
Dès ses débuts en 1969, Uriah Heep a été comparé à Deep Purple lors de la sortie de son premier album, Very 'eavy... Very 'umble (1970). Cet opus pose les bases d'un style encore hésitant entre le superbe « Wake Up (Set Your Sights) », jazzy et influencé par King Crimson, et les classiques du hard rock « Gypsy » (considéré comme l'un des premiers morceaux de hard rock avec « Black Night » de Deep Purple) et « Bird of Prey ». Mais les fondations sont solides : contrairement à Deep Purple, pas de débuts pop avec des reprises des Beatles pour eux !
L'influence d'Uriah Heep sur Queen, King Diamond et Dream Theater
Catalogué comme du « sous-Deep Purple » par les médias — quelle erreur ! Ce serait ignorer l'influence énorme qu'a eue Uriah Heep sur des groupes aussi variés que Queen, King Diamond ou Dream Theater. Oui, vous avez bien lu : Uriah Heep a influencé Queen grâce à ses fabuleuses harmonies vocales et ses chœurs grandioses (chaque musicien est aussi doué pour chanter). King Diamond n'a jamais caché son admiration pour le chanteur David Byron, qui, en plus d'avoir une voix en or et de monter régulièrement dans les aigus, optait pour un style théâtral sur certains morceaux. Quant à Dream Theater, Uriah Heep s'impose comme LE précurseur du mélange heavy metal et rock progressif, bien avant Rush !
Albums essentiels d'Uriah Heep : l'ère dorée (1971-1973)
Dès le deuxième album, Uriah Heep se montre très ambitieux avec une pièce épique hallucinante de près de 20 minutes, orchestre inclus — un véritable chef-d'œuvre du rock progressif. Le style du groupe s'impose comme beaucoup plus mélodique et progressif que celui de Deep Purple, et la comparaison n'aura bientôt plus lieu d'être. Sans oublier les superbes chansons acoustiques sur lesquelles ils excellent, comme « Lady in Black ».
Viennent ensuite une flopée d'albums indispensables. Look at Yourself (1971) impose définitivement le style Uriah Heep — la ballade « July Morning » rivalise, voire surpasse, le « Child in Time » de Deep Purple.
Demons & Wizards (1972) marque l'arrivée de Lee Kerslake (batterie) et Gary Thain (basse) pour former ce qui reste à ce jour LE line-up légendaire du groupe. Inutile de détailler tous les changements de musiciens, ils sont trop nombreux. Une belle collection de classiques : le heavy « Easy Livin' », le ténébreux « Rainbow Demon », l'acoustique « The Wizard ». À noter une superbe pochette signée Roger Dean.
The Magician's Birthday (1972), tout aussi réussi, reste dans la lignée de Demons & Wizards en étant moins rock et plus progressif. Le morceau-titre et ses multiples rebondissements, avec une mémorable jam batterie-guitare, montre que le guitariste Mick Box n'est pas un grand technicien contrairement à Ritchie Blackmore, mais il sait trouver les solos qui tuent — quelques notes suffisent ! Et enfin, l'indispensable Live 73 pour clore cette période.
Le déclin : Sweet Freedom, Wonderworld et la fin d'une époque
Après cinq albums géniaux, on pouvait s'attendre à une petite baisse de régime. C'est ce qui se produit à partir de Sweet Freedom (1973), un album un peu plus faible. Mais attention, Uriah Heep reste grand. Le très sombre et heavy Wonderworld (1974) fut le premier à être réellement décrié par la critique et les fans. David Byron, en proie à de graves problèmes d'alcoolisme, n'est plus au meilleur de sa forme, et le producteur Gerry Bron classera Wonderworld comme le plus mauvais album du groupe. Pourtant, il demeure très attachant, empreint d'une atmosphère unique et pas vraiment joyeuse, donnant lieu à un album très agressif (« Suicidal Man », « So Tired », « Something or Nothing »), sans oublier l'une des meilleures ballades au piano : « The Easy Road ».
Fin d'une époque : Gary Thain, l'un des bassistes les plus mélodiques du hard rock, meurt en 1974. Une tragédie pour tout le groupe. Il faisait partie des rares bassistes du hard rock à avoir élaboré des parties très mélodiques, loin du binaire habituel. Il sera remplacé par John Wetton, célèbre pour avoir joué et chanté avec King Crimson, UK et Asia. Son arrivée provoque un nouveau départ dans un style plus coloré et accessible. Return to Fantasy (1975) est plus rock, plus simple, un peu moins bon, mais l'enthousiasme et l'énergie restent présents. John Wetton quittera le groupe après cet album. High & Mighty (1976) représente le dernier album avec John Wetton à la basse et... David Byron au chant. Ses problèmes d'alcoolisme devenant insupportables sur scène, il ira même jusqu'à insulter les fans lors d'un concert. David Byron sera alors viré, ce qui choquera de nombreux fans car il est considéré comme un élément indissociable de l'identité du groupe.

L'ère John Lawton : virage progressif et années pop (1977-1980)
En 1977, Uriah Heep revient en force avec Firefly, un excellent album très progressif, dans un style plus posé et sérieux. Le nouveau chanteur John Lawton, plus bluesy, a une voix superbe et parvient à remplacer David Byron sans problème, même s'il n'aura pas le même charisme sur scène. S'ensuivent deux albums plus commerciaux, plus orientés pop : le déroutant Innocent Victim (1977) qui alterne le bon (le rock furieux de « Free 'n' Easy », la semi-ballade « Cheat 'n' Lie ») et le moins bon (le hit pop « Free Me »). Fallen Angel (1978) représente le dernier album des années 70, très décrié car trop simple et trop pop. Les fans font la tête, pourtant les chansons restent très bonnes et dynamiques, avec des mélodies toujours aussi superbes.

S'ensuit une nouvelle débâcle : le batteur Lee Kerslake quitte le groupe, lassé de l'emprise du producteur Gerry Bron et du claviériste Ken Hensley. Il sera remplacé par Chris Slade (Manfred Mann's Band, futur AC/DC). Le chanteur John Lawton cède sa place à John Sloman (Gary Moore) pour un album une fois de plus très contesté, Conquest (1980). Le timbre de John Sloman se rapproche plus de Glenn Hughes, s'éloignant sensiblement du heavy metal. Ce line-up ne tiendra pas longtemps : Ken Hensley s'en va, lui le responsable de nombreux classiques. Ce départ apparaît comme insurmontable, et le bassiste Trevor Bolder (présent depuis Firefly) finit par accepter une offre de Wishbone Ash. Uriah Heep a en quelque sorte splitté pour quelques mois, et Mick Box songe à se lancer dans une carrière solo. Mais sous l'impulsion des fans et de demandes du monde entier, il trouve la détermination pour reformer le groupe.

La renaissance des années 80 : Abominog et le virage FM
1982 : Lee Kerslake est de retour, accompagné par le bassiste Bob Daisley, tous deux sortent de chez Ozzy et viennent prêter main forte à Mick Box. Nouveau claviériste (John Sinclair) et nouveau chanteur (Peter Goalby) pour un album solide, Abominog, plus ancré dans les années 80 avec des tendances FM. Ce virage est réussi et le succès revient, notamment avec le clip « That's the Way It Is », diffusé sur MTV. Désormais, plus rien ne sera jamais comme avant, mais les changements de line-up ont aussi permis à Uriah Heep de renouveler régulièrement son répertoire.
Deux autres albums sous ce line-up : Head First (1983) dans la lignée d'Abominog, en un peu moins bon... mais la deuxième moitié de cet album est excellente et plus heavy. Le succès ne suit pas, car le label Bronze fait faillite en 1983 et Uriah Heep n'obtient pas un soutien conséquent. Le groupe va alors sombrer peu à peu dans un anonymat inquiétant, changeant régulièrement de labels sans jamais trouver le bon soutien.
Des années 80 justement il est question sur Equator (1985) avec le retour de Trevor Bolder à la basse : tous les clichés du hard FM de l'époque sont réunis. Uriah Heep tourne en première partie de Def Leppard et signe chez Epic, qui ne prendra jamais la peine d'éditer Equator sur CD — un comble ! Cet album a vraiment mal vieilli et s'adresse à un public averti. Un bide commercial : l'album est impossible à trouver, et le groupe est obligé d'allonger les tournées pour survivre, provoquant le départ de Peter Goalby, exténué, suivi de celui de John Sinclair.

Uriah Heep depuis 1989 : stabilité et retour aux sources
Uriah Heep n'en est plus à un changement près, et ces départs n'impressionneront pas Mick Box ! Phil Lanzon (claviers) et Bernie Shaw (chant) débarquent et, enfin, ce line-up restera inchangé jusqu'à aujourd'hui — le plus long line-up qu'ait connu le groupe ! Raging Silence (1989) voit le groupe commencer à s'éloigner progressivement du moule FM.
Different World (1991) continue dans cette voie. Il sera mal accueilli à cause d'une production ne mettant pas suffisamment la guitare en avant et de chansons catchy et simples. Pourtant, ce disque est très bon, mélangeant avec bonheur hard rock, FM, progressif et heavy metal — un style unique comme seul Uriah Heep sait le faire.
Pour la véritable renaissance artistique, il faudra attendre 1995 et le superbe Sea of Light, un album voyant le groupe retourner vers un style très heavy (« Time of Revelation » et son riff proche de Black Sabbath, « Universal Wheels ») tout en conservant la facette FM. Musicalement, c'est le meilleur album depuis 20 ans.
En 1998, Sonic Origami remet le couvert avec un nombre important de ballades qui ne fera pas plaisir à tout le monde, mais on se régale (l'acoustique « Question », les progressifs « Between Two Worlds » et « Changes »).
Pourquoi Uriah Heep reste le groupe de hard rock le plus sous-estimé
Depuis, on attend toujours le successeur de Sonic Origami. De la même façon que Deep Purple après Abandon, Uriah Heep délivre de nombreux albums live pour faire patienter ses fans, la plupart du temps de très grande qualité : Spellbinder (1996), Future Echoes of the Past (2001), Electrically Driven (2001), Acoustically Driven (2001), Live in USA (2003). Sans oublier le double CD Remasters (2001) : The Official Anthology, un best-of peu banal puisque tous les classiques ont été réenregistrés par le line-up actuel dans des versions magnifiques. Certains titres surpassent même les versions originales. Je ne connais aucun autre groupe de la génération des années 70 qui ait su conserver autant d'énergie sur ses albums live.
En espérant que cet article vous aura donné envie de découvrir ce groupe mythique, qui reste pour moi le groupe de hard rock le plus sous-estimé qui soit. Il est grand temps de s'y mettre : Deep Purple a su garder un certain succès en France, alors pourquoi pas Uriah Heep ?