
L'opposition congolaise en mouvement : au-delà de Tshisekedi
L'opposition politique congolaise s'est mise à bouger et personne n'est capable d'arrêter ce mouvement. La glace est définitivement rompue. Le dégel débouche-t-il sur un ruisseau, une cascade, un torrent ou une avalanche irrésistible ? Il est trop tôt pour répondre à cette question. L'essentiel, c'est que cela bouge ! Le peuple congolais, la communauté internationale et l'humanité toute entière peuvent en tirer des leçons. L'opposition n'est plus comme avant. Adieu Tshisekedi, génie de Kabeya Kamwanga.
Les divisions au sein du Rassemblement : une crise prévisible
Plusieurs analyses ont été produites en un temps record pour expliquer les divergences qui secouent le grand rassemblement des forces politiques d'opposition. Cependant, aucune n'a clairement élucidé ce vent irrésistible que je prédisais déjà dans mon article « L'heure de la politique multipolaire a-t-elle sonnée pour la RDC ? », paru en février de cette année.
Les analystes ont prouvé à plusieurs reprises que l'unité apparente au sein de ce regroupement politique ne tenait qu'à un fil : Étienne Tshisekedi. Bien que « Ya Tshitshi », comme l'appelaient affectueusement les Kinois, ait disparu, le Rassemblement dans toute sa diversité reste une dernière invention politique de Tshisekedi en temps de crise. On se souviendra de l'Union sacrée de l'opposition fondée en marge de la Conférence nationale souveraine (CNS).
Tshisekedi : un homme aux deux dimensions politiques
La complexité d'une personnalité multidimensionnelle
Pour mieux cerner la crise qui sévit au sein du RASSOP, il faut d'abord comprendre l'homme Tshisekedi dans toutes ses dimensions. Tshisekedi était un homme multidimensionnel et complexe, une véritable machine à plusieurs facettes. Deux dimensions ou pôles ont longuement caractérisé celui-ci : le Tshisekedi récalcitrant et le Tshisekedi diplomate.
La vie de cet homme a été marquée par la recherche d'équilibre entre ces deux dimensions qui s'excluaient mutuellement. On savait que Tshisekedi pouvait enthousiasmer les masses populaires pour prendre la rue quand il le désirait, les invitant à s'offrir des journées chômées. On savait aussi qu'il maîtrisait l'art du deal. Son habileté manœuvrière et opportuniste n'était plus à démontrer au fil du temps.
Un exemple récent l'illustre bien : alors que les masses populaires attendaient un appel aux mobilisations de masse en contrepoids au régime, il a été le premier à se rendre au Centre interdiocésain à l'approche du 19 décembre 2016, marquant ainsi le début formel des discussions après plusieurs mois d'attentisme.
Tshisekedi face à deux régimes : Mobutu et Kabila
Contrairement au régime de Mobutu où le côté récalcitrant dominait chez Tshisekedi, avec Joseph Kabila, ce sont des négociations qui ont prévalu. D'abord parce qu'il reconnaissait au chef de l'État son habileté à négocier et faire des concessions. Ensuite, parce qu'il se trouvait face à un homme peu parleur et difficile à pénétrer.
Face à Kabila, cet homme aux dents d'acier derrière un sourire séducteur, Tshisekedi savait que le schéma populiste et vibrant avait très peu de chances d'aboutir. Toutes les fois qu'il a tenté cette approche, il a eu du mal à trouver un répondant. Contrairement au feu Président Désiré Mobutu, qui se chargeait personnellement de ses conflits, Joseph Kabila appartient à une génération portée à dédramatiser les problèmes, naturellement encline à une vision technocratique.
Le Rassemblement : un équilibre fondé sur Tshisekedi
Deux ailes idéologiques du mouvement d'opposition
Lorsque Tshisekedi a fondé le Rassemblement, chaque force politique et sociale qui s'y alliait s'identifiait à l'une ou l'autre de ses dimensions. Chacun croyait que l'une de ces deux facettes conduirait à l'alternance.
Parmi les adhérents, certains pensaient que le changement passait par la révolution, par des actions de masse imprévisibles. Ceux-là s'identifiaient à la dimension récalcitrante de Tshisekedi, ayant de l'appétit pour les gestes de protestation et le face-à-face direct. D'autres, au contraire, s'identifiaient à son côté diplomatique, croyant que seule la voie gradualiste conduisait au changement, non la révolution.
Cependant, l'histoire des derniers siècles montre que les révolutions sont les produits de contradictions sociales et politiques exacerbées, et non de conspirations de « chefs d'orchestre » occultes. Ceux qui se sont joints à la dimension diplomatique de Tshisekedi s'affirment pour la tradition congolaise du dialogue, formant l'aile libérale tshisekediste. C'est ainsi que Tshisekedi incarnait un centre capable d'unir ces hommes.
Après Tshisekedi : la fragmentation inévitable
L'impossible réconciliation des tendances radicale et libérale
À la mort de Tshisekedi, concilier cette dualité radicale et libérale devient difficile, sinon impossible. Pendant que les deux camps s'affirment incarner le combat politique de Tshisekedi, la ligne conductrice ne demeure pas la même, et moins encore les motivations.
La faction révolutionnaire du regroupement pense que poursuivre le combat appelle à organiser les manifestations de rue, à perturber l'ordre public, à appeler à des villes mortes. C'est la tendance qui croit que seul le coup de force tranchera la crise. L'autre aile estime qu'il faut poursuivre par la voie des négociations publiques et privées, en composant avec le pouvoir. C'est l'avis des modérés, l'aile libérale tshisekediste.
Face à cette dualité et à la disparition de l'homme qui incarnait le centre de l'union, il devient difficile de concilier les appétits de ces deux camps. Leurs contradictions reflètent celles qui ont toujours caractérisé l'opposition politique congolaise. La légende de Tshisekedi, cet homme qui savait parler français pour plaire et le lingala facile pour enthousiasmer les masses, a à jamais disparu. Même son fils biologique n'a pas hérité de la dualité cosmique de son père. Lui, comme les autres, ne peut être catégorisé que dans une aile spécifique.
Quel héritage pour la révolution ou la négociation ?
Entre les deux aires qui se revendiquent de Tshisekedi, qui a pris la part de la raison et le bon côté de l'histoire ? Il est difficile de prédire l'avenir, mais une chose est certaine : si on étudie attentivement l'histoire des derniers siècles, on constate que les révolutions sont les produits de contradictions sociales exacerbées, et non de conspirations de « chefs d'orchestre » occultes, quels qu'ils soient.
La conception matérialiste de l'histoire s'oppose à la conception policière. Une réalité échappe à tout le monde : tout chemin ne mène pas à Rome.
La reconstruction impossible : le peuple congolais en quête de direction
L'incohérence des deux tendances face aux masses
Une évidence est claire aujourd'hui : le peuple congolais ne sait vraiment à quelle aile du courant tshisekediste s'associer. Il est difficile d'incarner la lutte de Tshisekedi car, pour le peuple, chacun de ces camps présente des incohérences et des insuffisances. L'homme Tshisekedi devient ainsi difficile à reconstruire.
Tous ces faits ne peuvent que favoriser la déresponsabilisation des masses et le dysfonctionnement de l'opposition. À chaque occasion, les masses populaires utiliseront la légende de Tshisekedi pour remettre en question les mesures concrètes de chacun des mouvements. Les signes se sont déjà manifestés avec le retournement inédit de son fils biologique après avoir accepté, sous la pression des militants, d'enterrer son défunt père dans un carré spécial aménagé au cimetière de la Gombe.
L'héritage politique en péril
Parce que les sympathisants restent nostalgiques de Tshisekedi, ils auront du mal à être rassasiés par les thèses de chacune des deux ailes, ce qui dépeint clairement l'insatisfaction des masses. Une question se pose : l'héritage politique d'Étienne Tshisekedi est-il appelé à disparaître dans le futur avec l'effondrement de ces deux tendances ?
Il est trop tôt pour répondre à cette question, mais une chose est certaine : rien ne sera plus comme avant.