En septembre 2026, M83 a publié son dixième album, "I Wrote You A Letter". Une sortie couverte par Pitchfork, Consequence, Clash et France Inter. De quoi dissiper une légende tenace : celle d'un Anthony Gonzalez disparu des radars. L'homme n'a jamais quitté la musique. Il a simplement cessé de jouer le jeu de la visibilité.

Un tube qui a refusé de mourir
En octobre 2011, M83 sort Hurry Up, We're Dreaming, son premier double album, porté par un single au riff de saxophone entêté : "Midnight City". Pitchfork note l'album 9,1 sur 10 et classe le morceau numéro un de l'année 2011. L'album décroche une nomination aux Grammy Awards 2013 dans la catégorie meilleur album de musique alternative ; le remix d'Eric Prydz en obtient une autre.
Mais la vraie histoire de "Midnight City" n'est pas celle des prix. C'est celle d'une longévité commerciale qui tient à un mécanisme précis : la synchronisation. Le morceau a été placé partout - générique de Made in Chelsea, scène finale d'un épisode de How to Make It in America, bandes originales de films comme Warm Bodies, publicités, et jusqu'aux émissions de football de TF1 pendant l'Euro 2012. Chaque diffusion rapporte des droits ; chaque nouvelle génération qui découvre le titre relance le compteur.
Le résultat est là : le titre affiche aujourd'hui plus d'un milliard d'écoutes sur Spotify, selon la revue Diacritik. Un chiffre à prendre comme un ordre de grandeur, mais qui dit l'essentiel : "Midnight City" est devenu une rente.
Ce que "disparaître" veut dire
C'est ici qu'il faut corriger la prémisse. Anthony Gonzalez n'a pas disparu après son tube. Il a enchaîné autrement.
Il compose pour le cinéma : la bande originale d'Oblivion de Joseph Kosinski, avec Tom Cruise, en 2013, puis celle des films de son frère Yann Gonzalez, dont Un couteau dans le coeur, avec Vanessa Paradis, en 2018. Il remixe, produit, compose.
Entre Junk (2016) et Fantasy (2023), il s'écoule environ sept ans sans album studio. C'est ce vide que le récit de la disparition est venu remplir. Sauf que ces années ne sont pas vides : elles sont remplies de musiques de films et d'un changement de cap professionnel. En 2023, Gonzalez crée son propre label, Other Suns, pour publier Fantasy sans dépendre des structures qui l'avaient porté jusque-là - Mute, Virgin, Naïve.
Autrement dit, l'homme a fait un choix : sortir quand il veut, avec qui il veut, sur son propre label. Un luxe que peu d'artistes peuvent s'offrir. Et ce luxe, il le doit en grande partie à un seul morceau.
L'économie discrète d'un tube
Une leçon économique qu'on oublie souvent dans les récits d'artistes : un tube de synchronisation ne se contente pas de faire vendre des disques pendant quelques mois. Il constitue une réserve de valeur qui peut financer une décennie de liberté artistique. Les droits de placement sont versés à chaque rediffusion, parfois longtemps après la sortie. C'est une forme de revenu récurrent, moins visible que les ventes d'albums, mais plus durable.
Cette indépendance a un revers. Gonzalez a expliqué à plusieurs reprises, notamment dans un entretien accordé à Canal+, qu'il n'aimait pas le jeu médiatique et qu'il ne se voyait pas commencer sa carrière aujourd'hui dans ces conditions. "Si je commençais ma carrière aujourd'hui, je serais déprimé", disait-il. Le retrait n'est donc pas une absence : c'est une stratégie de préservation.
Un épisode éclaire sa position. En 2012, un groupe de jeunesse d'extrême droite avait utilisé "Midnight City" dans une vidéo de soutien à Marine Le Pen. Gonzalez a publiquement refusé toute association avec le Front national. Quand un morceau devient un bien commun, son auteur n'en contrôle plus tous les usages. Le silence médiatique est aussi une manière de ne pas s'exposer.
Un dixième album, et un retour aux sources assumé
I Wrote You A Letter est sorti le 25 septembre 2026 chez Other Suns. Neuf titres, de "Blister Sunrise" à "Traces of Love" en clôture. Gonzalez l'a conçu avec Clément Libes, Joe Berry et Benoît de Villeneuve. La pochette est signée Jean-Philippe Talaga, graphiste des débuts du projet et fondateur du label Gooom.

Le site officiel de M83 résume l'intention : Gonzalez voulait l'inverse de la production léchée de ses derniers projets, quelque chose de moins calculé, de plus spontané, "plus punk" selon ses propres mots. France Inter a intitulé sa chronique "retour aux sources". La presse spécialisée a suivi l'annonce dès juillet 2026.
Faut-il y voir un énième retour ? Plutôt une confirmation : après le grand écart de sept ans entre Junk et Fantasy, le dixième album arrive trois ans plus tard. Le rythme a changé.
Ce que le récit de la disparition rate
La question posée - pourquoi Anthony Gonzalez a disparu des radars médiatiques - repose sur un malentendu. Il n'a pas disparu. Il a baissé le volume.
Ce qui a vraiment disparu, c'est l'obligation de passer par les circuits de promotion pour exister. Un artiste qui possède un tube de synchronisation mondial et son propre label peut se permettre d'ignorer les logiques de visibilité permanente. Il ne perd pas son public : il le retrouve à chaque album, parce que la musique continue de circuler sans lui.
Le cas M83 dit quelque chose de plus large sur la musique à l'ère du streaming. La valeur d'un catalogue ne se mesure plus seulement au moment de la sortie, mais à sa capacité à être réutilisé, rediffusé, réapproprié. Sur la durée, "Midnight City" a sans doute rapporté davantage que beaucoup d'albums à succès immédiat. C'est cette rente qui a permis à Gonzalez de mener sa carrière à son rythme, loin des caméras.
On peut y voir une forme de chance, ou un calcul lucide. Dans les deux cas, la disparition n'était qu'une apparence. Le dixième album, lui, est bien réel.