
Depuis plus de cinquante ans, l’Ukraine est au centre d’un conflit sans précédent impliquant l’Europe, les États-Unis et la Russie. Les deux premiers forment un bloc uni, tandis que la Russie se positionne de manière non alignée. Quels sont réellement les intérêts de chacun dans ce combat ?
La Russie et les États-Unis : deux superpuissances en rivalité
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et de la Guerre froide, les États-Unis et la Russie demeurent deux pôles dominants de l’histoire contemporaine. Vivant constamment dans la crainte que l’autre ne les devance, ils se comportent comme deux miroirs opposés, se surveillant mutuellement. Chaque avancée militaire de l’un est perçue comme une menace pour les intérêts de l’autre.
Afin de renforcer leur domination et leur suprématie militaires, les deux puissances ont adopté une stratégie de jeu d’équilibre dans les conflits planétaires. Les résultats restent souvent partagés entre ces « amis-ennemis ».
Historiquement, les États-Unis ont justifié leurs interventions militaires répétées en invoquant la protection de leurs intérêts mondiaux. L’attention portée à la Russie sur la scène internationale est tout aussi ancienne que l’origine du pays lui-même. Longtemps présentée comme un État non aligné doté d’une politique personnalisée et d’une vision unique des affaires internationales, la Russie a vu ses intérêts reconnus récemment seulement. Les Américains ont longtemps rejeté ce concept, voyant dans l’effondrement de l’Union soviétique l’échec du leadership russe.
L’effondrement de l’URSS en 1991 a indéniablement propulsé les États-Unis au-devant de la scène internationale, tandis que les Russes se battaient pour reconstruire leur empire et regagner de l’influence à l’échelle planétaire. L’hégémonie américaine est restée longtemps l’unique acteur dominant dans les conflits mondiaux.

Vladimir Poutine : l’émergence d’un destin russe
De Boris Yeltsin à Poutine : le tournant de 1999
En 1999, affaiblie par des crises économiques successives, la Russie connaît un tournant décisif. Le président Boris Yeltsin, soutenu par l’oligarque Boris Berezovski, décide de démissionner en invoquant des problèmes de santé. Sans appel à une élection anticipée, Yeltsin délègue le pouvoir à Vladimir Poutine, assurant aux Russes que seul cet homme peut reconstruire la Russie et défendre ses intérêts sur la planète.
Au moment de son départ, Yeltsin s’attend à ce que Poutine maintienne les liens avec les oligarques russes qui contrôlent alors la politique et l’économie du pays, y compris Gazprom, le poumon de l’économie russe.
Cependant, Poutine nourrit des ambitions bien différentes. Cet ancien agent du KGB, qui a grandi en voyant l’URSS disparaître à l’âge de 38 ans, porte en lui la conviction de rebâtir l’influence soviétique. Lorsque l’Union soviétique s’écroule, Poutine est un jeune homme aspirant à de grandes choses, un enfant de la flamme soviétique qui croyait en une URSS éternelle.
La consolidation du pouvoir : 2000-2002
Dans ses premiers jours au pouvoir, Poutine n’a qu’une obsession : rendre aux Russes leur grande patrie. Cependant, il ne dispose pas de la force motrice suffisante pour affronter les oligarques qui ont encerclé le pouvoir et l’économie.
Une année plus tard, lors de l’élection présidentielle de 2002, l’équipe de campagne de Poutine le présente comme l’homme de la situation. Un président moderne, proche des jeunes, déterminé à reconstruire l’armée et à restaurer la puissance russe sur la scène mondiale. Son succès réside dans sa capacité à faire croire aux Russes que les attaques contre sa personne visent en réalité la Russie elle-même. Il exploite habilement les incidents meurtriers en Tchétchénie et les menaces terroristes du Daghestan, qu’il frappe sans relâche jusqu’à en venir à bout.
Avec le peuple et pour le peuple, Poutine devient le nouveau roi russe. Une chanson composée par son équipe de campagne devient sa mélodie de référence, tandis qu’il crée un mouvement de jeunes, « Les Jeunes Poutines ».
L’élimination des oligarques
Poutine était clair dans ses ambitions : éliminer les oligarques pour dégager l’économie russe. Les oligarques disposaient des roubles liquides, mais Poutine possédait l’affection du peuple, une arme irrésistible.
Le premier à être ciblé est Boris Berezovski, l’ancien seigneur russe dont le contrôle s’étend jusqu’aux médias. Accusé d’avoir volé des terres appartenant à l’État à Moscou, il subit une pression croissante. N’en pouvant plus, l’ancien homme fort russe prend le chemin de l’exil à Londres, où il déclare que sa vie est constamment menacée par les services secrets russes. Il meurt silencieusement des années plus tard dans sa suite londonienne.
Berezovski n’est pas seul à subir cette répression. La liste s’étend à Mikhaïl Khodorkovski, ancien seigneur de la compagnie pétrolière Loukos, qui après avoir purgé dix ans de prison, vit aujourd’hui en exil en Suisse.
Après avoir éliminé les oligarques, une part importante de leurs biens confisqués est restituée à l’État russe, et des liquidités sont saisies aux banques russes. Poutine devient le nouveau prince russe, l’homme fort de la République.
La reconstruction militaire et les intérêts russes
Dans une allocution à la Douma en 2002, Poutine déclare que le budget militaire américain est quatre fois supérieur aux dépenses militaires russes. Il demande aux législateurs une augmentation significative du budget militaire afin de mieux défendre les intérêts russes à l’étranger.
Ce concept d’« intérêts russes » commence à préoccuper l’Occident. Que cache Poutine ? Difficile de pénétrer ses pensées ; l’homme reste un ancien du KGB qui ne révèle jamais ses intentions. Depuis 2002, le budget militaire russe a augmenté considérablement, la technologie s’est développée, et la Russie de son enfance est revenue.
L’Ukraine : l’enjeu géopolitique central
La position stratégique de l’Ukraine
L’Ukraine, qui assure la coopération économique entre la Russie et l’Europe, reste un enjeu majeur. Selon Poutine, l’Ukraine doit demeurer non alignée pour mieux servir les intérêts russes. Les Européens, en revanche, pensent que l’Ukraine doit intégrer l’Union européenne pour réduire sa dépendance au gaz russe.
Dans la plupart des cas, les Russes ont conservé l’avantage. L’Ukraine est restée aussi indépendante que possible, mais qu’une « poupée russe » peut-elle vraiment faire ? L’économie ukrainienne, rongée par la corruption, est l’une des plus pauvres du monde et dépend essentiellement des contributions russes, rarement des contributions européennes.
Cette domination russe sur l’Ukraine pousse cette dernière à développer une politique très directe : « appuyer sur le bouton ». Les pipelines russes qui alimentent l’Europe traversent le territoire ukrainien, rendant les deux pays économiquement dépendants. Le message pour l’Europe est clair : elle doit soutenir une politique stable entre la Russie et l’Ukraine pour éviter de payer les pots cassés.
La révolution orange de 2004
En 2004, pour contrer le pouvoir de Poutine, son ennemi public numéro un Boris Berezovski finance la révolution orange en Ukraine afin de renverser la domination russe et d’installer un régime pro-européen. Le conflit oppose Victor Iouchtchenko, candidat pro-européen, à Viktor Ianoukovitch, candidat pro-russe, sur les résultats de l’élection présidentielle.
La révolution dure longtemps, alimentée par l’argent liquide de Berezovski. Appelée à décanter la situation politique, la Cour constitutionnelle ukrainienne se prononce en faveur d’un second tour entre les deux candidats. Cela avantage largement Iouchtchenko, soutenu par la révolution orange, qui remporte l’élection haut la main.
Cependant, la Russie ne cède pas facilement. Elle continue à faire pression sur le nouveau leader ukrainien jusqu’à obtenir la nomination de Ianoukovitch au poste de premier ministre. La carte s’est bien jouée en faveur de la Russie, car en Ukraine, le premier ministre est l’homme fort. L’implication de Berezovski n’a donc rien changé à l’hégémonie russe sur l’Ukraine. L’Europe s’incline à nouveau.
Poutine et l’Europe : une relation complexe
L’Europe n’est plus aussi agressive qu’elle l’était une décennie auparavant. Poutine entretient quelque chose de très particulier avec l’Europe, notamment avec l’Allemagne. Ayant travaillé en Allemagne pendant des années avant d’être nommé maire de Saint-Pétersbourg, il maîtrise parfaitement l’allemand. Même si l’Allemagne est le poumon économique fort de l’Europe, le ton envers Poutine demeure habituellement doux. Pour beaucoup d’Allemands, Poutine est un fils de la maison.
Poutine n’a pas changé ; il reste calme et serein, toujours aussi impénétrable. Un président ancien du KGB reste difficile à décrypter. Ses manœuvres sont étroitement surveillées par les Américains, qui commencent à comprendre l’importance stratégique de l’Ukraine et la clarté croissante du plan de Poutine. Dans le souci de limiter la Russie, l’OTAN propose la construction d’une base.