
"Le vent nous portera", cultissime single et joyau inestimable du groupe Noir Désir, a soulevé les masses et fait chavirer l'âme des mélomanes du monde entier. Séduits par la pureté d'une composition originale, les esprits désabusés par la tyrannie du n'importe-quoi artistique ont trouvé là un repère. En rangeant leur colère et leur rage dans les placards de l'histoire ancienne, les membres du groupe mythique ont offert, presque cinq ans après leur dernier opus, un excellent album qui contrastait avec la médiocrité confortablement installée dans les charts et autres hits par les majors.
Le 11 septembre 2001 fut, pour des milliers de fanatiques, un moment particulier gravé par la mélodie pudique et réservée d'un disque sans prétention. Ce murmure allait faire basculer des existences entières dans quelque chose d'indicible. "Le vent nous portera", magnifié par le talent de Manu Chao, a ouvert des univers nouveaux à des artistes perdus et désespérés de voir des usurpateurs incompétents encensés par une sorte d'aveuglement collectif briller dans les cieux de la renommée. Les accords de L'Enfant roi, "Des armes", poème fascinant de Léo Ferré, apportent d'étranges sonorités qui agrémentent ce séjour sur terre. Malgré un monde à l'endroit à l'envers qui semble totalement Lost dans une spirale de violence inouïe, la musique persiste.
À regarder les flammes dévorer le béton et la chair humaine, spectacle morbide retransmis quasi en direct, le présent est désormais "Le Grand incendie" que l'on écoute régulièrement dans les médias. Et l'on a beau écrire les plus belles allocutions pour la paix et répéter à qui veut bien nous entendre "never again", à chaque regard échangé, l'on s'offre un "Bouquet de nerfs". Il y a sept ans, le 11 septembre 2001, sept ans que Noir Désir marquait de son style la scène musicale internationale, peignant dans des textes riches et intenses "Des visages des figures" d'une époque déjà mal dans sa peau.
Un hymne à l'espoir destiné à être joué dans "L'Appartement" des angoisses humaines, un chuchotement en forme d'aveu d'impuissance face à la démesure des émotions et à la fragilité des rêves tués dans l'œuf. Le nouvel ordre musical de Noir Désir, brisé dans son élan par les terribles événements de Vilnius en 2003, reste en ce 11 septembre 2008 un vibrant appel à ceux qui refusent de se laisser emporter par le vent de ce qu'il convient de nommer respectueusement la connerie.
Le coup d'État au Chili : un 11 septembre tragique
Ce 11 septembre-là, la mort ne vint pas du ciel ; elle prit l'apparence d'hommes en tenue, de "bidasses" ensanglantés qui marchèrent sur la démocratie et mirent à sac tout un pays. Qualifiant son action de "réaction nécessaire et urgente contre le désordre étatique" dans le but de "rétablir l'ordre et l'unité", la Grande Muette instaura la Terreur. La mort prit les traits de l'un des plus grands bouchers du XXe siècle, Augusto Pinochet.
Ce 11 septembre 1973, le président Salvador Allende, démocratiquement élu et légitime, fut brutalement renversé par l'armée chilienne avec la bénédiction du parrain américain. À une période de guerre idéologique enragée entre les deux superpuissances, les États-Unis et l'URSS, la désignation "populaire" d'Allende comme "le rouge" à la tête d'un pays à quelques encablures de l'Oncle Sam ne pouvait pas être tolérée. Nixon abaissa le pouce, et sa tête tomba. La junte militaire, dirigée par Pinochet, prit la peine de museler soigneusement toute opposition pour s'offrir l'éternité du pouvoir.
Ainsi, en 1974, le général Augusto Pinochet devient le Chef Suprême du Chili. Il s'ensuivit une oppression radicale de toutes les attitudes hostiles dans le cadre de l'opération Condor, avec près de 3 300 morts et disparus, 150 000 personnes emprisonnées et 27 500 torturées, sans compter les 160 000 exilés politiques. Ce 11 septembre fut également dramatique car s'écrivait en lettres de sang une page douloureuse de l'histoire des hommes, aujourd'hui jaunie par le temps impitoyable qui semble avoir raison de tout, même de la mémoire qui se perd au fur et à mesure que les cicatrices disparaissent.
Les caravanes de la mort semant tristesse et douleurs se sont couchées dans le lit douillet de l'armistice et autres décisions "courageuses" allant dans le sens de la réconciliation nationale. Augusto Pinochet, timidement menacé par une justice internationale universellement reconnue comme étant à géométrie variable, brièvement inculpé pour génocide, terrorisme et tortures, est finalement mort paisiblement à l'âge de 91 ans en décembre 2006. Auréolé par les nostalgiques des 17 années de violence soutenue, Pinochet reste, ironie de l'histoire, pour une partie non négligeable du peuple chilien, le "héros" chilien. Il donna au pays un certain rayonnement économique grâce aux politiques de réformes néolibérales. Le peuple connut les atrocités de l'autoritarisme, mais avec du pain et de l'eau, le ventre plein et l'illusion du confort, certains ont transformé cette hémorragie libertaire permanente en âge d'or. C'est vrai que comparée au voisin argentin, la sanglante "rigueur" apparaît comme une "caresse", qui emporta tout de même dans l'autre monde des milliers d'hommes et de femmes.
Bataille de Stirling et indépendance écossaise
De petits groupes de jeunes gens, ivres, déambulent en chantant des balades à la mémoire de William Wallace. Ils hurlent des hymnes à la gloire de ce Braveheart qui fit trembler les cousins anglais. En ce 11 septembre, Glasgow semble en effervescence. Dans les pubs, on fête non pas la victoire des Rangers, mais celle des guerriers écossais sur l'envahisseur anglais lors de la célèbre bataille du pont de Stirling.
Les Écossais se souviennent qu'un 11 septembre 1297, ils mirent en déroute l'armée du Comte de Surrey en lui infligeant une défaite mémorable lors de l'une des batailles historiques pour l'indépendance de l'Écosse. Mais l'humiliation de Stirling ne suffit pas à faire plier les Anglais. La preuve : l'Écosse, malgré un statut particulier et une relative autonomie, reste toujours membre de cet ensemble connu sous le nom de Royaume-Uni. Les ambitions indépendantistes demeurent dans les cœurs et de nombreux Écossais n'ont toujours pas renoncé à vivre un jour totalement libérés de cette soumission à l'Angleterre.
Le très fragilisé Gordon Brown, conscient de la montée du sentiment indépendantiste, a soumis récemment à la Chambre des Communes un projet de loi visant à élargir et à renforcer les pouvoirs du parlement écossais, une manière de couper l'herbe sous le pied aux virulents prophètes du divorce à l'anglaise. À croire que plus de 700 ans après la bataille du pont de Stirling, la guerre n'est jamais terminée ; elle a continué sous d'autres formes avec le même but : vivre libre. Ce 11 septembre-là, le mot Liberté résonna dans le ciel écossais pour ne plus jamais se taire.
Dictature et naissance de Ferdinand Marcos
"Il y a de nombreuses choses que nous ne souhaitons pas au monde. Ne faisons pas que les regretter. Changeons-les." En lisant ces paroles pleines de sagesse, l'on pourrait se dire qu'elles sont l'œuvre d'un Prix Nobel de la Paix, tant on y trouverait du bon sens et une lucidité étonnante. Pourtant, l'auteur de cette belle pensée n'est pas un de ces "anges" que l'Académie suédoise aime à "couronner". Bien que la citation mériterait d'être gravée sur le fronton des institutions internationales, des conférences et autres sommets mondiaux, ou sur les palais de marbre où sont enfouies les richesses du petit peuple, son auteur est Ferdinand Marcos, un de ces "Néron" contemporains que l'Histoire sait nous fabriquer.
Le "Commandant" Marcos dirigea la République des Philippines d'une main de fer durant une vingtaine d'années (1965 – 1986). Né un 11 septembre 1917, Ferdinand Marcos devint un brillant homme politique élu démocratiquement et porté par l'espoir de tout un peuple. Mais rapidement, l'enfant prodige se transforma en vilain démagogue qui, sous le prétexte d'instaurer la "Nouvelle Société", imposa aux Philippines une loi martiale pendant neuf années interminables, caractérisées principalement par les exactions de l'armée et les excentricités du clan présidentiel.
Parti avec de nobles intentions, Ferdinand Marcos va peu à peu dévier de sa trajectoire pour s'enfoncer dans la débauche, l'autoritarisme, la corruption généralisée et l'instauration d'une sorte d'oligarchie locale. Foncièrement liberticide, le régime de Marcos fut celui de la relance économique commencée dans les années 1970, pour s'essouffler dans les premières années de la décennie 1980. Malgré un retour timide à la démocratie durant lequel il se fait réélire président avec un score stalinien (91,4 %) en 1981, Ferdinand Marcos, affaibli par une maladie qui le force à lâcher du lest, ne peut rien contre le mécontentement populaire aggravé par l'assassinat du leader de l'opposition Benigno Aquino en 1983.
Trois années plus tard, tentant d'organiser des élections face à la grogne grandissante pour se maintenir au pouvoir, il est renversé par un mouvement populaire soutenu par l'armée et fuit avec ses proches à Hawaï, où il meurt en 1989. Pour une majorité de Philippins, la célébration de la naissance, ce 11 septembre, de Ferdinand Marcos est un souvenir douloureux. À l'instar de celui de Suharto en Indonésie, c'est un "Messie" qui termina "Judas" du peuple, manquant l'occasion de faire de son pays une "grande nation" asiatique pour s'ériger en "modèle" de détournement de fonds, de népotisme et de "clannisation" du pouvoir. Un énième raté vite rangé dans les archives de l'histoire.
L'Amérique vue par Brian De Palma
Souvent, l'Amérique fascine et intrigue, révulse et attire en même temps. C'est une nation qui a su partir de pas grand-chose et profiter des boucheries mondiales pour s'affirmer comme la puissance incontournable du XXe siècle. Pris en tenaille par une haine de plus en plus forte causée par les ravages d'un unilatéralisme violent, les États-Unis semblent ne pas vouloir comprendre le sentiment de lassitude qui gagne ces zones de déshumanisation où naissent les pires rancoeurs. Conscients d'être des titans dans un monde de nains, ils s'amusent à souffler le show grâce à la formidable machine hollywoodienne qui, encore une fois durant cet été, a embarqué la planète entière dans un alter-monde d'où surgissaient les sauveurs du monde : les Hancock et autres Batman, drapés de la bannière étoilée.
Que serait donc le monde sans l'Amérique ? Voilà le message subliminal porté par le cinéma yankee. Une manière de parler au reste de l'humanité, mais de très haut. Indispensable Amérique, se dirigeant droit vers la sortie, elle a offert le show et soufflé le froid en ce début de siècle, douchant ainsi les ambitions des talibans et autres Saddam Hussein, boucs émissaires parfaits. Avec la crise géorgienne, on apprend de la bouche du candidat républicain McCain qu'au XXIe siècle, un pays ne saurait envahir un autre sous quelque prétexte que ce soit (on aura une petite pensée pour l'Irak).
C'est Brian De Palma, ce réalisateur de génie considéré comme le "digne" héritier d'Alfred Hitchcock, qui m'inspire le plus ce 11 septembre. L'homme qui déclara que "le cinéma ment 24 fois par seconde" est l'une de ces personnes qui vous ôtent le souffle par la densité et l'intensité d'un cinéma plongeant dans les vicissitudes sociétales. De Scarface aux Incorruptibles en passant par Blow Out, cet Italo-Américain né, comme par hasard, un 11 septembre 1940, a su démontrer tout son talent rappelant au passage le style de Dario Argento.
Le regard que porte Brian De Palma sur l'Amérique est celui du questionnement : comprendre le "pourquoi du comment" afin d'extirper à cette société complexe des vérités enfouies. Les Américains ont parfois du mal à se regarder en face ; quand cela arrive, c'est sous le prisme du gigantisme et de la démesure. Il faut que tout soit amplifié à l'infini, les joies comme les peines. La retenue est une faiblesse. Il faut soit cogner plus fort que les autres, soit s'effondrer plus bas que le reste. La guerre en Irak et la crise des "subprimes" sont autant d'exemples qui prouvent que l'Amérique n'a pas le sens de la mesure. En revoyant Phantom of the Paradise de Brian De Palma et Independence Day avec Harry Connick Jr (un autre acteur américain né un 11 septembre 1967), l'on peut entrevoir le double aspect de l'originalité américaine, tanguant toujours dangereusement entre "the best and the beast".
Le 11-Septembre : un jour comme un autre ?
Le 11-Septembre est un jour "exceptionnel", un peu comme tous les jours de l'année. Tellement exceptionnel qu'il en devient même ordinaire. Préoccupée par une crise économique qui se fait de plus en plus pesante, par des craintes d'instabilité politique et les velléités guerrières affichées, l'humanité regarde passer sans sourciller, comme si de rien n'était.
À quoi bon se souvenir que ce jour-là, l'explorateur Henry Hudson a découvert l'île de Manhattan ? C'était en 1609. Rappeler aux hommes d'aujourd'hui que le monde a engendré, ce fameux 11 septembre, le pire mais a cru en l'espoir. L'espoir incarné par Gandhi quand il lança le 11 septembre 1906 sa campagne de désobéissance civile et non-violente en Afrique du Sud, ce qui allait servir par la suite à botter le colon britannique hors de l'Inde. L'espoir né de la libération de la ville de Dijon, le 11 septembre 1944, et de la marche vers une Europe libérée de l'occupation allemande avec ses millions de morts.
Un jour qui vit la naissance d'un groupe légendaire considéré comme le plus grand de tous les temps, les Beatles enregistrant les chansons Love Me Do et P.S. I Love You de leur premier album Please Please Me, le 11 septembre 1962. Déjà, le 11 septembre 1994, un signe annonciateur vint du ciel : Franck Eugène Corder vola un avion et tenta de l'écraser contre la Maison Blanche. Tandis que quelques années auparavant, le même jour, le président américain George Herbert W. Bush déclarait en 1990, lors d'un discours historique prononcé dans un contexte de guerre en Irak et soutenu par la "communauté internationale", que le monde était désormais régi par un "nouvel ordre mondial". Juste au moment où le bloc soviétique effrité commençait à maudire ses Pères de la Nation comme Nikita Khrouchtchev, mort le 11 septembre 1971.
Pour les misérables des tiers-mondes, les sinistrés indiens et haïtiens luttant péniblement contre le déchaînement de la nature, le 11-Septembre, c'est chaque jour : une souffrance quotidienne, en quelque sorte un jour comme un autre...