
La nature profonde de l'Homme est l'égoïsme. En effet, ce que l'on nomme communément « instinct de survie » et que l'on considère à juste titre comme un état primordial ne saurait être appelé différemment. Car une espèce qui ne donnerait pas la priorité à sa survie serait vouée à disparaître, l'égoïsme apparaît comme naturel et indispensable. Ainsi, l'égoïsme n'est que la volonté de favoriser sa propre existence, et non pas un défaut ou un vice, puisqu'il est inhérent à la nature même de l'Homme, comme pour tout être vivant.
Cependant, l'Homme possède une capacité particulière et unique à un tel degré dans le règne animal terrestre : l'imagination. Cette faculté qu'il a de pouvoir extrapoler presque naturellement toutes ses connaissances, de les mêler pour donner naissance à de nouvelles idées, est à la fois un don et un fardeau. Si d'une part cette capacité lui permet de se sortir de situations critiques par l'innovation, elle lui fait subir d'autre part un joug cruel : l'esclavage par le désir. Effectivement, puisque l'Homme donne naturellement la priorité à sa survie, il s'efforcera de son mieux, parfois paradoxalement même au risque de menacer sa propre vie, d'atteindre les buts qu'il se fixera comme indispensables à sa survie. Or, l'imagination permet de considérer toute chose comme une nécessité.
L'Homme et la quête de maîtrise
Tout d'abord, l'Homme tente d'améliorer son environnement. Étant de nature concrète, l'Homme ne parvient actuellement qu'à trouver cette amélioration dans un enrichissement matériel, le point culminant de celui-ci étant la totale maîtrise de ce qui est à portée de pensée, donc la possession absolue de toutes choses et de tous êtres. On comprend bien dans ces conditions que la violence humaine est la conséquence logique de sa nature impérialiste.
Puisque l'Homme ne recherche que la satisfaction totale de ce que l'on peut nommer son ego, il apparaît comme contradictoire qu'il se soit constitué en sociétés. Heureusement, l'Homme est peu capable seul et a besoin de l'aide d'une partie de ses semblables pour s'accomplir. Heureusement aussi, et c'est ce à quoi nous nous intéresserons, que si sa volonté égoïste et dominatrice est inflexible, sa notion d'ego est particulièrement souple. Ainsi est-il possible de distinguer trois types d'egos : l'ego personnel ou ego primordial, l'ego familial ou ego génétique et enfin, l'ego élargi ou ego social.
Comprendre les trois formes d'ego
L'ego primordial
Le premier de ces egos, l'ego primordial, est clairement délimité en apparence, mais il est en réalité plus complexe. Il n'est pas uniquement préoccupations individuelles et individualistes, mais sa frontière peut au contraire presque atteindre celle de l'ego génétique — le nombre de personnes comprises dans cet ego primordial étant limité, parce qu'elles entretiennent des liens très forts avec le sujet, qui lui prennent un temps non négligeable qui n'est pas extensible à l'infini. En effet, l'ego primordial, qui est l'instinct de survie individuel exacerbé par l'imagination, peut englober dans certains cas d'autres personnes avec lesquelles le sujet entretient des relations très étroites, presque psychologiquement fusionnelles (famille, amour, amitié). Aussi, pour ce groupe social primordial, le sujet ne fera strictement aucune différence entre ses propres intérêts et ceux du groupe : une atteinte à un membre du groupe sera perçue comme une agression personnelle et déclenchera une réaction personnelle intense.
L'ego génétique
Le second ego, l'ego génétique, peut, lui, sembler proche, voire similaire au précédemment cité, mais plutôt que faisant appel à une extension psychologique de l'être, il relève d'une extension biologique. En effet, le sujet défendra son groupe génétique avec d'autant plus de vigueur que celui-ci sera proche du groupe primordial. Le groupe génétique n'est en revanche constitué que d'éléments appartenant à une même famille, et par extension, les alliances « justifiées » par une descendance commune. Le sujet préservera son groupe génétique en tant que sa propre réserve d'ADN à perpétuer.
L'ego social
Enfin, ces deux premières formes d'egos peuvent être renforcées par la troisième : l'ego social. Cette identité est, elle, toujours fondée sur le sentiment d'appartenance à un groupe. Elle est le fruit d'une socialisation : c'est une intégration réussie à un groupe. Cet ego social, plus ou moins prononcé selon les circonstances historiques, selon l'efficacité de la socialisation préalable, est indispensable à une société. Une société qui n'a pas un ego social suffisamment fort chez ses membres est condamnée à l'explosion, car elle ne saurait faire privilégier un intérêt collectif à des individus ne recherchant que la satisfaction de leurs deux premiers egos.
L'interaction entre les egos et la société
Toutefois, il faut nuancer cette division en trois unités sociales : si elles sont relativement cloisonnées et ont leurs propres lois pour les régir (codes éthiques, politesse, lois, respect...), elles peuvent se mêler entre elles et donc se renforcer — c'est le cas par exemple pour une forte amitié entre les membres d'une même famille, ou bien lors d'un fort engagement personnel idéologique dans une cause collective —, ou bien au contraire pathologiquement s'atrophier et disparaître (lorsque, par exemple, à la suite d'une socialisation inadéquate, l'individualisme fait loi et déchire une société, comme c'est le cas aujourd'hui, ou bien lorsque pour une personne il n'y a même plus l'ego primordial minimum et qu'elle en vient à se laisser agresser, ou même à souhaiter sa propre mort). Une société soudée et tournée vers l'avenir hypertrophie ces trois egos et tend à les fondre les uns dans les autres. Au contraire, une civilisation qui laisserait ou favoriserait un processus de cloisonnement ou d'atrophie de ces egos précipiterait sa fin en tant que société.
L'amour : une analyse profonde
Considérons que l'Homme ne s'efforce que d'obtenir une amélioration de sa condition, puisqu'il est naturellement égoïste, dans le cas où ne survient aucune des pathologies évoquées auparavant. Toute relation entre deux individus nécessitant un effort réciproque de convergence vers un objectif commun, un lien social ne peut se créer et s'étoffer que s'il est bénéfique individuellement. C'est aussi le cas pour l'amour et l'amitié.
Les fondements de la relation amoureuse
L'amour entre deux individus est d'abord physique. Il est reconnaissance alchimique de l'autre comme partenaire reproductif intéressant. En effet, le but premier d'une vie étant la reproduction, le premier regard qu'un individu jette sur un de ses semblables est d'intérêt procréateur. Lorsque ce premier point est confirmé, ou tout au moins qu'il n'est pas nié, un rapprochement s'opère.
Du fait que nos sociétés préparent depuis des millénaires l'enfant à la création d'une famille, qu'elles le fassent d'ailleurs bien ou mal, l'individu cherche ensuite un intérêt psychologique qui confirmera l'étape physique, une compatibilité présente satisfaisante des caractères en vue d'une stabilité procréatrice. Car la procréation ne se résume pas à l'acte sexuel, elle se prolonge par un souci de survivance de la descendance, donc d'un minimum de prise en charge.
Ainsi peut-on résumer par ces mots l'amour qui reste encore pour des raisons bassement matérielles un mystère : c'est l'échange de services relationnels convergeant vers une procréation réussie. Tel est l'amour de base. S'il paraît si énigmatique et aléatoire, c'est qu'il se bâtit principalement sur une réflexion inconsciente nourrie par des informations que des parties de notre corps que nous ne contrôlons pas consciemment nous fournissent. De plus, l'Homme étant un être vivant, il est en perpétuel changement, et une information vraie à un moment donné peut s'avérer obsolète et totalement erronée à un autre instant.
Amour et exclusivité
C'est pourquoi l'amour a peu de chances de durer et qu'il faut le prendre en considération non pas dans une dimension future, et encore moins passée, mais dans un présent élargi aux responsabilités individuelles les plus indispensables. Par ailleurs, l'amour étant une conséquence de la priorité naturelle qu'est la dissémination génétique, il est illogique et contre nature de l'envisager dans une relation d'exclusivité autre que temporaire. L'amour ne devrait pas limiter les partenaires, bien au contraire ! Il ne doit être limité que par les responsabilités qu'engendre la procréation (éducation en tant que formation à une vie future optimisée de l'enfant).
L'évolution moderne de l'amour
Cependant, dans nos sociétés évoluées, la priorité procréatrice est moins pressante, d'une part parce que la socialisation ne l'encourage pas (fidélité, travail, manque de moyens, réussite sociale...) du fait qu'elle n'est plus réellement nécessaire (chômage, menace de surpopulation...), d'autre part grâce aux moyens de communication modernes.
En effet, alors que jusqu'au XIXème siècle la survie à la mort ne passait presque qu'uniquement par une descendance biologique, grâce aux nouveaux supports d'information (livre, cinématographie, éducation faisant une grande place à la culture générale...), « faire des enfants » tend à devenir de moins en moins indispensable, puisque nos sociétés, se voulant spirituelles, prônent l'alternative professionnelle, artistique, politique, sportive, etc. à la nécessité d'une descendance. C'est pourquoi, aujourd'hui, l'amour tend en réalité à perdre de son importance face à la montée de l'amitié.
Une relation amoureuse qui dure perd rapidement son intérêt procréateur, à supposer que l'enfantement ne tarde pas, et fait place en réalité à une amitié grandissante parée de la routine gestuelle de l'amour, ou lorsque ce n'est pas le cas à des dissensions menant à une rupture du couple. Or, si l'amour devient de l'amitié, il perd par définition son caractère exclusif. En effet, si l'amitié semble moins intense que l'amour, puisque celui-ci est concret alors que la première est plus spirituelle, cela lui confère une plus grande solidité davantage enrichissante dans la durée que l'amour au sens strict qui, lui, est temporaire.
L'amitié : une relation moderne
Quant à l'amitié, enfin, c'est peut-être la forme de relation la plus intéressante car la plus stable et par conséquent la plus enrichissante dans la durée. Effectivement, si l'amour tend à associer l'ego primordial et l'ego génétique, l'amitié, elle, qui associe plutôt l'ego primordial et l'ego social, trouve davantage sa place dans une société spirituelle où la procréation n'est plus systématiquement indispensable : elle est même devenue un choix.
Aussi, l'amitié se trouve-t-elle donc plus adaptée que l'amour aux besoins modernes. C'est pourquoi il ne faut pas mettre l'amour et l'amitié en compétition, car ils sont complémentaires, mais au contraire favoriser un glissement de l'amour vers l'amitié, l'un n'empêchant pas l'autre, voire même enrichir l'amitié par l'amour, ce qui peut stabiliser des relations à un niveau de satisfaction optimum.
Il est à noter que, actuellement, la notion d'amour regroupe à la fois l'amour de base et l'amitié. C'est cette addition procréatrice et solidarisante d'un couple qui est considérée comme normale, et célébrée par le mariage. Cependant, l'amour de base n'étant que temporaire, le temps passe et il ne reste plus du couple que deux amis très soudés par leur expérience passée commune et l'habitude de la vie ensemble.
Quand le couple se fragilise
Si le couple dure davantage que cette étape et que cette étape ultime du couple advient à un âge où l'un au moins des partenaires est en pleine possession de ses moyens de procréation, le carcan de leur relation créera rapidement des tensions de plus en plus fortes qui se traduiront à terme par une rupture plus ou moins violente et une haine plus ou moins prononcée.
Il y a toutefois des exceptions, relativement rares, lorsque les deux membres du couple sont si concentrés sur leur relation que rien dans leur environnement ne peut interférer, ou lorsque la socialisation a été si bien faite qu'aucun des deux partenaires ne puisse concevoir de revenir sur leurs engagements nuptiaux. Pour le premier cas irrégulier, tout peut très bien se passer tant que les partenaires ne regardent pas autour d'eux, ce que la curiosité naturelle de l'homme rend difficile. Pour le second cas, il y a deux optiques : soit les partenaires se trompent mutuellement avec d'autres personnes, en secret ou avec la volonté de l'aveuglement, soit le « couple » tombe dans la routine la plus totale, et tel l'autiste, ne vivra que pour ses repères habituels, ce qui déprécie énormément la qualité de la vie, et qui se résume à gâcher son existence.
Construire un couple épanoui
Au vu du raisonnement précédent, il paraît évident qu'un couple ne peut être envisagé sérieusement que dans un présent élargi (une vingtaine d'années pour les générations issues de la culture responsable des derniers siècles quant à leurs familles, une petite dizaine pour les dernières générations qui ont été mal socialisées et dont les valeurs sont tronquées (narcissisme, individualisme, opportunisme, etc.). De même, pour optimiser notre existence, il faut bâtir nos couples sur la base de l'honnêteté de façon à le rompre lorsque l'amitié fait place à l'amour, avant que la haine, l'hypocrisie ou bien la routine ne s'installent.
La fidélité est nécessaire à un couple pour qu'il puisse s'épanouir, mais certainement pas à vie ! Le carcan du couple et des responsabilités n'est supportable que lorsque l'amour est là. Aussi faut-il passer au-delà des valeurs transmises depuis des siècles par les cultures religieuses qui ignoraient trop les besoins et le fonctionnement humains. Il faut savoir aborder les choses raisonnablement, avec réalisme et responsabilité. C'est la clef selon moi du bonheur familial.
Retour d'expérience : une relation heureuse est possible
Ceci était mon état d'esprit et l'état de ma réflexion avant de rencontrer celle qui deviendra très certainement ma femme. Depuis, ma conception des choses a changé. Seulement, je trouvais intéressant de vous faire partager un point de vue que je croyais unique mais qui, finalement, ne doit plus relever que d'une partie importante des relations humaines.
Finalement, après expérimentation, je peux ajouter qu'une relation à vie harmonieuse est envisageable, désirable et épanouissante sous certaines conditions. Pour moi, concernant l'amour, mais cela peut être aussi décliné sur le mode de l'amitié, dans une moindre mesure, pour qu'il soit réussi, il doit accorder dans la vie de l'un la place que mérite l'autre.
Les trois piliers de l'épanouissement
Je m'explique. Tout individu a pour lui un désir d'épanouissement émotionnel, un désir d'épanouissement culturel, et un désir d'épanouissement social. L'amour doit laisser la place à l'épanouissement de ces trois facettes de la construction de l'individu. C'est-à-dire que, mutuellement et réciproquement, les deux membres d'un couple doivent sacrifier à l'autre une partie de leurs désirs, la part de caprices inhérente à notre animalité, mais respecter la part de spiritualité de l'autre.
Cela signifie, généralement, que l'homme ne doit pas faire salon bière-foot tous les soirs avec sa bande de copains devant la télé, tandis qu'une bobonne bien trop gentille et méprisée serait reléguée au placard de la cuisine, et inversement, que la femme ne doit ni épouser ce travers de l'homme, ni concevoir le sien (là, j'avoue qu'à part la susceptibilité sensible de la femme qui peut donner lieu à des vexations et des crises de larmes à tous propos, choses incompréhensibles à l'homme et par conséquent difficilement gérables, je manque d'exemples !). Chacun doit respecter l'autre et renoncer à une part de liberté.
Le secret d'un couple durable
Tout sacrifice à l'autre consenti de bon gré et respectant les paramètres que je viens d'évoquer se traduit par un approfondissement de la confiance, de l'affection, de l'attachement et de l'intimité entre les deux parties, qui comble au centuple cette insignifiante privation.
Alors oui, l'homme est un bonobo dont le cerveau fait yo-yo entre le crâne et les testicules, et oui la femme est une reine qui ne souffre pas la désobéissance. Mais bon. Le bonobo est aussi un homme, et en couple doit se comporter en tant que tel, et la reine est aussi la moitié de ce couple et doit donc accepter de ne pas tout contrôler. Dans la mesure où l'équilibre est satisfaisant et le respect du principal étant assuré, chacun doit y chercher le contentement.
Le couple est donc une affaire de volonté, une entreprise à risques dont le bénéfice vaut la peine de faire des efforts. Pour ma part, j'ai tout quitté pour celle que j'aime et m'en réjouis un peu plus chaque jour. Nous sommes tout dévoués l'un à l'autre, et c'est une joie perpétuelle que de s'évertuer à faire le bonheur de l'autre. Et chacun y trouve son compte et la force de concrétiser ses rêves. Alors osez !