Ouvrez n'importe quelle encyclopédie du fantastique, n'importe quel compte consacré aux démons, et vous tomberez tôt ou tard sur les mêmes visages : un chameau à tête couronnée, un roi à trois têtes, un paon héraldique. Ces images viennent du Dictionnaire infernal de Jacques Collin de Plancy, et plus précisément de son édition de 1863. On les présente souvent comme la photographie d'un imaginaire populaire ancien, la mémoire d'un peuple qui aurait peuplé l'enfer de ses propres monstres. C'est une belle histoire. Elle est en grande partie fausse.

Un livre, en réalité six
La première chose à comprendre, c'est qu'il n'existe pas un Dictionnaire infernal. Jacques Collin, né à Plancy en 1794, mort à Paris en 1881, a signé six versions de son vivant, entre 1818 et 1863. Et ces six versions ne racontent pas la même chose.
Le titre complet annonce la couleur : un "répertoire universel" des apparitions, de la magie, des grimoires, des "traditions et des contes populaires", des "superstitions diverses". À l'origine, Collin de Plancy est un libre-penseur nourri de Voltaire, imprimeur-libraire de métier. Son projet est largement critique : il recense les croyances pour mieux les démonter. Il écrit ainsi, à propos des tourments de l'enfer, que "tous les tableaux qu'on nous en a faits ne sont que le fruit d'une imagination plus ou moins déréglée", et que les théologiens devraient laisser aux poètes le soin de peindre l'enfer.
Puis l'homme change. Installé en Hollande à la fin des années 1830, il se réconcilie avec la foi catholique et rend publique sa conversion en 1841, déclarant condamner tout ce qu'il a écrit contre la foi et les moeurs. Dès la troisième édition, en 1844, le dictionnaire est remanié pour plaire à l'Église et arbore l'approbation de l'archevêque de Paris. La sixième édition, en 1863, soutient désormais la thèse de l'existence des démons. Le même titre recouvre donc deux livres opposés : un réquisitoire rationaliste devenu un manuel dévot.
Voilà pourquoi la question "que doit ce bestiaire aux croyances populaires ?" n'a pas de réponse unique. Elle dépend de l'édition, et de ce qu'on appelle "bestiaire".
Les 72 démons ne sortent pas du village
Car le fameux catalogue des 72 démons - l'élément le plus célèbre, celui qu'on cite partout - n'a rien d'une collecte folklorique. Il vient d'ailleurs, et de très loin dans le temps.
Sa source principale est la Pseudomonarchia daemonum, un traité latin de la Renaissance qui décrit la hiérarchie infernale, les attributs des démons et la manière de les conjurer. Il paraît pour la première fois en 1577, en appendice de la cinquième édition du De praestigiis daemonum du médecin Johann Wier. Wier, élève de Corneille Agrippa, était un adversaire du Malleus Maleficarum : il voulait montrer que la sorcellerie relève souvent du délire ou de la mélancolie. Son catalogue de démons est donc, paradoxalement, un document savant dressé pour démonter les croyances - et non pour les recueillir.
Ce texte ne sort pas non plus de nulle part. Il s'appuie sur une tradition plus ancienne, dont on trouve des traces dès le XIIIe siècle et dont les plus anciens exemples connus remontent au XVe siècle, notamment le Livre des esperitz, un manuscrit français qui liste 46 démons et en partage 35 avec la Pseudomonarchia. Autrement dit : une chaîne de transmission érudite, de copistes et de clercs, pas une tradition orale paysanne.
Détail révélateur : la Pseudomonarchia décrit 69 démons, pas 72, et n'attribue aucun sceau. Les 72 démons proprement dits, avec leurs sceaux et leurs rituels d'invocation, appartiennent à la tradition salomonienne des grimoires : l'Ars Goetia, un grimoire du XVIIe siècle, reprend pour l'essentiel la liste de Wier en y ajoutant Vassago, Seere, Dantalion et Andromalius. C'est cette lignée-là - Wier, puis le Lemegeton - que Collin de Plancy recopie et met en français. Il connaissait d'ailleurs parfaitement sa source : il qualifie la Pseudomonarchia de "curieux traité des lamies et l'inventaire de la fausse monarchie de Satan".
Le peintre de marine qui a inventé les visages
Il reste l'élément le plus reconnaissable : les portraits. Là encore, la chronologie dément la légende. Ces dessins n'ont pas traversé les siècles ; ils ont été créés pour l'édition de 1863 par Louis Le Breton, né à Douarnenez en 1818 et mort en 1866. Le Breton était graveur, lithographe et surtout peintre de marine. Pas un folkloriste, pas un théologien : un artiste dont le métier était de peindre des bateaux et des côtes.
C'est lui qui donne aux démons ces silhouettes d'un grotesque précis, gravées ensuite par Jarrault. La sixième édition compte 550 figures, dont les portraits de 72 démons, et 800 articles nouveaux. Ces images sont donc une invention graphique du XIXe siècle, contemporaine de l'oeuvre - pas un héritage visuel ancien. Le succès de ces planches est tel qu'elles ont fini par définir, dans l'imaginaire collectif, à quoi "ressemble" un démon de la goétie. Autrement dit, ce que beaucoup prennent pour la source est devenu l'image.
Ce que le livre doit vraiment au populaire
Faut-il pour autant jeter le bébé avec l'eau du bain ? Non, et c'est là que le dossier devient intéressant. Le Dictionnaire infernal n'est pas que le catalogue des 72 démons. Son index alphabétique mêle trois veines bien distinctes : les noms de démons savants (Baël, Barbatos, Buer, Belphégor, Asmodée, Astaroth), des entrées proprement folkloriques (l'adoration du crapaud, la baguette divinatoire, les broucolaques, le boggart, le brownie, le balai), et des notices bibliographiques sur les auteurs de démonologie (Agrippa, Bodin, Boguet, Calmet, Bekker, Cardan).
C'est un hybride. Le dictionnaire documente les superstitions populaires - c'est même une part réelle de son projet, surtout dans les premières éditions - mais il les documente le plus souvent par médiation littéraire et savante, en compilant des sources écrites, pas en arpentant les campagnes. On y trouve de vraies traditions, des contes, des croyances attestées ; on n'y trouve pas un enregistrement direct de la parole populaire.
Le tiraillement de l'auteur traverse d'ailleurs chaque page. Collin de Plancy peut admettre l'éventuelle valeur de la chiromancie tout en réfutant la cartomancie, jugeant que les lignes de la main sont "l'ouvrage de la nature" quand les cartes sont "l'ouvrage de l'homme". Rationalisme, foi et crédulité cohabitent, et c'est précisément cette tension qui fait du livre un objet si étrange - et si fascinant.
De l'érudition à l'imaginaire mondial
La vraie ironie de cette histoire est là. Le Dictionnaire infernal a hérité d'une démonologie savante, puis lui a donné des visages au XIXe siècle ; et ces noms, aujourd'hui, irriguent la culture populaire mondiale. Les 72 démons de l'Ars Goetia - popularisés en 1904 par les occultistes Samuel Mathers et Aleister Crowley - servent de réservoir onomastique à des mangas, à des jeux vidéo, à des séries animées. On les croise dans Genshin Impact, dans Persona et Megami Tensei, dans Gundam: Iron-Blooded Orphans, dans Helluva Boss.
Le trajet est complet : un traité latin de 1577, écrit pour disséquer les superstitions, devient un grimoire, puis un dictionnaire catholique illustré, puis une banque d'images et de noms pour l'industrie du divertissement. À aucun moment le peuple n'a été consulté. Ce ne sont pas les croyances populaires qui ont produit ce bestiaire ; c'est ce bestiaire érudit qui est devenu, avec le temps, une part du folklore contemporain.
Alors oui, le Dictionnaire infernal parle du populaire. Mais ses démons les plus célèbres, eux, viennent des bibliothèques.