Le 6 novembre 2026 paraîtra un album-hommage consacré aux premières chansons d'Alain Bashung et à sa collaboration fondatrice avec le parolier Boris Bergman. Parmi les voix invitées, une chanteuse que les amateurs de pop française connaissent par coeur : Viktor Lazlo, qui y reprend "Malédiction". Le 15 octobre 2026, quelques semaines avant cette sortie, elle occupait un autre terrain : un long entretien dans La Libre Belgique à propos de "Mon coeur bruyant", récit paru chez Grasset en 2025.

Quarante et un ans après "Canoë rose", près de quarante ans après "Breathless", que reste-t-il de cette voix ? Une carrière d'abord, plus solide que la nostalgie ne le laisse croire. Deux résumés de son parcours - la fiche que lui consacre Bibliosurf et la présentation qu'en donne RFI - lui attribuent cinq disques d'or et plus de dix albums diffusés dans plus de trente pays. Ce sont des repères biographiques, pas des statistiques de ventes vérifiées, mais l'ordre de grandeur dit assez ce qu'a été sa décennie. Une reconversion ensuite, plus sérieuse qu'on ne le dit souvent : sept ouvrages publiés chez Albin Michel, Grasset et Robert Laffont, un prix littéraire, et une place revendiquée dans les écritures francophones de la mémoire.
De Lorient au Mirano
Née le 7 octobre 1960 à Lorient, Sonia Dronier grandit loin de l'image que suggère son pseudonyme : elle est la fille d'un père martiniquais et d'une mère grenadienne. Elle s'installe en Belgique pour y étudier l'histoire de l'art. D'où une confusion tenace et savoureuse que résume la radio Nostalgie Belgique : beaucoup de Belges l'ont longtemps crue compatriote, alors qu'il s'agit d'"une Bretonne devenue légende en Belgique".
Sur place, la trajectoire s'accélère. Mannequin pour Chantal Thomass, égérie de Thierry Mugler, elle croise une nuit, au Mirano - boîte bruxelloise restée mythique -, le producteur Lou Deprijck, l'homme derrière le succès mondial de Plastic Bertrand. Il lui propose d'intégrer ses Hollywood Bananas. Elle refuse : pas question de jouer les choristes. Séduit par sa voix, il la lance en solo. Son nom de scène, elle l'emprunte à un personnage du film Casablanca.
Deux tubes, deux publics
Son premier 45 tours, en 1984, "Backdoor Man", est composé par Alain Chamfort pour le film À mort l'arbitre. Puis "Canoë rose", en 1985, devient son plus grand succès en France. La chanson s'ouvre sur une mémoire en miettes - "C'était pas l'année dernière, c'était pas à Marienbad" - et Le Point la résume d'une formule juste : une "chanson douce-amère". Les crédits du titre portent deux noms qui vont compter : Boris Bergman et Walravens.
Deux ans plus tard, changement d'échelle. "Breathless" (1987) devient son tube à l'étranger, porté par un album éponyme de douze titres et par un choix que l'on n'attendait pas : l'anglais. Pourquoi ce titre-là plutôt qu'un autre a voyagé, les sources ne le disent pas ; on peut supposer qu'un marché européen largement dominé par les radios anglophones y a sa part, mais cette explication reste une hypothèse, pas une règle établie. Le résultat, lui, est documenté : la chanson est classée dans de nombreux charts européens - 7e place en Belgique - et jusqu'en Afrique du Sud. Le morceau assume une veine jazzy et un tempo lent, à mille lieues de l'urgence des tubes de l'époque, et les notices qui accompagnent son clip le rangent du côté du jazz et du down-tempo. À l'écoute aujourd'hui, l'impression tient à peu de chose : peu d'instruments mis en avant, une voix placée au centre, une manière de chanter presque en confidence. On retient aussi, de cette période, son adaptation de "Cry Me a River" sous le titre "Pleurer des rivières".

La même année, elle présente le Concours Eurovision à Bruxelles. Rien ne dit mieux le statut réel d'une artiste à ce moment-là : on ne confie pas cette soirée à quelqu'un dont la notoriété serait incertaine. Suivront "Amour Puissance Six", les hommages à Billie Holiday, les tournées, les apparitions à la télévision - Navarro, Sandra, princesse rebelle, Soeur Thérèse.com - et l'écriture, déjà, en arrière-plan.
Du Top 50 aux prix littéraires
Le basculement est daté. En 2010, elle publie chez Albin Michel son premier roman, "La Femme qui pleure", qui reçoit le prix Charles Brisset. Deux autres suivent chez le même éditeur : "My Name is Billie Holiday" (2012) et "Les Tremblements essentiels" (2015). Puis Grasset, avec "Les Passagers du siècle" (2018), ample saga où se croisent une enfant arrachée à sa famille en Centrafrique, une plantation de Cuba et un marchand juif polonais - avant "Trafiquants de colères" (2020), deuxième volet du même ensemble. En 2024, chez Robert Laffont, "Ce qui est pour toi, la rivière ne l'emporte pas" prolonge ce travail du côté du roman d'émancipation féminine.
Le fil est cohérent d'un livre à l'autre : la mémoire et ses fractures, les filiations, l'esclavage et la Shoah mis en regard, une négritude assumée. La critique littéraire retient une prose sobre, qui place la dignité des personnages avant l'emphase. Ce n'est plus une chanteuse qui écrit pour prolonger une carrière : c'est une romancière qui publie, et que les librairies reçoivent comme telle - en témoignent encore les cafés littéraires et les conférences qu'elle anime, ou les entretiens que RFI lui a consacrés en juillet 2026 en Martinique, dans le cadre de la série "Une terre, un auteur".
Le comité du coeur des sociétaires de la Sacem lui a par ailleurs décerné, en 2024, le prix Louis Ganne dans la catégorie "musique chantée", une distinction d'auteurs et de compositeurs qui récompense un répertoire. Sur scène, la chanteuse n'a jamais vraiment arrêté : les agendas de concerts la montrent encore sur scène en 2025, à Longjumeau en mai et à Montélimar en juillet.
"Mon coeur bruyant" : écrire "je" pour la première fois
En 2025, elle change de registre. "Mon coeur bruyant" est son septième ouvrage, et le premier où elle parle d'elle-même à la première personne. L'exercice, dit-elle à La Libre Belgique, a été plus dur que prévu : "Le problème, c'est que quand on se souvient, quand on relit tout ça - j'ai gardé tous mes carnets d'enfance, mes journaux intimes -, c'est qu'on revit les émotions, qu'on est retraversé par les mêmes chagrins." L'autrice dit s'être arrêtée plusieurs fois avant de reprendre.
Le livre suit un fil assumé, celui de ses amours, du premier béguin de son enfance belge à celui qu'elle appelle "l'homme de Barbade". "J'avais envie que ce récit soit comme une corde à linge", explique-t-elle, l'image désignant le schéma qui se répète d'une relation à l'autre. Il y a, dans ces pages, dix ans de passion avec Bernard Giraudeau, disparu en juillet 2010, et le récit d'un rendez-vous manqué au cinéma : pressentie pour Les Caprices d'un fleuve, elle raconte que le comédien lui avait finalement préféré France Zobda, la jugeant trop urbaine - "pas assez noire", rapporte-t-elle. Le passage est de ceux qui font mal, dans un livre qui ne prétend pas raconter toute l'histoire : "On ne raconte jamais que son côté de l'histoire", prévient-elle, en précisant avoir averti les personnes citées et ne recourir aux initiales que pour les plus fragiles.
Le récit déborde largement la sphère intime. Elle y aborde la condition des femmes de sa famille et ces violences sexuelles que l'on appelait "amours ancillaires" du temps de ses parents. Elle y revendique aussi une vie de féministe, faite de refus - celui du contrôle des hommes sur sa carrière, celui du mariage, même si elle a été mariée dix-huit mois - et d'un attachement à l'absolu amoureux qu'elle ne renie pas. "Je persiste à croire que ça existe et que c'est possible", dit-elle.
La boucle Boris Bergman
"Canoë rose", en 1985, était signée Boris Bergman et Walravens - et Bergman est précisément le parolier des premières chansons d'Alain Bashung, le sujet même de l'album-hommage à paraître le 6 novembre 2026. La chanteuse dont Bergman a cosigné le plus grand succès français reprend donc, quarante et un ans plus tard, un texte de Bashung et Bergman, "Malédiction". Il n'y a pas là de hasard à chercher : c'est un écho, et il est joli. Une chanson de 1985 dont les paroles s'ouvraient sur un souvenir impossible - "comment voulez-vous que je m'en rappelle" - et une artiste qui, depuis quinze ans, écrit des livres entiers sur ce qu'on se rappelle et sur ce qu'on transmet.
À 66 ans, Viktor Lazlo n'est ni une ancienne gloire retirée ni une figure de nostalgie entretenue par les compilations. Elle a fait quelque chose de plus rare : elle a gardé la chanson, ajouté la littérature, et refusé de choisir entre les deux. Le 6 novembre 2026, elle reprendra "Malédiction" sur l'album consacré à Bashung et Bergman, tandis que "Mon coeur bruyant" continue de la conduire en librairie et que les concerts, eux, ne se sont jamais vraiment interrompus.