L'expression a tout pour plaire : un nom râpeux, une montagne, des nuits de tempête. Elle a tout, sauf une origine pyrénéenne. Le barruguet n'est pas un génie de la rafale. C'est un esprit de maison, et sa patrie est aux Baléares.

Un petit diable d'intérieur, né aux Pityuses
Dans la culture populaire d'Eivissa et de Formentera, le barruguet est un être mythologique diabolique, de petite taille, qui vit dans les maisons et y fait des sottises. Les descriptions concordent : petits, très actifs, maigres, vifs, remuants, nichés dans des trous de mur, au plafond ou dans la citerne. Son nom viendrait probablement de barrufet, le lutin. On peut le considérer comme la version d'Eivissa du follet.
Le répertoire de ses méfaits est strictement domestique : gâcher le dîner ou le souper, faire pleurer les nouveau-nés, cacher des objets, défaire n'importe quel travail ménager déjà accompli. Un site de culture populaire locale ajoute une tête allongée, une force étonnante, une invisibilité presque constante et le pouvoir d'apparaître sous la forme de n'importe quel animal. L'Enciclopèdia d'Eivissa i Formentera en donne une définition plus rude encore : l'un des noms du diable, un personnage qui se fourre partout, méchant, petit, maigre, très malin et ne craignant rien.
Par extension, à Eivissa comme à Formentera, on dit d'une personne très débrouillarde et travailleuse qu'elle est un barruguet, ou d'un enfant qui ne tient pas en place. Voilà le personnage au complet. Ni montagne, ni vent, ni rafale.
Le nom est bien vivant, mais loin des Pyrénées
L'ancrage contemporain confirme l'attribution. Le Festival Barruguet, festival de théâtre familial de Santa Eulària des Riu, a atteint sa douzième édition : théâtre, danse, musique et cirque, avec un bonnet offert aux enfants. Un magasin de jouets et de mobilier pour enfants portant ce nom existe à Barcelone depuis 1968, avec un second à Terrassa. Ces usages ne prouvent rien sur une tradition ancienne : ils attestent simplement qu'un nom folklorique baléare a servi à nommer un magasin et un festival.
Rien, dans la documentation accessible en français, en espagnol ou en catalan, ne relie le barruguet aux Pyrénées. Rien ne le relie à la météorologie. Aucun récit de tempête, aucune chronique de vallée, aucun recueil de contes consulté ne lui prête la moindre bourrasque. La formule "barruguet des Pyrénées" ne renvoie à rien de documenté : c'est une étiquette posée sur un nom qui appartient ailleurs.
Ce que les sommets font vraiment dans la bourrasque
La question posée par cette étiquette reste pourtant intéressante, à condition de la déplacer : que disent les récits pyrénéens des rafales ?
Ils leur donnent une voix, et cette voix est celle de la montagne elle-même. Une synthèse de référence sur la mythologie pyrénéenne rapporte que les grands sommets sont assimilés à des géants endormis, à commencer par l'Aneto, que les habitants de Benasque disaient entendre gémir les nuits de tempête. Le Puigmal était un être vivant, intervenant physiquement pour défendre la nature. Des Tres Sorores du mont Perdu aux Encantats, les cimes sont des personnages métamorphosés, souvent à la suite de malédictions d'origine chrétienne ou christianisées plus tard.

La mythologie, dans les Pyrénées comme ailleurs, sert explicitement à expliquer le monde : la naissance des montagnes, des sources, des lacs, mais aussi les particularités géologiques ou météorologiques. Le grondement de la tempête n'est donc pas attribué à un esprit frappeur venu de la plaine : il est la plainte d'un colosse de pierre. Le génie domestique des Baléares, lui, gâte la soupe et cache les clés.
Le piège des collectes tardives
Le second enseignement de ce dossier est méthodologique, et il est plus utile que la vérification elle-même. L'expression "récits de tempête recueillis au XIXe siècle" mérite d'être employée avec prudence. Les études ethnologiques sur les Pyrénées ont été tardives et fragmentaires sur le versant français, plus poussées du côté espagnol grâce notamment à José Miguel de Barandiarán, et les synthèses françaises sont venues plus tard, avec les travaux d'Olivier de Marliave, en 1987, ou ceux d'Isaure Gratacos. Le XIXe siècle tient une place dans cette histoire, mais pas celle qu'on imagine : le matériau décisif est souvent plus récent que la légende ne le laisse croire.
Surtout, la littérature folklorique a parfois fabriqué ce qu'elle prétendait recueillir. En 1937, Paul Barrau de Lorde publie, parmi ses légendes, celle des douze géants du Larboust. Elle est aujourd'hui qualifiée de légende forgée de toutes pièces, même si elle recycle des noms de divinités réellement attestées dans les Pyrénées centrales : les fils de Leherenn et de Baïgorrixa, Alardos, Andostenn et Illix, le dieu des sources qui a donné son nom à Luchon. Un récit peut donc être entièrement inventé et pourtant sonner juste, parce qu'il emprunte son vocabulaire au terrain.
L'expression "barruguet des Pyrénées" relève de la même famille d'erreurs, à une nuance près : ici, personne ne prétend avoir recueilli quoi que ce soit. Il suffit qu'un nom exotique et un paysage de tempête se rencontrent pour que l'ensemble paraisse ancien. Un nom qui sonne vieux n'est pas une preuve d'ancienneté.
Les vents de la chaîne ont des noms, pas des esprits
Sur le terrain, les vents pyrénéens portent des noms, et ces noms sont météorologiques ou géographiques, non démonologiques. L'autan peut venir du nord-est, plus généralement du sud-est, parfois du sud - on l'appelle alors vent d'Espagne, vent de Pamiers ou de Mazères. Le Lauragais en connaît le présage : plusieurs jours avant qu'il souffle, on voit très nettement les Pyrénées, et les paysans observent que "l'autan bol bufa", autrement dit que l'autan va souffler.
Plus à l'est, le vent marin remonte le long des côtes, contourne les Pyrénées par l'est et se canalise dans les vallées bien orientées, du seuil du Lauragais-Garonne aux vallées de l'Agout et du Tarn. Le relief reste le moteur de tout cela, comme le résume Florence Vaysse : "tant que les Pyrénées et le Massif central ne seront pas rabotés, il y aura toujours des épisodes de vent fort dans nos régions méditerranéennes".

Les épisodes récents n'ont rien de légendaire : rafales annoncées par Météo-France, toitures arrachées à Pollestres lors de la tempête Nils, vents jusqu'à 130 km/h sur les Pyrénées catalanes, interventions et foyers privés d'électricité après Kirk dans les Pyrénées-Atlantiques. La bourrasque est un fait mesurable avant d'être un récit.
Ce qu'il reste de l'enquête
Faut-il en conclure à une imposture ? Non, et il serait malhonnête de le faire. L'absence de documentation n'est pas une preuve d'absence absolue : une appellation locale du vent peut survivre dans une vallée sans avoir jamais été collectée, et les enquêtes ethnographiques des Pyrénées sont reconnues comme lacunaires. Si quelque part un habitant donne le nom de "barruguet" au coup de vent qui déboule du col, ce témoignage resterait à recueillir. Encore faudrait-il qu'un tel usage existe : en l'état, la charge de la preuve pèse sur l'affirmation, pas sur sa réfutation.
Reste une hypothèse, que je donne pour ce qu'elle est : la contamination par ressemblance sonore ou par commodité commerciale, un nom insulaire attrayant et disponible ayant été plaqué sur un massif qui, lui, n'en manquait pas. Aucun élément ne permet de l'établir.
Ce qui subsiste, en revanche, est plus beau que la méprise. Dans les Pyrénées, la tempête a une voix : un géant de pierre qui gémit au-dessus de Benasque, un sommet vivant qui défend sa nature. Les récits de bourrasque n'ont pas eu besoin d'un petit diable domestique. Ils ont préféré le grondement d'une montagne - et celui-ci, personne n'a eu à l'inventer.