Le visage souriant qui orne depuis vingt ans la couverture du célèbre Calendario Romano, vendu à des milliers d'exemplaires aux touristes de Rome, n'est pas celui d'un homme d'Église. Giovanni Galizia, 39 ans, instructeur de personnel navigant, a révélé lundi au quotidien La Repubblica n'avoir jamais été ordonné prêtre. La photo en noir et blanc qui fait sa renommée dans chaque kiosque de la capitale italienne date de 2004, quand il avait 17 ans. Une simple plaisanterie avec un photographe, devenue un symbole du kitsch religieux romain.

Qui est vraiment Giovanni Galizia, le visage derrière la soutane ?
Giovanni Galizia n'est ni un prêtre défroqué ni un séminariste en rupture de ban. C'est un Sicilien aujourd'hui installé dans le nord de l'Italie, qui forme le personnel navigant pour une compagnie aérienne. Son parcours n'a rien à voir avec les ordres sacrés, et pourtant son image est devenue indissociable d'un certain imaginaire ecclésiastique.
Une photo prise à 17 ans, presque par hasard
En 2004, le photographe Piero Pazzi travaille sur un projet consacré à l'image des villes italiennes. Il repère le jeune Giovanni dans les rues de Palerme et lui propose une séance. « C'était un jeu, il avait tout préparé », raconte Galizia au journal italien. La soutane, le col romain, le décor : tout était déjà en place. Le jeune homme de 17 ans accepte, sans se douter que son visage deviendrait une icône touristique.
La photo est prise devant la Chiesa del Gesù di Casa Professa, une église baroque de Palerme. Giovanni n'a jamais touché un euro pour cette séance. « Je n'ai jamais demandé d'argent », précise-t-il, ajoutant que d'autres modèles du calendrier pourraient bien être dans la même situation que lui.

Un malentendu qui dure depuis vingt ans
Depuis 2003, le Calendario Romano se vend chaque année dans les kiosques romains. La couverture, identique d'année en année, montre le visage souriant de Galizia en noir et blanc. Les touristes l'achètent comme un souvenir amusant, sans jamais vérifier l'identité des modèles. « Je ne vois rien de sexy sur cette photo, il n'y a rien de sensuel », confie aujourd'hui Galizia, qui ajoute avec humour : « Le temps a passé, et ça se voit. »
Son visage est célèbre à Rome, mais il peut passer inaperçu ailleurs. Ses amis de passage dans la capitale lui envoient toujours une photo du calendrier. Une notoriété involontaire qui l'a parfois placé dans des situations délicates.
Le photographe Piero Pazzi : un créateur qui brouille les pistes
Le Calendario Romano est l'œuvre du photographe vénitien Piero Pazzi, 65 ans. Lancé en 2003, le calendrier était initialement consacré aux gondoliers de Venise. Devant le succès, Pazzi a décliné le concept pour Rome, avec des hommes en soutane.
Des déclarations ambiguës sur l'identité des modèles
Interrogé en janvier 2024 par le Corriere del Veneto, Pazzi a reconnu que tous les modèles ne sont pas des prêtres. Sa réponse, volontairement floue, mérite d'être citée : « Tous ne le sont pas [prêtres]. Je laisse conclure à l'œil de celui qui veut voir. Titien et Tiepolo, combien de fois ont-ils vu la Madone et combien de madones ont-ils peintes ? C'est sans importance. »
Cette comparaison avec les peintres de la Renaissance est habile, mais elle esquive la question centrale : le calendrier est-il présenté comme un produit mettant en scène de vrais prêtres ? Pazzi laisse planer le doute, et c'est précisément ce doute qui fait vendre.

Un calendrier non officiel mais toléré par le Vatican
Le Vatican a confirmé que le Calendario Romano est « l'initiative d'un particulier ». Il n'a aucun lien officiel avec l'Église catholique. Pourtant, le Saint-Siège n'a jamais cherché à interdire sa vente. Les bénéfices sont reversés à l'association Snap, qui soutient les victimes d'abus commis par des autorités religieuses. Une destination ironique pour un calendrier qui joue sur l'imagerie ecclésiastique.
Un culte touristique qui dépasse les frontières
Le Calendario Romano s'est imposé comme un incontournable du souvenir romain, au même titre que les cartes postales du Colisée ou les magnets en forme de Vespa. Vendu plus de dix euros, il s'arrache dans les kiosques de la capitale italienne. Les touristes du monde entier l'emportent chez eux comme un trophée, sans jamais remettre en question l'authenticité des modèles. Cette notoriété dépasse les frontières italiennes : des articles dans la presse internationale, des blogs de voyage et même des forums comme TV Tropes ont consacré des pages au phénomène des « prêtres sexy », transformant une plaisanterie locale en archétype culturel.
Quelles conséquences juridiques pour une fausse identité ?
La supercherie du calendrier n'a pas eu que des conséquences anecdotiques. Pour Giovanni Galizia, la photo a causé des problèmes bien réels, allant jusqu'à des poursuites judiciaires.
Une photo utilisée pour illustrer un article diffamatoire
À un moment donné, l'image de Galizia a été utilisée pour illustrer un article de presse sur un prêtre ayant blasphémé, consommé de la drogue et dealé. Le jeune homme, alors âgé d'une vingtaine d'années, s'est retrouvé associé à des actes qu'il n'avait pas commis. Il a dû intenter une action en justice pour faire retirer l'image et obtenir réparation. Un précédent qui montre comment l'absence de vérification peut causer des préjudices réels, bien au-delà d'une simple méprise touristique.
Une leçon pour les médias et les consommateurs

L'affaire Galizia soulève des questions sur la responsabilité des médias et des acheteurs. Les touristes qui achètent le calendrier ne vérifient jamais l'identité des modèles. Les journalistes qui utilisent l'image pour illustrer des articles sur l'Église ne font pas non plus leur travail de vérification. Comme le rappelle l'avocat de Galizia, cité par Fanpage, « jamais il ne m'a été demandé de rendre ce produit crédible ». Une absence de contrôle qui ouvre la porte à tous les abus.
Marketing religieux : quand la communication tourne à la supercherie
L'affaire Galizia n'est pas un cas isolé. Elle révèle une tendance plus large : l'Église catholique tente de séduire les jeunes générations via des stratégies de communication parfois maladroites, où la frontière entre authenticité et artifice s'amincit dangereusement.
Les « prêtres influenceurs » : une stratégie assumée par le Vatican
En 2023, le Vatican a invité un millier d'influenceurs catholiques du monde entier pour repenser sa stratégie numérique. Parmi eux, des prêtres à la forte présence sur les réseaux sociaux, véritables « holy hunks » comme les surnomment les médias anglo-saxons. Le père Ambrogio Mazzai (105 000 abonnés) poste des photos de lui jouant de la guitare ou faisant du VTT. Le père Cosimo Schena (458 000 abonnés) pose avec ses chiens, ses biceps saillants sous sa chemise cléricale. Le père Giuseppe Fusari (63 000 abonnés), surnommé le « prêtre bodybuilder », partage des sermons vidéo le regard intensément fixé sur la caméra.
Cette stratégie vise à rendre l'Église plus accessible, plus « cool ». Mais elle comporte un risque : celui de transformer la foi en produit de consommation, où l'apparence prime sur le message.

Des dérapages qui nuisent à la crédibilité
Le cas de Giovanni Galizia n'est pas le premier incident lié à l'image des prêtres dans les médias. Aux États-Unis, plusieurs comptes Instagram de « prêtres sexy » ont été fermés après avoir été accusés d'exploiter l'image du clergé à des fins lucratives. En France, des paroisses ont tenté des campagnes TikTok jugées maladroites par les jeunes catholiques eux-mêmes.
Le site The Monastery note que ces stratégies, si elles attirent l'attention, créent aussi une confusion entre le message spirituel et l'attrait physique. Les jeunes générations, pourtant cibles de ces campagnes, sont les premières à les critiquer.
L'Église peut-elle vraiment devenir « cool » sans se ridiculiser ?
La question divise les catholiques, pratiquants ou non. D'un côté, la nécessité de renouveler l'image d'une institution vieillissante. De l'autre, le risque de tomber dans le ridicule ou la supercherie.
Les jeunes catholiques entre espoir et scepticisme
Sur les forums et les réseaux sociaux, les réactions des jeunes catholiques pratiquants sont mitigées. Beaucoup saluent l'effort de modernisation, mais déplorent son manque de profondeur. « Ce n'est pas parce qu'un prêtre est beau et poste sur Instagram que les jeunes vont revenir à la messe », résume un internaute sur un forum catholique français. D'autres estiment que ces stratégies détournent l'attention du message spirituel.
Un sondage informel réalisé sur le subreddit r/Catholicism montre que 60 % des jeunes catholiques interrogés jugent ces initiatives « inutiles », voire « contre-productives ». Ils préféreraient une communication plus authentique, centrée sur les œuvres et l'engagement social.

Le précédent des scandales d'abus : un contexte qui alourdit le propos
Il est difficile de parler de l'image de l'Église sans évoquer les scandales d'abus sexuels qui ont ébranlé l'institution. La révélation que le visage du Calendario Romano n'est pas celui d'un prêtre tombe dans un contexte où la crédibilité du clergé est déjà mise à mal. Comme le rappelle l'affaire du prêtre pédophile enfin jugé, les attentes en matière de transparence sont élevées.
Certains voient dans ces calendriers et ces influenceurs une tentative de détourner l'attention des vrais problèmes de l'Église. D'autres y voient simplement une maladresse de communication, sans arrière-pensée. Mais l'affaire Galizia montre que même les initiatives les plus anodines peuvent se retourner contre leur promoteur.
Un parallèle avec l'histoire de la papauté
L'Église catholique a toujours su évoluer avec son temps, mais parfois au prix de compromis sur son image. Comme le montre l'histoire de la papauté, une affaire d'hommes, l'institution a connu des périodes de décadence et de renouveau. Le Calendario Romano s'inscrit dans cette longue tradition de tensions entre sacré et profane, entre authenticité et mise en scène.
Conclusion : une leçon sur les faux-semblants
L'histoire de Giovanni Galizia est celle d'un malentendu devenu mythe. Un adolescent sicilien, une photo prise pour rire, et vingt ans plus tard, son visage est vendu à des milliers de touristes comme celui d'un prêtre. Le photographe Piero Pazzi a cultivé l'ambiguïté, le Vatican a fermé les yeux, et les acheteurs n'ont jamais vérifié.
Cette affaire illustre les dangers d'une communication religieuse qui mise sur l'apparence plutôt que sur le fond. L'Église catholique, en cherchant à séduire les jeunes via des calendriers « sexy » et des prêtres influenceurs, prend le risque de banaliser son message et de perdre en crédibilité. Comme le montre l'histoire de la papauté, l'institution a toujours su évoluer, mais elle doit le faire avec authenticité.
Pour les jeunes catholiques et les non-croyants, cette affaire est une piqûre de rappel : derrière les images séduisantes, il faut parfois chercher la vérité. Et si l'Église veut vraiment toucher les nouvelles générations, elle ferait mieux de miser sur la transparence et l'engagement que sur des artifices marketing qui, tôt ou tard, finissent par se briser.