Dans les ascenseurs des gratte-ciel américains, des entreprises introduisent une musique de fond pour tenter d'atténuer l'anxiété des usagers, selon une histoire de la musique d'ambiance publiée par Myma Music. Certaines playlists de streaming portent aujourd'hui des noms d'ambiance. Cette manière de les présenter permet une comparaison avec la Muzak, sans établir une filiation historique. Le rapprochement avec la "musique de l'inattention" mérite toutefois d'être nuancé.
L'ascension de la Muzak : une musique au service du comportement
Dans les années 1920, George Owen Squier, officier de l'armée américaine, met au point un système de diffusion de musique par les lignes électriques. Commercialisé sous le nom de Wired Radio, il permet de transmettre de la musique dans les immeubles par le réseau électrique. En 1934, le service prend le nom de Muzak, contraction de "music" et de "Kodak". Le système sert d'abord à transmettre de la musique ; l'entreprise évolue ensuite vers la diffusion d'une musique d'ambiance pensée pour apaiser et, dans certains contextes, agir sur les comportements.

Selon Myma Music, l'entreprise enregistre près de 7 000 titres, diffusés dans les halls, les galeries commerciales, les salles d'attente et sur les lignes téléphoniques.
Selon Myma Music, Muzak diffuse sa musique dans les usines d'armement pendant la Seconde Guerre mondiale. La même source présente la méthode dite de "stimulation progressive", sans permettre d'établir ici où ni quand elle a été mise au point. La méthode consiste en des cycles musicaux de quinze minutes, dont l'intensité, le tempo et l'orchestration augmentent progressivement avant de céder la place au silence. Elle vise à soutenir l'ardeur au travail des ouvriers et à pallier la monotonie des chaînes de production : une forme de management par le son.
Le streaming : une Muzak démocratisée ?
En 2017, Les Jours rapportait que Spotify avait indiqué, deux ans plus tôt, que 41 des 100 plus grandes playlists de sa plateforme portaient le nom d'une ambiance plutôt que d'un genre musical. Les Jours cite ces noms, dans l'ordre où ils dominaient les écoutes : "chill", "fête", "entraînement", "gym" et "voyage". Le rapprochement avec la Muzak reste ici limité au nommage et à l'organisation des playlists par ambiance. Ce chiffre ne permet pas de savoir comment les auditeurs écoutent ces playlists ni quels effets elles produisent.

L'IA et la musique de l'inattention : une filiation à interroger
La chercheuse Domitille Mahieux invite à se demander si la musique générée par l'intelligence artificielle s'inscrit dans le débat sur la musique fonctionnelle. Elle interroge les enjeux de la "musique de l'inattention" qui accompagne le développement de la musique générée par IA et relève une logique qui lui semble se répéter dans l'industrialisation de la création musicale fonctionnelle. Mais la filiation avec la Muzak du XXe siècle n'est ni établie ni nécessairement complète. Elle pose notamment cette question : "Si l'application des musiques générées par IA est au coeur de cette dynamique, se réduit-elle uniquement à cela ? Quelle place reste-t-il à la création réellement "originale" ?"
Cette interrogation pointe un risque : si la musique devient avant tout un produit fonctionnel, plutôt qu'une oeuvre écoutée pour elle-même, le lien entre création humaine et écoute pourrait s'affaiblir.
Choisir une playlist
Sur les plateformes, les utilisateurs peuvent sélectionner des playlists. Cette possibilité de choix ne suffit pas à décrire l'ensemble des usages ni à mesurer l'influence des recommandations. Le terme "mood" désigne ici une ambiance musicale. Le choix d'une playlist peut coexister avec les recommandations des plateformes.