
Journal d'une femme de chambre s'ouvre avec un plan de détail sur une main posée sur un petit objet qui fait presque la même taille et qu'elle fait bouger de quelques millimètres, sans s'éloigner beaucoup du périmètre initial, assez réduit. Pour un premier plan, c'est peu courant : image bizarre, on ne comprend pas trop. Main inconnue, objet étrange, mouvement pendulaire… tout est fait pour surprendre ! Un spectateur en 2005 aurait reconnu tout de suite la souris, mais ça n'a pas été le cas lors de la sortie du film. C'est précisément pour éviter les anachronismes que je n'appellerai pas un PC par cette dénomination, mais « espèce de télé », la souris « espèce de commande qui relie l'utilisateur à l'espèce de télé », etc. (vous découvrirez tout ça au fur et à mesure, c'était juste pour vous prévenir).
Une mise en scène mystérieuse et poétique
Un très gros plan focalise sur des yeux noirs, image très rouge : on joue sur le contraste des couleurs, c'est très poétique. Retour à la main. On établit un rapport avec les yeux (main et yeux appartiennent au même corps) et avec le son : bruit inconnu mais bien distinct, on dirait que quelqu'un tape, comme une machine à écrire mais plus délicat. Ce va-et-vient entre la main et les yeux se poursuit durant une demi-heure : il y a du mystère dans l'air, ça se voit. On ne donne pas au spectateur le moyen de comprendre, on lui impose une lenteur dans le processus de compréhension, mais ce n'est pas un jeu sadique. Il s'agit d'une lenteur volontairement très formelle : le spectateur doit attendre parce que ça fait poétique ! Cohérence, quand tu nous tiens…
Célestine : un personnage féminin passif et expressif
Buñuel l'a sûrement compris : au-delà d'une demi-heure de va-et-vient, le spectateur le plus passif commencerait à se poser sérieusement la question d'une éventuelle désertion de la salle, malgré le prix de l'entrée. La curiosité obstinée qui doit martyriser toutes les têtes : « je veux savoir ce qui va se passer après », le besoin de clarté qui anime tout esprit humain, et bien évidemment la composante maso, même si nous avons dit qu'il ne s'agissait pas d'un jeu sadique. C'est donc dans le but d'éviter cette désertion éventuelle qu'il poursuit la présentation du personnage, cette fois-ci par ses fesses qui reposent sur une espèce de chaise rotative. Mais rassurez-vous, ça ne va pas durer une autre demi-heure, même pas un quart d'heure, car le sens de ce portrait inusuel devrait être compris à ce stade du film. On met en évidence le côté expressif du personnage : il s'agit d'une femme qui n'agit pas, et la dimension narrative insistera sur cet aspect par la suite, par exemple en nous montrant des messages qui explosent sur l'écran de l'espèce de télé. J'attire l'attention sur celui qui affiche « journée de désintoxication, déconnectez-vous nombreux », car il repasse plusieurs fois et ça doit avoir un effet de sens.
Le doux fantôme : une figure énigmatique
Journal d'une femme de chambre est donc l'histoire d'une femme passive comme seules les femmes savent l'être, au moins d'une façon instinctive, qui se contente de subir l'action exercée par un agent masculin dont nous ne saurons absurdement rien à aucun moment du film et qu'on désigne par « le doux fantôme ». Pour ne pas casser l'atmosphère mystérieuse de ce chef-d'œuvre, on nous oblige aussi à nous interroger sur le sens de cette épithète : aucune indication convaincante sur la vraie nature de cette douceur aux manifestations ambiguës ne nous sera donnée, ni dans le film ni dans les commentaires de Luis.
Une critique visionnaire des dérives du numérique
Voilà en gros ce qui fait le charme discret de cette satire qui fait exprès d'ennuyer pour mieux critiquer ceux qui cherchent à s'évader de l'ennui par des paradis artificiels, à savoir cette espèce de communication réelle extrasensorielle que nous connaissons aujourd'hui par le nom d'Internet et dont Buñuel fut le premier à déceler les dangers potentiels. Il les a si magistralement traduits par le fondu désenchaîné, une de ses plus géniales inventions à laquelle je consacrerai l'article intitulé : Le fondu désenchaîné après Buñuel.
P. S. : j'ai eu la flemme pour la fiche technique.