Depuis des mois, un film indien qui n'est pas encore sorti - et qui n'a même pas reçu de certificat de censure - occupe plus de tribunaux que de salles. Kala Hiran: The Battle for Legacy, produit par Amit Jani (parfois cité comme Amit Jain dans les mêmes dépêches), est devenu le terrain d'un double combat : celui de Salman Khan pour la maîtrise de son identité, celui du producteur pour empêcher qu'une affaire personnelle ne ferme par avance le débat public. Le 6 octobre 2026, devant la Haute Cour de Delhi, le juge Anup Jairam Bhambhani demande la réponse de l'acteur : le litige bascule alors sur un terrain purement procédural, souvent le plus décisif.

Chronologie d'un blocage
Tout commence avant même que le teaser existe. Le 11 décembre 2025, Salman Khan obtient devant la Haute Cour de Delhi une injonction ex parte ad interim lui garantissant la protection de ses droits de personnalité contre des tiers qui exploiteraient son image, y compris pour vendre des produits dérivés. L'ordonnance est large : elle ne vise pas encore un film précis.
Le film arrive ensuite : première affiche dévoilée le 29 mai 2026, teaser finalement publié le 17 juillet 2026 après plusieurs reports. Puis, le 27 juillet, une autre formation de la Haute Cour passe une nouvelle ordonnance provisoire : le teaser ne doit plus être diffusé et 23 URL identifiées doivent être retirées. C'est le point de bascule, car l'injonction ne porte plus sur un principe abstrait mais sur un objet concret, nommé, matériel.
En août 2026, le producteur porte l'affaire devant la Cour suprême. En octobre, il demande à la Haute Cour de suspendre l'action même de Khan, au motif qu'une première procédure sur les mêmes faits est déjà en cours. Le juge Bhambhani émet alors une notice et invite l'acteur à répondre.
La question procédurale, la plus redoutable
L'argument du producteur est technique, et c'est ce qui le rend solide. Selon la requête, Khan a d'abord engagé une action générale sur ses droits de personnalité, obtenu une injonction provisoire le 11 décembre 2025, puis introduit une nouvelle demande visant nommément Kala Hiran, ses teasers, ses affiches et ses publications. Le producteur soutient que les deux procédures reposent sur les mêmes faits, demandent la même chose - empêcher la sortie et la diffusion - et pourraient aboutir à deux formations de la cour tranchant simultanément la même question.
C'est une critique classique du contentieux indien des injonctions : non pas le fond, mais la procédure. Laisser courir deux affaires parallèles, c'est risquer deux raisonnements différents sur un même film, et deux manières de mesurer ce qu'un acteur public peut interdire. La notice du 6 octobre ne tranche rien ; elle signale que la cour prend l'objection au sérieux.
Ce que le producteur revendique
Amit Jani oppose une contre-lecture du projet. Le film, dit-il, n'est pas un biopic de Salman Khan : il raconte la communauté Bishnoi, sa lutte, son lien avec la faune. L'affaire du blackbuck et son environnement judiciaire relèvent, selon lui, du domaine public et peuvent donc être portés à l'écran.
Dans sa requête devant la Cour suprême, transmise par l'agence ANI, l'argument change de registre et devient constitutionnel : accepter la thèse de l'acteur reviendrait, y est-il écrit, à "utiliser les droits de personnalité comme un outil de censure privée" et à permettre à toute personnalité publique d'obtenir une interdiction contre toute expression artistique, journalistique ou historique les concernant. Le même texte parle d'un "effet dissuasif" sur le cinéma indépendant. Devant la Haute Cour, l'acteur est représenté par le Senior Advocate Ravi Prakash, entouré d'un collectif d'avocats ; pour sa part, il dénonce l'exploitation commerciale de son identité, de ses dialogues et de son histoire judiciaire, notamment à travers des scènes reconstituant son procès.
Précision utile avant l'audience au fond : les sources divergent sur la date de l'affaire du blackbuck - certaines la datent de 1998, d'autres de 1999. C'est le genre de détail que le tribunal devra trancher avec les pièces, pas les dépêches.
La limite réelle de l'injonction provisoire
Voilà ce que ce litige révèle de plus intéressant, au-delà des deux camps. L'injonction provisoire est une arme puissante, rapide, et elle l'a prouvé : en une ordonnance, un teaser a été retiré de 23 adresses. Mais elle est aussi fragile par sa nature même. Elle est prononcée avant l'audience au fond, souvent sans que le défendeur ait pleinement répondu, sur un objet qui peut encore changer.
Or le film n'a pas de certificat de censure : il n'est pas, en l'état, prêt à sortir. Le producteur l'a d'ailleurs reconnu devant la cour. On protège donc un projet contre une atteinte qui n'est pas encore, juridiquement, possible - ce qui nourrit précisément l'accusation de censure privée. Inversement, le camp de Khan répond que la prévention est le seul moment utile : une fois le film exploité, l'atteinte à l'image est accomplie et difficile à réparer. Les deux raisonnements sont défendables, et c'est pour cela que l'affaire se prolonge.
On mesure ici l'écart avec l'époque où le débat se réglait par les tabloïds et les magazines de cinéma. Aujourd'hui, une production se négocie devant des formations judiciaires, avec des listes d'URL à faire retirer. La censure n'a pas disparu ; elle s'est judicialisée, décentralisée, chiffrée.
Une affaire qui dépasse les deux noms
Trois éléments suggèrent que ce dossier pourrait dépasser Kala Hiran. D'abord, le nombre de procédures : une action de principe, une action sur le film, un recours en Cour suprême, et désormais une demande de sursis. La cour devra dire comment s'articulent les injonctions successives - question de méthode qui s'appliquera au prochain biopic, au prochain documentaire, à la prochaine série inspirée d'une affaire réelle.
Ensuite, la jurisprudence récente indienne sur les droits de personnalité a souvent profité aux personnalités publiques. L'originalité de la position du producteur est de retourner l'argument : il s'agit moins de nier ces droits que d'établir leur contour face à des faits d'intérêt public.
Enfin, le casting lui-même raconte quelque chose. L'acteur Sonu Mishra, chargé d'incarner Salman Khan, a quitté le projet au bout de deux jours de tournage en estimant que le film visait à ternir l'image d'un acteur chevronné. Un casting qui se vide peut être, dans l'histoire du cinéma indien, un premier indice qu'une production est en danger - bien avant une ordonnance de justice.
Reste une inconnue : le calendrier. Le producteur annonce une sortie sur 8 000 écrans, la cour ne s'est pas encore prononcée sur le fond, et la Cour suprême n'a pas tranché. Entre une promesse de distribution massive et un retrait d'URL déjà ordonné, Kala Hiran est devenu un film plus connu pour ses procédures que pour son contenu, alors même que personne n'a pu le voir.