
Contexte : la naissance d'un supergroupe attendu
Voici enfin l'aboutissement d'un projet qui a fait fantasmer les mélomanes avertis depuis 2009 : la formation d'un supergroupe composé de Thom Yorke (frontman de Radiohead), du producteur respecté Nigel Godrich et du bassiste emblématique des Red Hot Chili Peppers, Flea. Deux autres musiciens complètent le line-up à la batterie et aux percussions, mais Atoms For Peace reste avant tout le projet parallèle de Thom Yorke, lassé des sonorités guitare et convaincu que l'electronica est l'avenir de la musique.
Son projet solo 100 % électronique The Eraser (2006) avait laissé une impression mitigée : des compositions de premier ordre (Analyse, The Clock, And It Rained All Night, Harrowdown Hill) qui avaient aussitôt ringardisé les morceaux électroniques de Radiohead, mais aussi des titres ennuyants par leur minimalisme auto-complaisant. Ce nouveau groupe a précisément vu le jour pour jouer en live les compositions hors-Radiohead du prolifique songwriter, recyclant dans un moule électro bon nombre de titres qui circulaient depuis plusieurs années sur le net.
La méfiance s'impose à l'arrivée de cet album. Les multiples versions live qui ont circulé depuis trois ans traduisaient une qualité discutable et une créativité en berne. Ces limites sont renforcées par le piètre The King Of Limbs et ses huit titres paresseux publié par Radiohead début 2011, album lancé comme un os à ronger par un groupe devenu impossible à critiquer. Erreur de parcours ou début d'un déclin ? Amok apporte des éléments de réponse.
Analyse détaillée des pistes d'Amok
Piste 1 : Before Your Very Eyes (5'47'')
Beaucoup d'espoirs au moment de lancer ce morceau d'ouverture. L'importance revêtue par la première plage de chaque album de Radiohead laisse augurer de choix artistiques ne laissant rien au hasard. Instantanément, des images traversent l'esprit et font saliver pour la suite.
Ici, l'immersion ne prend pas. On pense d'abord à des bruitages de jeux vidéo de plateforme des années 90. Puis, alors que d'autres beats viennent progressivement se superposer, la bouillie devient indigeste. Le chant, connu plus gracieux, se noie avec le reste.
Piste 2 : Default (5'15'')
D'entrée, on est submergé par une jam incessante qui donne dans le sentiment d'urgence et de stress. On craint un nouveau titre tournant à vide, mais heureusement la voix fragile de Thom Yorke vient se poser au bout de 45 secondes. Elle se veut caressante plutôt que geignarde, reproche maintes fois essuyé par le chanteur.
L'atmosphère s'emballe à partir de 1'30'' avec les claviers prenant le dessus. On se prend à rêver d'une montée à la Analyse ou à la Optimistic, il n'en sera rien. Les pièces du puzzle se remettent en place à 2'40'' et cela repart sur ce même faux rythme. Les amateurs de boucles apprécieront, mais est-ce un titre dont on se souviendra une fois le soufflet retombé ? Assurément pas.
Piste 3 : Ingenue (4'30'')
Avec son rythme fleurant bon les dédales sinueux, l'intro rappelle instantanément Pull/Pulk Revolving Doors (titre d'Amnesiac), mais la comparaison s'arrête là. La platitude gagne assez vite du terrain. Au lieu d'être mis en valeur, le chant est enterré sous les dissonances. On cherche encore la première mélodie de l'album, mais y en aura-t-il seulement une ?
Piste 4 : Dropped (4'57'')
Enfin un peu d'ambition avec ce titre où se succèdent différentes spirales rythmiques aboutissant à une montée vers un chaos certain. Toujours pas de mélodie franche et massive, mais on reconnaîtrait une structure couplet/pont/refrain. Malgré la discrétion des instruments synthétiques, on tient la première véritable « chanson » de ce disque.
Piste 5 : Unless (4'40'')
Empilement de boîtes à rythmes sans intérêt dans sa première moitié, elle devient carrément insupportable à partir de 2'25'' avec l'irruption d'élucubrations sans la moindre ferveur.
Piste 6 : Stuck Together Pieces (5'28'')
D'abord calme et sans aspérités, ce titre bascule dans une atmosphère envoûtante à partir de 1'43''. Les guitares sont enfin là et nous concoctent une mélodie proche de Reckoner (sur In Rainbows). Le croisement avec les sonorités électroniques est beaucoup plus propre et harmonieux que jusqu'alors. S'il y a un morceau à sauver de ce disque, c'est bien celui-ci.
Piste 7 : Judge, Jury and Executioner (3'28'')
Voilà un morceau maintes fois travaillé et joué en live depuis quelques années, et dans les cartons depuis plus longtemps encore. Son potentiel pop était apparu, mais il ne faut pas compter là-dessus : boucles répétitives au premier plan, atmosphère fantomatique en fond et ersatz de mélodie sous cape. Ni basculement progressif de la section rythmique, ni accélération, ni effets de voix particuliers. Il ne se passe décidément rien pendant ces près de 3'30''.
Piste 8 : Reverse Running (5'06'')
Petite mutation dans la structure générale avec ce morceau : les instruments traditionnels prennent enfin le pas sur les beats. Problème hélas, ils sont utilisés pour produire des sons aussi répétitifs et ennuyeux que ceux émanant des ordinateurs. La dernière minute bruitiste, rappelant un mauvais insecte tournant autour, n'arrange rien.
Piste 9 : Amok (5'24'')
Et voilà qu'on nous ressert le coup de l'ambiance post-apocalyptique avec ses ombres et fantômes, déjà ressassée à l'envi sur The King Of Limbs. Un morceau à la limite de l'audible tant il s'agit d'autre chose que de la musique.
Verdict : l'album Amok, un déclin créatif
Comme une affreuse réalité sautant aux yeux et aux oreilles : l'effondrement par petits paliers d'un des plus authentiques génies créatifs de ces vingt dernières années. L'envie de se raccrocher aux branches est bien là. Aussi croit-on déceler ici et là quelques sons originaux, quelque expérimentation planante dans la veine de l'illustre passé de Thom Yorke, mais rien n'y fait.
D'autant que le leader non-charismatique et ses bidouillages d'ordinateur aux côtés de Nigel Godrich couvrent tout l'espace, laissant des miettes aux autres membres. À quoi bon avoir débauché Flea pour percevoir si peu sa basse ? Et que dire du rôle de Joey Waronker, batteur ayant œuvré avec Beck, Elliott Smith ou R.E.M. ?
Sous prétexte de démocratiser aux fans de rock les vertus des beats minimalistes et répétitifs, Atoms For Peace, comme Radiohead deux ans plus tôt, est tombé dans la facilité. L'étoile commence à sérieusement s'assombrir. Seule une véritable innovation pourra lui redonner de son éclat.