
Me vois-tu ? Eho ! J'existe ! Je suis là, à quelques mètres de toi. M'as-tu vu ? Je veux dire « m'as-tu vraiment vu » ? Certes, je suis déjà entrée dans ton champ oculaire, mais l'information est-elle déjà arrivée jusqu'au cerveau ? J'aimerais tant voir ce qui se passe dans ta tête, j'aimerais tant savoir si j'ai été quelqu'un un jour pour toi.
T'es-tu au moins demandé comment je pouvais m'appeler, quel âge j'avais, où j'habitais... Toutes ces questions que je me pose à ton sujet ? Ai-je réussi à te faire divaguer rien qu'un tout petit peu ? Comment savoir si je suis quelqu'un pour toi ? Eh ! Regarde-moi ! Rien qu'une fois ! Si seulement tu pouvais poser tes yeux un instant sur ma petite personne, si seulement tu pouvais me considérer rien qu'une nanoseconde, alors je pourrais imaginer avoir été quelqu'un pour toi.
Tourne la tête légèrement, un peu plus encore... Il faut que je fasse quelque chose, n'importe quoi ! Si je ne bouge pas, tu ne réagiras pas. Je remets une mèche de cheveux derrière l'oreille... Hmm... !? Ai-je rêvé ou tu m'as regardé ? Je lève à nouveau la tête et... ? ! Cette fois j'en suis bien sûre, tu m'as vu. J'ai la tête qui tourne. J'aimerais toujours sentir tes yeux posés sur moi. Comment garder ton attention ? Je ne te lâcherai plus, je ne cillerai pas, je serai forte et je ne baisserai pas les... ça marche ! Je crois que je te perturbe !
Maintenant tu sais. Alors tu vas continuer de discuter avec tes amis, ou du moins de les écouter d'un air distrait, et tu me lorgneras à une fréquence de cinq fois par minute, soit à peu près une fois toutes les 12 secondes. Tu feras semblant d'être plongé dans ta conversation, hochant la tête sur les explications de Patrick à propos du dernier logiciel architectural. Tu commenceras à te sentir gêné et tu caresseras ton ventre en te grattant les cheveux, toujours un regard en coin pour moi. Alors tu prétexteras une excuse pour t'en aller, pour te mettre à l'abri de mes attaques oculaires intempestives...
Déjà tu t'éloignes, me laissant plantée là sans laisser trace aucune de ce qui vient de se jouer entre nous. L'ai-je rêvé ? Déjà tout est flou. L'espace devient de plus en plus grand entre nous. Tu t'arrêtes. Tu t'arrêtes ? ! Tu hésites une fraction de seconde, tu te retournes, nous nous fixons dans l'attente de quelque chose. Et... Rien. Tu t'en vas... Dos à moi.
Je prends le sac que j'avais laissé à terre et pars dans la direction opposée. Je me souris à moi-même : « À la prochaine fois... »