Plus d'un mois après les terribles attentats qui ont frappé les États-Unis, je tire de bien tristes constats dans les domaines de la solidarité et de l'égalité. S'il est vrai que la quasi-totalité du monde s'est exprimée, souvent avec beaucoup d'émotion, en faveur du peuple américain et contre le terrorisme, cette vague de sympathie mondiale interroge nos profondes contradictions. Au-delà de l'émotion légitime suscitée par les images diffusées en boucle, ce phénomène en dit long sur nos mécanismes de réaction collective face à l'horreur.
N'est-il pas un peu déplacé de se sentir « tous américains » ? Cette phrase, certes pleine de bonne volonté, résonne étrangement quand on se souvient du silence assourdissant qui a accueilli d'autres tragédies. Hier, alors que le monde laissait assassiner en toute impunité plusieurs milliers d'Algériens par des extrémistes, nul ne s'est senti « algérien ». Personne n'a brandi de drapeaux pour pleurer ces victimes oubliées de l'histoire, pourtant tout aussi innocentes. Ce contraste brutal souligne l'impact déterminant de la médiatisation sur notre empathie : sans caméras pour témoigner, la douleur semble n'exister aux yeux du monde.
Et que dire de ce million d'enfants irakiens morts de dénutrition et faute de soins médicaux, à cause de l'embargo américain ? Ces chiffres, effrayants et vertigineux, ont longtemps circulé sans susciter les mêmes manifestations de compassion, ni les mêmes rassemblements silencieux. Sommes-nous, par extension, tous irakiens ? J'aimerais l'entendre. Ces drames invisibilisés nous rappellent que l'indifférence est souvent le fruit d'un manque d'information, mais aussi d'une hiérarchie implicite des vies humaines.
Pourquoi notre compassion est-elle sélective ?
Face à ce constat, une question lancinante demeure : la vie d'un être humain a-t-elle la même valeur selon l'endroit où il naît ou selon la puissance médiatique de son pays ? Il semble malheureusement que la géographie et la politique dictent nos larmes, créant une discrimination silencieuse entre les victimes « médiatiques » et les autres. Si l'émotion est légitime face à l'horreur, elle ne doit pas nous faire perdre de vue l'exigence d'une solidarité universelle. Les hommes ne sont-ils donc pas tous égaux ? Ce sont ces injustices de la compassion qu'il nous faut dénoncer sans relâche pour construire une véritable fraternité, au-delà des frontières et des projecteurs.