Quand les sirènes retentissent au-dessus de Mariupol, Vic Bakin éteint les lumières. Dans la pénombre de son appartement, baigné d'un rouge de bain chromatique, le photographe ukrainien développe des tirages grand format. Chaque image qu'il fait émerger du fixateur est une pierre posée sur la mémoire d'un pays qui se déchire. Né et élevé dans cette ville du Donetsk, devenue tristement célèbre pour l'ampleur des destructions subies depuis le début de l'invasion russe, Bakin a transformé son art en un acte de résistance intime.

De Mariupol aux sous-cultures ukrainiennes
Avant la guerre à grande échelle, Vic Bakin était déjà un photographe reconnu en Ukraine. Autodidacte, il s'était fait un nom en documentant la jeunesse ukrainienne, portant une attention particulière aux communautés queer et aux sous-cultures urbaines. Son oeil était déjà tourné vers les visages et les corps, vers ces fragments d'identité qui composent une société.
C'est cette même sensibilité qu'il emportera avec lui lorsque le conflit éclatera. La transition ne se fait pas d'un jour à l'autre, mais l'accumulation des blessures - sur les personnes, sur les paysages - impose une nouvelle grammaire visuelle.

Les paysages comme témoins
Bakin a commencé à photographier les traces de la guerre dans les paysages qui l'entourent. Arbres arrachés, rivières noircies, champs de tournesols défoncés par les obus : chaque cliché fixe un état du territoire ukrainien qui ne sera plus jamais le même. Il photographie ces lieux aux côtés de portraits de jeunes, construisant une oeuvre qui mêle le visage humain et la blessure du sol.
Dans sa série Epitome, les images se répondent et s'entrelacent pour former ce que l'auteur lui-même décrit comme un "poème visuel personnel explorant la fragilité, la beauté, la masculinité, la guerre et l'incertitude". La guerre n'est jamais isolée du reste : elle se mêle à la vie, à la jeunesse, à la beauté fragile de ce qui persiste.
Le laboratoire comme refuge
La dimension la plus poignante du travail de Vic Bakin réside peut-être dans les conditions mêmes de création de ses tirages. Il travaille dans un laboratoire artisanal installé chez lui, développant ses photographies pendant les alertes aériennes, dans la lumière rouge de la chambre noire. Cette lumière, il la décrit comme "un refuge womb-like" - un cocon protecteur offrant un échappatoire à la réalité du conflit.
Le processus physique de développement est devenu, aux dires du photographe, "une méditation, une quête d'équilibre personnel, et une recherche contemplative de sens dans une réalité de guerre". Là où beaucoup voient la photographie de conflit comme un acte de reportage nerveux et rapide, Bakin y voit un rituel lent, presque sacré, qui permet de digérer l'indicible.
Les accidents de la chimie, allégorie du sang
La pénurie de matériau et les conditions de travail précaires laissent leurs marques sur les tirages. Les imperfections chimiques produisent des traces rougeâtres et violacées sur les images - ce que les critiques ont qualifié d'"ecchymoses visuelles", une allégorie du sang versé sur la terre ukrainienne. Ces accidents, loin d'être des défauts, deviennent le vocabulaire même de l'oeuvre : la guerre n'est pas seulement dans ce que la photographie montre, mais dans ce qu'elle subit.
C'est un renversement significatif. L'image ne se contente pas de représenter la violence ; elle en porte les stigmates dans sa matière même. Le papier photographique, le bain révélateur, le fixateur - tout cela devient un support de mémoire où le corps de l'oeuvre épouse les blessures du pays.

Une mémoire sensorielle, pas seulement visuelle
Ce qui distingue le travail de Vic Bakin du photojournalisme de guerre classique, c'est cette dimension contemplative et sensorielle. Il ne cherche pas à documenter les combats ou les destructions spectaculaires. Son regard se pose sur le "trio" qui l'habite, selon ses propres mots : "le sol, le corps et la chaleur d'un paysage lointain". Il cherche des lueurs d'espoir chez les gens et dans les lieux, là même où la dévastation semble totale.
Dans un contexte où la guerre en Ukraine entame sa cinquième année et où la lassitude occidentale face au conflit se fait jour, cette approche offre une alternative précieuse aux images de combat. Elle propose de comprendre l'impact humain et durable de la guerre non pas à travers l'horreur immédiate, mais à travers ce qui reste quand les bombes se taisent : les traces dans le sol, les visages de ceux qui continuent, et les marques laissées sur le papier.
La reconnaissance d'un regard singulier
Le travail de Vic Bakin a été salué à l'international. En 2023, il a remporté le prix LensCulture Art Photography Award, une distinction majeure dans le monde de la photographie contemporaine. Ses images ont été publiées dans The New York Times, le Süddeutsche Zeitung et Vogue Ukraine, témoignant de la portée universelle d'une oeuvre ancrée dans une expérience très singulière.
Ce succès ne diminue en rien la force brute de son témoignage. Au contraire, il confirme que la photographie peut être un acte de mémoire vivante, capable de traverser les frontières pour toucher ceux qui, ailleurs, tentent de comprendre ce que signifie vivre dans un pays en guerre.