Une formation classique, une ambition pop
Laufey grandit entre Reykjavik et Washington. À 15 ans, elle joue du violoncelle en tant que soliste avec l'Orchestre symphonique d'Islande. Elle décroche ensuite une bourse présidentielle au Berklee College of Music de Boston, où elle étudie le violoncelle.

Pourtant, c'est une tout autre direction que prendra sa carrière. Là où Berklee aurait pu la mener vers le classique ou le jazz institutionnel, Laufey choisit un chemin plus hybride et plus large.
Le tremplin numérique
En 2020, Laufey commence à sortir sa musique. Le contexte est celui du confinement mondial lié au COVID-19, un moment où des millions de jeunes découvrent de nouveaux univers musicaux depuis leur écran. Le Sydney Morning Herald l'a surnommée "TikTok jazz ambassador", un titre qui résume le mécanisme de son essor. Les réseaux sociaux lui ont servi de scène, puis de caisse de résonance.
Laufey ne cherche pas à convertir les puristes du jazz. Elle veut atteindre ceux qui ne l'ont jamais écouté.
Un genre en débat
La musique de Laufey a provoqué un débat classificatoire. Elle se définit elle-même comme "jazz ou jazz pop". Mais National Public Radio, le New York Times et le Sydney Morning Herald identifient un mélange de jazz, de pop, de bossa nova et de musique classique, qu'ils préfèrent appeler "traditional pop" ou "old-time pop".
Ce flottement n'est pas un accident. Il est au coeur de son succès. En refusant les frontières étanches entre les genres, Laufey rend le jazz accessible sans le diluer, aux yeux de ceux qui le découvrent pour la première fois.
Deux Grammy, une trajectoire ascendante
Le deuxième album de Laufey, Bewitched (2023), remporte le Grammy du meilleur album pop vocal traditionnel lors des 66ᵉ Grammy Awards en 2024. L'album reçoit un accueil critique très favorable.
A Matter of Time, son album suivant, poursuit la trajectoire. L'album débute à la troisième place du UK Albums Chart à sa sortie en août 2025 et remporte un second Grammy du meilleur album pop vocal traditionnel lors des 68ᵉ Grammy Awards en 2026. Deux albums consécutifs primés dans la même catégorie aux Grammy - une rareté qui confirme que Laufey ne profite pas d'un effet de nouveauté, mais construit une base critique et commerciale durable.
Un modèle économique fondé sur l'autonomie
Avant même de sortir un premier disque, Laufey a provoqué une guerre d'enchères multimillionnaire entre des labels qui n'avaient "rarement vu autant de potentiel commercial dans un acte adjacent au jazz". Elle a finalement signé chez AWAL, un label qui lui a permis de conserver la propriété de ses oeuvres. Elle a également conclu un accord d'édition mondial avec Warner Chappell Music.
Ce choix est stratégique. Dans une industrie où les artistes cèdent souvent leurs masters en échange d'avances, Laufey a misé sur l'autonomie. La propriété intellectuelle lui donne un contrôle à long terme sur ses revenus et sur l'usage de sa musique - un levier que les artistes indépendants de sa génération considèrent de plus en plus comme non négociable.
L'ambition d'unir, à la manière de Taylor Swift
Laufey a elle-même nommé son modèle d'influence : Taylor Swift. "Swift a fait pour la pop et le country ce que j'espère faire pour le jazz, a-t-elle déclaré. Elle a réussi à unir des gens dans le monde entier, ce qui est l'un de mes principaux objectifs."
L'analogie n'est pas anecdotique. Swift a transformé le country en un langage pop universel sans renier ses racines. Laufey poursuit le même objectif avec le jazz : unir un public mondial autour d'un genre perçu comme élitiste ou vieillissant, tout en conservant l'essence musicale qui le définit. Avec 24 millions d'auditeurs mensuels sur Spotify, Billboard la décrit comme probablement l'artiste la plus populaire en jazz, ou adjacent au jazz, de sa génération.
Le constat des critiques
Plusieurs voix convergent sur un même point. Maura Judkis, éditrice au Washington Post, et Murray Stassen, éditeur de Music Business Worldwide, ont noté que Laufey "ramène le jazz" auprès de la génération Z. NPR et Billboard estiment qu'elle a créé un modèle de réussite pour le jazz contemporain.
Ces jugements pointent vers un constat : Laufey ne fait pas que jouer du jazz. Elle en change la démographie. Là où le jazz attirait un public vieillissant et majoritairement occidental, elle amène des adolescents et de jeunes adultes qui découvrent le genre par une recommandation algorithmique plutôt que par un héritage familial.
Un renouveau aux contours encore incertains
Le succès de Laufey soulève une question durable : peut-il être reproduit ? Son modèle repose sur un alignement rare entre formation musicale solide, présence numérique, intelligence économique et timing culturel. La popularisation du jazz par un seul artiste ne garantit pas une renaissance du genre dans son ensemble.
Mais elle démontre quelque chose de concret : un genre musical réputé inadapté au marché peut redevenir commercialement viable lorsqu'un artiste accepte de le réinterpréter sans le renier, et lorsqu'il bénéficie des outils de diffusion d'une époque connectée.
Laufey n'a pas rendu le jazz "cool". Elle a montré qu'il ne l'avait jamais cessé d'être ; il lui fallait juste une voix pour le rappeler.