Il suffit d'une série de grandes marées et d'un coup de vent pour que la baie rende ses morts. Après les tempêtes, sur les estrans du Mont-Saint-Michel comme ailleurs en Europe de l'Ouest, des souches d'arbres réapparaissent parfois debout, en position de vie, avec leurs racines encore plantées dans la tourbe noire. Dans le marais de Dol, on les appelle les "couërons" : des troncs assez durs pour avoir servi de bois de charpente et d'ébénisterie. À chaque fois, la même histoire remonte avec eux. Celle de Scissy, la forêt - ou la ville, selon les versions - engloutie en une nuit de mars 709, punie par la mer pour ses cultes païens, et dont les cloches sonneraient encore sous les sables.
L'histoire est belle. Elle est aussi, pour l'essentiel, fausse. La forêt, elle, a bel et bien existé : elle a poussé là, et ses arbres sont toujours sous nos pieds. Ce qui n'a pas eu lieu, c'est la nuit de mars 709. Et ce qui n'a jamais existé, c'est la ville.

La "fatale marée" de l'abbé Manet
Le récit canonique tient en une phrase, que l'on doit à un érudit du début du XIXe siècle, l'abbé François Manet (1764-1844), géographe et historien local. Dans son ouvrage sur l'état ancien et actuel de la baie du Mont-Saint-Michel, de Cancale et des marais de Dol, il concède que les dévastations antérieures furent funestes, avant de les juger négligeables auprès de celle qu'il attribue à la marée de mars 709 :
"[...] rien en comparaison de celle qu'opéra la fatale marée de mars de l'an 709, l'une des plus considérables qu'on eût jamais vues, et qui, par malheur, fut soutenue d'un vent de nord des plus terribles."
La mécanique invoquée est une conjonction improbable : une marée d'équinoxe de vive-eau - les calculs de marée cités par les partisans de la thèse, établis pour le port de Saint-Malo, donnent un coefficient supérieur à 110 ce mois-là -, une tempête de nord, et, chez certains auteurs postérieurs, un tremblement de terre. En quelques heures, la forêt de Scissy, des villages et jusqu'à des paroisses entières auraient été rayés de la carte, laissant le Mont et Tombelaine isolés au milieu des flots.
Le problème est que Manet ne démontre rien. Il s'appuie sur les dires d'un moine médiéval, sans critique de source, et sur une intuition catastrophiste très conforme à son époque. Aucune mesure, aucune fouille, aucune stratigraphie : une affirmation d'autorité, répétée pendant deux siècles parce qu'elle est spectaculaire.
Ce que les tourbes racontent
Le sol, lui, a fini par parler. La séquence est aujourd'hui assez bien établie pour la partie orientale de la baie. Du XVe au IXe siècle avant notre ère, une phase de régression marine - le niveau baisse d'environ deux mètres - permet à des chênaies de s'installer sur le rivage sud, dans les marais de Dol et d'Ardevon, avec du pin et du noisetier en accompagnement. Puis, du VIIe au Ier siècle avant notre ère, la mer reprend l'avantage : la transgression fait monter le niveau de deux à six mètres, et les ensembles forestiers disparaissent. La mer atteint un niveau proche de l'actuel il y a deux à trois millénaires.
Autrement dit : une forêt atlantique de l'âge du bronze, noyée par une montée des eaux étalée sur des siècles, dans un contexte de réchauffement climatique holocène qui n'a rien d'un châtiment. Les datations disponibles sur les troncs fossiles du marais de Dol renvoient d'ailleurs à au moins 4 000 ans avant notre ère, et l'étude de référence de Brigitte Van Vliet-Lanoë et de ses collègues sur les tourbes littorales montre des âges très étalés : jusqu'à 8 000 ans avant notre époque au large, sur la plateforme, jusqu'au Moyen Âge à la base des cordons dunaires les plus récents.
Ce qui n'existe nulle part, en revanche, c'est la signature sédimentaire d'une invasion marine brutale : une couche identifiable, un dépôt de tempête exceptionnel, un niveau de sable homogène daté du VIIIe siècle. Dès 1882, l'abbé Alexandre Chèvremont, dans Les Mouvements du sol sur les côtes occidentales de la France dans le golfe Normand-Breton - un travail récompensé par l'Académie des sciences -, consacre son chapitre 22 à démonter les sources de Manet et conclut à une transgression lente, sans raz-de-marée. Un siècle et demi plus tard, le Bureau de recherches géologiques et minières ne référence aucun tsunami sur les côtes françaises avant 1500 - ce qui ne prouve pas l'absence de tempête ancienne, la liste n'ayant pas vocation à recenser tous les coups de vent de l'histoire, mais laisse la thèse catastrophe sans appui.
Un défrichement devenu cataclysme
L'examen des textes est encore plus instructif, parce qu'il montre la fabrication du récit couche par couche.
Le plus ancien témoignage, la Revelatio ecclesiae sancti Michaelis in monte Tumba, rédigée par un chanoine du Mont au début du IXe siècle, ne parle pas de raz-de-marée : il décrit un mont "en pleine terre", entouré d'une épaisse forêt à l'époque des premiers ermites. Les versions anciennes en circulation donnent même une mesure : la forêt maintenait le rivage à environ six milles du rocher, soit neuf kilomètres.
Vers 996-1006, le moine Hervard reprend le récit dans sa relation des visions de saint Aubert. Deux missionnaires envoyés en 709 au mont Gargan, en Italie, pour rapporter les reliques de saint Michel, reviennent le 16 octobre 710 et découvrent un paysage changé :
"Ils entrèrent comme dans un nouveau monde qu'ils avaient laissé à leur départ plein de buissons épineux."
Relisez la phrase : des buissons épineux, c'est-à-dire des broussailles, un taillis, un espace qui s'est refermé ou qu'on a ouvert. Un défrichement, pas une noyade. C'est au XVe siècle qu'un manuscrit d'auteur inconnu transforme le retour des moines en disparition de la forêt pendant leur voyage - et accroche au passage la date de 709. Manet, quatre siècles plus tard, hérite de cette version tardive, la systématise et lui donne sa forme définitive.
Le XIXe siècle romantique fait le reste. Victor Hugo, dans la préface des Travailleurs de la mer, étend le cataclysme à tout l'archipel normand :
"En 709, soixante ans avant l'avènement de Charlemagne, un coup de mer a détaché Jersey de la France."
"Douze paroisses furent englouties. Des familles actuellement vivantes en Normandie ont encore la seigneurie de ces paroisses ; leur droit divin est sous l'eau ; cela arrive aux droits divins."
La géologie a depuis situé la séparation des îles de la Manche bien plus tôt, quelque part dans l'Holocène moyen, au fil de la remontée des eaux. Mais qu'importe : la littérature avait daté la mer.
Le nom qui a trahi la légende
Il reste un détail que les folkloristes ont longtemps survolé : "Scissy" n'est probablement pas un nom de forêt.
La forme ancienne, Sessiacum, apparaît dans la Vie de saint Paterne écrite par le poète Venance Fortunat - saint Pair, évêque d'Avranches, aurait fondé avec saint Scubillon un ermitage dans la région au VIe siècle. Les toponymistes Albert Dauzat et Charles Rostaing, suivis par Ernest Nègre, y lisent un nom de domaine gallo-romain en -(i)-acum, du type "la propriété de Siccius" : un fundus agricole, une villa, rien qui évoque un bois. Une autre lecture, plus poétique, y voit le nom de la déesse gauloise Sessia, protectrice des semailles et de la germination - ce qui ne change pas grand-chose à l'affaire : on est dans l'espace cultivé et sacré des hommes, pas dans la futaie.
Curieusement, c'est un toponyme scandinave qui nous ramène aux arbres. Guillaume de Saint Pair, dans son Roman du Mont-Saint-Michel écrit vers 1155, parle de la forest de Quokelonde. Le second élément vient de l'ancien norrois lundr, "bosquet, bois" (on le retrouve dans les innombrables toponymes normands en -londe). Le premier vaut "forêt" : skógr, dont l'Es- initial est tombé, phénomène courant en Normandie. Soit, en substance, "le bois de la forêt". La présence d'un nom norrois dans l'Avranchin, région presque dépourvue d'appellations scandinaves, a intrigué tous les commentateurs - mais elle a une conséquence simple : au moment où des colons de langue norroise se sont installés là, il y avait encore un espace boisé qui méritait un nom. Ce qui s'accorde mal avec une forêt rayée de la carte en 709.
Même prudence sur un cousinage souvent allégué : Chausey n'a rien à voir avec Scissy. L'ancienne forme, Calsoi (1022-1026), repose sur le germanique -aujō, "île", comme Guernesey ou Aurigny, et n'entretient aucun rapport phonétique avec Sessiacum.
Le mythe est entretenu par l'érosion, pas par le souvenir
Reste la question la plus intéressante, celle qui justifie que l'on raconte encore cette histoire dans les voitures en revenant du Mont : pourquoi une légende aussi précise, aussi datée, s'accroche-t-elle à un paysage qui la contredit ?
L'hypothèse la plus élégante vient des géologues eux-mêmes. Van Vliet-Lanoë et ses coauteurs rappellent que la réapparition des tourbes et des souches après les tempêtes a alimenté "le mythe du déluge, de la ville d'Ys ou d'autres inondations catastrophiques", et concluent, avec un humour d'experte : "les mythes ont la vie dure". Le mécanisme est presque inverse de celui qu'on imagine. Ce n'est pas le souvenir de la submersion qui fabrique la légende, c'est la résurgence : chaque grande tempête exhume des arbres morts, et le récit se recharge. La légende de Scissy n'est pas un héritage de l'an 709, c'est un phénomène contemporain, réamorcé à chaque hiver de gros temps.
S'y ajoute un glissement de genre littéraire. Les textes anciens parlent d'une forêt. Les versions tardives y ajoutent des villages ; l'imagination populaire, une ville avec ses cloches et ses marchands de drap pétrifiés. Ce motif de la cité engloutie appartient à une famille de récits atlantiques bien connue - Ys, la ville punie pour son orgueil -, et les géologues le citent justement comme le réceptacle naturel de tout bout de bois qui émerge. Un toponyme antique, une forêt réelle, puis une cité punitive : la pile s'est constituée par sédimentation narrative, exactement comme la baie.

Il faut d'ailleurs reconnaître aux institutions patrimoniales une part d'ambiguïté intéressante. Le musée de Normandie a conçu une exposition itinérante, "Mythes et réalité de la forêt de Scissy", qui présente face à face les partisans d'une immersion en 709 et ceux d'une immersion beaucoup plus ancienne, en soulignant que "romantiques et scientifiques s'accordent" sur l'existence de la forêt et que, "à l'aube du 21e siècle", les débats persistent. C'est honnête et un peu troublant : à ce stade, l'un des deux "points de vue" n'a plus de support textuel ni sédimentologique. La mise en scène du doute est ici un choix de médiation - et, disons-le, un atout : une légende fait venir du monde, un chapitre 22 d'érudition de 1882 beaucoup moins. On comprend que le dossier ne soit pas près d'être refermé.
Le vrai risque, c'est la mer qui se retire
Il y a une ironie finale dans cette baie dont on craint depuis treize siècles qu'elle soit engloutie. Le danger documenté, aujourd'hui, est l'inverse.
La baie du Mont-Saint-Michel, inscrite au patrimoine mondial en 1979, couvre environ 500 km², dont 250 km² d'estran découverts aux vives-eaux d'équinoxe, avec un marnage qui atteint 15 mètres. Un tel amortisseur piège la vase. Les endiguements, la canalisation des rivières et les ouvrages de génie civil - dont un premier barrage sur le Couesnon construit de 1966 à 1969 - ont accéléré le colmatage au point de menacer l'insularité du Mont, ce qui a justifié à partir de 1995 un vaste programme de "rétablissement du caractère maritime" du site, avec un nouvel ouvrage sur le Couesnon dont les lâchers d'eau servent à évacuer les sédiments. En clair : la baie se referme, et l'on dépense pour que la mer revienne. Le drame local n'est pas le raz-de-marée, c'est l'herbu.
Alors, Scissy ? Une forêt réelle, sans doute plus vaste et plus ancienne que ne le suppose la tradition, dont les chênes ont poussé sur le rivage sud il y a trois mille ans et dont les souches remontent parfois à la surface. Une ville : jamais. Une nuit de mars 709 : une invention du XVe siècle, popularisée au XIXe par un abbé et un poète. Les arbres, eux, ne mentent pas, mais ils ne datent aucun cataclysme : ils sont les témoins d'une lenteur que notre imagination ne sait pas habiter.
Peut-être est-ce cela, au fond, que la baie nous apprend. Nous savons raconter une nuit de colère divine ; nous savons beaucoup moins raconter trois mille ans de niveau marin, de tourbe qui se forme, de chênaie qui s'installe et de mer qui reprend son bien centimètre par centimètre. Hugo, au moins, avait trouvé la bonne formule pour l'irrévérence des lieux : ce qui est sous l'eau, chez lui, ce sont les droits divins - et cela, écrivait-il, leur arrive.