
Dans mon ancien quartier, il y avait un vieil homme qui habitait dans l'immeuble en face du nôtre. Il n'occupait pas un appartement comme les autres, mais une chambre sur le toit de l'immeuble. Une unique pièce où je ne suis entré qu'une seule fois. Elle contenait trois matelas, une petite table, une chaise, une télé et une cuisinière. Les toilettes étaient à l'extérieur, comme les cabinets des scouts.
Il avait les cheveux blancs et portait éternellement les mêmes habits, non par négligence vestimentaire, mais parce qu'il n'avait pas les moyens de s'en offrir des neufs. Sa femme, on ne la voyait jamais, elle restait chez elle jour et nuit. Il avait un fils arriéré mental, atteint d'un autre problème cérébral dont j'ai oublié le nom. Il marchait comme un zombie toute la journée dans la rue et urinait sur les murs sans se rendre compte de ce qu'il faisait. Il n'a jamais rien fait de bon dans sa vie.
Le père, malgré son âge avancé, travaillait sans cesse pour nourrir sa famille, car sans lui, ils mourraient tous de faim. Quoique malgré son travail, ils ne mangeaient jamais à leur faim. Il avait un petit stand devant son immeuble, fait à 100 % en bois et en papier. Il vendait des mouchoirs et des bonbons.
Il était très gentil et très bon avec les autres. Il respectait tout le monde, mais on ne le respectait que par pitié, car il était dans la misère totale. Malgré sa pauvreté, il était honnête. Pas une fois il ne vola, pas une seule fois il fut irrespectueux, pas une seule fois il n'insulta. C'était l'exemple même. Il avait aussi des problèmes de santé : des douleurs aux genoux qui l'obligeaient à marcher très lentement.
La vie lui rendait le bien qu'il faisait par le mal. Son existence n'était qu'une série de problèmes et de tristesse. Quand on lui faisait l'aumône, il la donnait aux autres pauvres. Quand on lui donnait de la nourriture, il la donnait aux autres. Il disait toujours : « Je ne suis pas à plaindre, j'ai un toit et je mange deux fois par jour. Il y a ceux qui n'ont pas de toit et qui ne mangent même pas, ce sont eux qu'il faut aider. Moi je suis riche, j'ai une famille, eux ils ne possèdent même pas l'amour. »
Pendant les deux dernières années de sa vie, il souffrit terriblement. Sa femme tomba malade. Comme il n'avait pas de quoi payer les soins, il vendit les deux mètres carrés où se trouvait son stand. Il resta sans emploi. Il se proposa comme homme à tout faire chez l'épicier du coin pour un salaire pire que le précédent. Le soir où sa femme, guérie, revenait de l'hôpital, il fut attaqué par deux chiens qui avaient réussi à monter sur le toit de l'immeuble. Vingt-cinq points de sutures. Il fut hospitalisé trois mois. Sa femme et son fils, pendant ce temps, furent nourris par charité. Quand il revint, il promit à tous ceux qui avaient aidé sa famille pendant son absence de les rembourser. On refusa, mais chacun trouvait chaque jour quelques pièces dans ses boîtes aux lettres. Un mois après, son fils tomba dans les escaliers et mourut. Les frais des funérailles lui coûtèrent jusqu'à son dernier sou.
Je n'ai pas assisté à ce qui a suivi, mais on me le raconta. Quelques mois après la mort de son fils, accablé par le chagrin et noyé sous les dettes, il mourut. Il légua la petite chambre et tous ses meubles à sa femme. Sa femme disparut dans la nature en une nuit. On ne sut jamais où elle était allée et on n'a toujours aucune nouvelle d'elle.
Je veux juste qu'on prie maintenant pour la paix de l'âme de ce grand saint. Qui, malgré tout ce que la vie lui a fait endurer, a su rester juste et droit jusqu'à son dernier souffle.