la plus jolie du lycée, Tina Foster. À peu près tous les garçons étaient fous d'elle, tant elle était douce et gentille, et je savais que je n'avais aucune chance...
Mais malgré tout, nous étions très complices et nous nous voyions souvent. Ça a duré jusqu'à ce qu'il parte pour l'université ; ça a été très dur de me séparer de lui. Mais avant de monter dans le bus, il me fit un bec sur la joue et me promit :
-- Je reviendrai.
-- Oui, je l'espère. Et vite.
Une semaine après son départ, j'ai reçu une lettre de sa part ; elle disait qu'il s'était bien installé, que l'endroit lui plaisait et qu'il allait bien. Nous nous sommes envoyé des lettres régulièrement pendant environ six mois, puis un jour, je n'ai plus rien reçu. J'ai attendu et attendu, puis je me suis fait une raison : il m'avait oubliée.
Une réunion inattendue à l'hôpital
À cette époque, j'étais encore stagiaire à l'infirmerie du lycée, plus tard je devins infirmière à l'hôpital militaire. Autant vous dire que mes parents n'aimaient guère mon travail ; ils s'imaginaient qu'avec tous ces soldats souvent à demi nus devant moi... Enfin bref, moi j'aimais mon poste et j'aimais l'ambiance patriotique qui régnait dans l'hôpital.
Un jour, on m'appela pour une urgence : un colonel était blessé par une balle perdue et se trouvait entre la vie et la mort. Je regardai le nom de la victime sur le dossier : colonel David Hughes... Mon cœur fit un saut périlleux. Se pourrait-il ? pensai-je.
Deux ambulanciers entrèrent dans la salle des urgences avec un brancard. Un, deux, trois ! Ils le firent basculer sur un lit d'hôpital et je m'approchai...
C'est à ses yeux que je le reconnus, Dieu du ciel.
-- Aimée ?... murmura-t-il.
-- Qu'on s'occupe de ce cas immédiatement ! hurlai-je. Et, avec une équipe de médecins, nous avons réussi à le sauver.
Quelques heures après l'opération, j'attendais, soucieuse, derrière la vitre de la salle de réveil. Je le vis bouger et j'entrai.
-- Évite de bouger, David, comment te sens-tu ?
-- Aimée... Après toutes ces années... -- sa voix était encore faible --
-- Chut, repose-toi, nous en reparlerons plus tard.
Quand il fut rétabli, nous parlâmes de toutes ces années perdues. Je lui en voulais de ne pas m'avoir tenue au courant des choses et il s'excusa en expliquant qu'avec ses fonctions, il n'avait guère de temps pour lui.
-- Mais tu étais parti pour l'université et pas pour devenir militaire !
-- Oui, mais j'ai perdu mon père en période d'examens et j'ai échoué. Alors entrer dans l'armée restait la meilleure des options pour m'assurer un avenir.
-- Excuse-moi. Je comprends.
Il reprit son poste en tant que colonel ; rien ne l'aurait arrêté dans ses ambitions, il était bien trop fier pour ça. Cependant, il fit tout son possible pour éviter de se retrouver en présence d'une arme à feu. Et à Noël, il m'invita à passer les fêtes chez sa mère. J'hésitai et finalement j'acceptai sa proposition. Mes parents à moi ne croyaient pas en Dieu et ne fêtaient pas les fêtes de Noël.
Lors du dîner, il fit tinter son verre et annonça :
-- J'aimerais porter un toast à Aimée pour m'avoir sauvé la vie et sans qui je ne serais pas là ce soir avec vous. Merci.
-- À Aimée ! renchérit Nicole, la mère de David, en levant son verre.
-- Je... Merci, David.
-- Oh, mais je n'ai pas fini !...
Il sourit, se leva et vint s'agenouiller devant moi. Et, en sortant un petit écrin rouge de la poche de son veston :
-- Aimée Johnson, voulez-vous m'épouser et faire ainsi de moi l'homme le plus heureux de cette terre ?
J'étais abasourdie, totalement stupéfaite.
-- Oui, oui, mon Colonel, affirmai-je.
Nicole fondit en larmes tandis que je sautais au cou de votre grand-père.
Un somptueux mariage eut lieu et, lors de nos voyages de noces à Athènes, en Grèce, il me dit :
-- Tu sais, quand j'étais sur ce lit d'hôpital, entre la vie et la mort, et que je t'ai reconnue, j'ai eu un coup de foudre. Et je me suis promis de ne jamais te laisser t'éloigner de moi.
-- Ah oui ? Moi, j'ai eu le coup de foudre pour toi dès que nos regards se sont croisés pour la première fois. Et je n'ai jamais pu ni voulu t'oublier.
-- Pourquoi tu ne m'as pas avoué tes sentiments à l'époque ?
-- Tina Foster.
-- Oh oui, Tina ! Il rit. Quelle grenouille de bénitier c'était !
J'éclatai de rire et nous vécûmes heureux jusqu'à sa mort...
Le secret de Léa
Aimée éteignit les lumières et alla se coucher. Dans le noir, Mélody souriait en pensant à son grand-père. « Comme il a dû aimer Mamie », se dit-elle avant de s'endormir.
Aimée rêva du Colonel Hughes cette nuit-là.
Le lendemain matin, Léa fut la première à venir prendre son petit-déjeuner dans la cuisine.
-- Dis, Mamie, grand-père avait l'air de quelqu'un de formidable ou devrais-je plutôt dire le Colonel Hughes ?
-- Mais... Tu ne dormais donc pas ?
-- Hé non ! Puisque faire comme si je dormais, c'était la meilleure façon pour que tu ne me dises pas d'aller au lit ! Chacun ses astuces ! Elle rit, puis reprit son sérieux :
-- Mais chut, hein, c'est notre secret à nous !
Aimée rit de bon cœur.
-- Motus et bouche cousue, petite coquine ! Ton grand-père serait fier de toi !