Être ici et ailleurs, au même instant. Voir son propre corps à distance, ou être vu à deux endroits distincts par deux témoins différents. La bilocation fascine depuis des siècles, à la frontière du miracle, du rêve et de l'énigme psychologique. Que racontent vraiment les témoignages français, et que disent l'Église et la science face à ce phénomène supposé ?

Un phénomène supposé aux contours très précis
La bilocation est un phénomène supposé, consistant pour une personne à être présente simultanément en deux lieux distincts. Ce n'est pas une simple impression de déjà-vu, ni une ubiquité symbolique. Dans les récits, la personne est décrite comme physiquement présente à deux endroits à la fois, parfois consciente des deux scènes, parfois endormie ou en prière à un endroit tandis qu'elle agirait à un autre.
La tradition chrétienne est riche en récits de miracles de bilocation. Elle attribue cette grâce à de nombreux saints. Le plus connu est certainement saint Padre Pio, dont les nombreux miracles sont célèbres. D'autres saints en auraient été gratifiés selon cette tradition, comme saint Jean Bosco, saint Alphonse de Liguori, saint Antoine de Padoue, saint François d'Assise ou encore saint Philippe Néri. Ces figures reviennent sans cesse dans les anthologies mystiques, entre hagiographie et mémoire populaire.
Les grands récits français entre histoire et légende
Parmi les histoires les plus citées en France, deux cas reviennent avec insistance, toujours rapportés au conditionnel, comme des récits transmis, jamais comme des faits établis.
Le premier concerne l'évêque italien Alphonse de Liguori. Il aurait affirmé avoir assisté le pape Clément XIV à Rome sur son lit de mort le 22 septembre 1774, alors qu'il paraissait endormi deux jours durant à Arienzo, près de Naples. Selon le récit rapporté, il serait sorti de ce long sommeil en déclarant : « Vous pensiez que je dormais, mais non, j'étais allé assister le pape qui vient de mourir. » On aurait appris peu après que le pape était mort le 22 septembre 1774, à l'heure exacte où l'évêque se serait réveillé. L'anecdote, souvent reprise dans la littérature religieuse, appartient à la catégorie des récits édifiants où la coïncidence temporelle fait toute la force du mystère.
Le second cas est plus directement lié à la France et à la Seconde Guerre mondiale. Il concerne mère Yvonne-Aimée de Malestroit, religieuse bretonne dont la vie a suscité de nombreux témoignages. D'après ce que rapportent Louis-Vincent Thomas et d'autres auteurs, elle aurait vécu plus de cent expériences de bilocation dont quinze auraient été contrôlées objectivement. L'une des plus célèbres aurait eu lieu le 17 février 1943. Alors qu'elle se trouvait dans une cellule de la prison du Cherche-midi à Paris, elle serait apparue simultanément dans le métro parisien à un abbé, l'abbé Labutte, qui l'aurait vue monter dans le wagon dans lequel il se trouvait.
Ces récits frappent par leur précision : une date, un lieu clos et vérifiable comme une prison, un témoin nommé. C'est précisément cette précision qui les rend si captivants, et qui appelle aussi la plus grande prudence. Entre souvenir reconstruit, transmission orale et désir de croire, la frontière est ténue.
Que dit l'Église ? La primauté de la vertu sur le prodige
Face à ces témoignages extraordinaires, la position de l'Église catholique est constante et elle est souvent méconnue. Pour l'Église catholique, seule compte l'héroïcité des vertus pratiquées. D'une façon générale, elle recommande la méfiance lorsque des cas paranormaux sont rapportés.
Autrement dit, même lorsqu'un dossier de béatification ou de canonisation évoque des faits de bilocation, l'institution ne les considère pas comme un critère de sainteté. Le prodige ne fait pas le saint. Cette réserve n'est pas un rejet, mais une méthode : éviter la crédulité, exiger des enquêtes rigoureuses et replacer le surnaturel supposé au second plan, derrière la cohérence d'une vie.
Que dit la science face à l'impression d'être à deux endroits ?
Les chercheurs qui se penchent sur la bilocation ne cherchent pas à prouver qu'une personne peut se dédoubler physiquement. Ils interrogent ce que vivent et racontent les témoins.
L'hypothèse sceptique : erreurs, hallucinations et légendes
Les sceptiques rendent compte des cas allégués de bilocation par des mécanismes très humains. Une erreur de date, par exemple, peut faire coïncider artificiellement deux événements. Une hallucination, favorisée par la fatigue, le stress ou l'émotion, peut donner l'impression très vive d'une présence. Enfin, beaucoup de récits appartiendraient à des légendes qui se sont développées autour de personnes célèbres, notamment des saints, dont la mémoire collective amplifie et embellit les faits avec le temps.
Cette lecture n'accuse personne de mensonge. Elle rappelle simplement à quel point la mémoire est malléable, surtout quand un récit circule pendant des années avant d'être consigné.
Le corps qui se dédouble dans le cerveau
La médecine et les neurosciences apportent un autre éclairage, celui des perceptions troublées de soi. Elles décrivent notamment l'autoscopie externe.
Comme le définit Vitorio Delage, il s'agit d'une représentation le plus souvent très brève, souvent sans parole, par le sujet, de l'image totale ou partielle de lui-même comme projetée en dehors de soi. L'autoscopie externe présente au sujet l'image totale de son double, avec un vécu angoissant d'étrangeté. Située habituellement à la limite entre illusion et hallucination, normalement rencontrée dans le rêve et en période hypnagogique, elle s'observe surtout dans les états confuso-oniriques, notamment ceux dus aux hallucinogènes, démentiels, et dans certaines formes de psychose hystérique.
Ce n'est pas de la bilocation au sens mystique, mais cela décrit bien l'expérience subjective d'être à l'extérieur de son corps, de se voir de l'extérieur, vécue avec une grande intensité émotionnelle.

En neurosciences, une piste complémentaire est avancée : le cerveau créerait la sensation de sortir de son corps lorsqu'il n'arrive pas à intégrer différentes informations sensorielles les unes avec les autres, notamment au niveau de la jonction entre le lobe temporal et le lobe pariétal. Quand cette intégration multisensorielle se dérègle, la cohérence entre ce que l'on voit, ce que l'on ressent et où l'on se situe dans l'espace peut se fissurer. Le résultat peut être une impression saisissante de dédoublement.
Ces explications n'épuisent pas la question du témoignage humain, mais elles montrent qu'une expérience vécue comme réelle peut avoir une origine interne, sans qu'il y ait deux corps présents en deux lieux.
Rester fasciné sans renoncer à l'esprit critique
La bilocation condense tout ce qui nous attire dans le paranormal : l'idée d'échapper aux limites du corps, le frisson d'un miracle discret dans un wagon de métro ou une cellule de prison, le prestige des grandes figures mystiques. Les récits français qui l'entourent, de la déclaration attribuée à Alphonse de Liguori à l'épisode rapporté de mère Yvonne-Aimée de Malestroit, continuent de circuler parce qu'ils sont bien construits, incarnés, émouvants.
C'est précisément pour cela que la prudence s'impose. L'Église elle-même invite à la méfiance et à juger d'abord les vertus plutôt que les prodiges. La recherche, de son côté, rappelle le poids des erreurs de datation, des hallucinations et des légendes qui se forment autour des personnes célèbres, ainsi que les mécanismes cérébraux capables de produire un sentiment de sortie de corps ou de double.
Croire ou douter, chacun reste libre. Mais face à un récit extraordinaire qui affirme qu'une même personne était à deux endroits à la fois, garder à l'esprit ces garde-fous permet de ne pas confondre la force d'un témoignage avec la preuve d'un fait. Le mystère demeure, et c'est peut-être ce qui le rend si durable : il nous oblige à interroger à la fois ce que nous voyons et la manière dont notre cerveau nous le fait voir.