En mars 2026, la Turquie a vendu environ 14 milliards de dollars de bons du Trésor américain. Ce mouvement, qui a réduit ses positions à seulement 1,78 milliard de dollars, visait à fournir des liquidités en dollars à la banque centrale pour défendre sa monnaie, la lira, face à un choc énergétique majeur provoqué par la guerre en Iran.

Une chute de 89 % en un mois
Les données du Trésor américain sur les capitaux internationaux (TIC) montrent l'ampleur de la liquidation. Les titres attribués à la Turquie sont passés de 16,9 milliards de dollars en janvier à 15,72 milliards en février, puis à 1,78 milliard en mars. C'est une réduction de 89 % en un mois. Les positions à long terme ont chuté de 11,05 milliard à 839 millions de dollars, et celles à court terme de 4,66 milliard à 945 millions.
La même table TIC a enregistré une vente nette négative de 13,98 milliards de dollars pour la Turquie en mars, signifiant une diminution des positions en bons du Trésor. Ces données ne prouvent pas que la banque centrale turque a été la seule vendeuse, car les titres détenus via des pays tiers peuvent ne pas être attribués au propriétaire final.
Défendre le lira face au choc pétrolier et gazier
La vente coïncide directement avec la défense de la lira. Le 2 mars, après des frappes américaines et israéliennes sur l'Iran, la banque centrale turque a vendu environ 8 milliards de dollars en une seule journée pour freiner la chute de sa monnaie. La lira a atteint un plancher historique de 43,99 pour un dollar avant de reprendre un peu.

Le choc est avant tout énergétique. La Turquie importe la quasi-totalité de sa consommation d'énergie. Environ 14 % de son gaz naturel provenait d'Iran avant la guerre, des flux qui se sont arrêtés après l'attaque du champ gazier de South Pars. Les prix de l'énergie ont bondi, rendant ces importations beaucoup plus coûteuses. L'inflation a été révisée à la hausse : la banque centrale a relevé sa cible pour 2026 à 24 %, contre 16 % initialement. Les économistes de JPMorgan et Deutsche Bank prévoient désormais une inflation de 30 %.
La hausse des rendements des bons du Trésor américains, alimentée par les craintes d'inflation mondiales, a également pesé. Elle a augmenté les coûts d'emprunt pour la Turquie et rendu sa dette plus risquée pour les investisseurs étrangers.
Une tendance mondiale, pas une décision isolée
La Turquie n'est pas le seul pays à avoir réduit ses avoirs en bons du Trésor en mars. C'est un mouvement plus large des banques centrales étrangères, confrontées au même choc. Le Japon a vendu environ 47 milliards de dollars, ramenant ses avoirs à 1 191 milliard de dollars. La Chine a abaissé les siens à 652,3 milliards, le niveau le plus bas depuis septembre 2008. Les avoirs étrangers totaux ont reculé de 1,5 %.

Selon Frederic Neumann, chef économiste Asie chez HSBC, cette baisse n'est pas surprenante. La volatilité financière depuis le début de la guerre dans le Golfe et la pression sur les taux de change, en Asie en particulier, ont poussé les banques centrales à vendre une partie de leurs actifs en dollars pour financer des interventions de change. Cette analyse place la décision turque dans un contexte de crise globale de liquidité en devises, et non dans une stratégie géopolitique unilatérale.
L'échelle reste modeste. Les réserves turques en bons du Trésor avaient atteint 80 milliards de dollars il y a dix ans. Aujourd'hui, la Turquie reste un détenteur relativement petit comparé à l'Arabie saoudite, qui détient environ 150 milliards de dollars, ou aux Émirats arabes unis, avec 114 milliards. L'impact de marché de ses ventes est donc limité, mais la signification du signal est plus forte.
Un acte de survie, pas de dédollarisation
Aucune déclaration officielle de la banque centrale turque ou du gouvernement n'a été retrouvée pour confirmer et expliquer cette stratégie. L'interprétation repose sur les données TIC et les analyses de Bloomberg, Reuters et du Financial Times. La Turquie n'a pas revendiqué publiquement une stratégie de « dédollarisation » liée à la guerre.
L'acte est avant tout un arbitrage économique douloureux. Vendre des actifs sûrs et porteurs de rendement en dollars pour soutenir une monnaie fragile est une mesure coûteuse et non durable. Elle appauvrit les réserves de change et réduit la marge de manœuvre face aux prochains chocs. La banque centrale a également commencé à vendre et à échanger des réserves d'or.
La question qui reste ouverte est celle de la durabilité. Cette vente massive est-elle une mesure d'urgence isolée, ou le début d'un retrait plus profond des économies émergentes face au dollar ? La réponse dépendra de l'évolution du conflit iranien et de la capacité de la Turquie à stabiliser ses finances extérieures sans épuiser ses réserves. Pour l'instant, l'opération révèle la vulnérabilité des pays fortement dépendants des importations d'énergie aux chocs géopolitiques.
Pour les jeunes Européens, cet épisode illustre concrètement comment un choc géopolitique lointain peut se répercuter sur leurs économies. La hausse des rendements des bons du Trésor américain, alimentée par les craintes d'inflation suite au choc énergétique, tend à renchérir le coût du crédit à l'échelle mondiale, y compris en Europe. La fragilité des pays importateurs d'énergie souligne aussi l'attention portée au rôle de l'euro comme monnaie de réserve stable, analysé dans le rapport de la BCE de juin 2026. La résilience des économies ouvertes face à de tels chocs reste une question centrale pour les générations à venir.