
Si certains jugent ce projet réaliste, d’autres le considèrent comme surréaliste. Une chose est certaine : la roue s’apprête à tourner pour quelques artistes dans un pays où ils sont souvent perçus comme des faire-valoir de politiciens en quête de renommée. S'agit-il pour eux d'une manière de boucler plus honorablement leur carrière musicale ? La loi congolaise est stricte sur ce point : un élu ne doit pas exercer d'activité lucrative en concomitance avec sa fonction. Vivre au crochet des hommes politiques n’a pas permis à beaucoup d’artistes de se construire une image digne d’eux-mêmes ; c’est aussi ce qui pousse beaucoup d’entre eux à nourrir des ambitions politiques. Les élections à venir représentent une opportunité majeure de laisser derrière eux une pratique qui s'est éternisée.
Pourquoi les musiciens veulent-ils entrer en politique ?
Que des artistes musiciens congolais s'intéressent autant à la politique de leur pays est une réalité, une révolution silencieuse qui s'opère. À la tête de ce mouvement, nous retrouvons l’artiste ultra-populaire Noël Ngiama Makanda, plus connu sous le nom de Werrason. Né à Kikwit un certain 25 décembre, il se dit prêt à mener ce combat à bien pour le bénéfice de tout le collectif. En réalité, Werrason se présente comme le facilitateur du rêve politique de certains de ses collègues.
Il invite tous les artistes et les jeunes majeurs désireux d'être candidats aux prochaines élections à adhérer à sa plateforme « À nous le Congo », lancée en mai dernier à Kinshasa. Si certains footballeurs se sont lancés en politique par le passé, ils l'ont fait grâce aux tickets des partis politiques établis. Avec « À nous le Congo », la méthode de Werrason paraît alternative et plus commode pour tous ceux qui ne veulent pas être taxés de « politiques » mais préfèrent se présenter comme des réformateurs. C'est un argument électoral de poids dans un pays où la population a perdu tout espoir et toute confiance en son élite politique.
La plateforme « À nous le Congo »
La dénomination « À nous le Congo » est, à elle seule, interpellatrice. Elle véhicule une certaine revendication identitaire. Elle consiste à célébrer un droit qui vous revient, prouvant que la gestion des affaires publiques ne concerne pas seulement les politiques, mais aussi tout citoyen qui se sent interpellé par la situation du pays.
Noël Ngiama Werrason, connu pour son engagement social et caritatif, n'est pas à sa première tentative d’influencer l’électorat congolais. Lors des élections législatives de 2006, puis celles de 2011, il avait facilité le triomphe de quelques-uns de ses proches en s'impliquant personnellement dans leurs campagnes. Cette fois-ci, les électeurs ont plus de chances de retrouver le nom de Noël Ngiama Makanda sur l’écran tactile de leur machine à voter. C’est un véritable changement d'agenda.
Cependant, plusieurs questions méritent d’être posées : qu’est-ce qui révolte tant les artistes musiciens ? Pourquoi oser la politique ?
Les griefs des artistes contre l'État
La société est stratifiée par essence. Même lorsqu'ils sont accusés de mener une vie aisée sur le dos des hommes politiques — en scandant leurs noms dans des chansons ou en leur dédiant des morceaux — les artistes musiciens ont eux aussi leurs regrets et leurs insuffisances. Voici les principaux maux épinglés :
- Ils se plaignent de ne pas vivre de leur travail. Beaucoup traînent dans des véhicules de luxe mais n’ont pas assez de billets en banque pour faire le plein de carburant.
- Ils déplorent le fait que l’État n’accorde aucune assistance sociale aux artistes en difficulté, alors qu'ils font la gloire de la Nation à travers la musique.
- Les artistes blâment aussi l’État de ne pas faire assez pour stopper le piratage des œuvres artistiques, qu'ils présentent comme l’une des sources majeures de leur appauvrissement.
- Ils accusent enfin l’État congolais de ne pas avoir mis en place un plan national de rémunération des œuvres d’esprit après la mort des artistes.
De son côté, l’État blâme le comportement peu social des artistes musiciens congolais, qui fait échec à toutes les initiatives. La scène musicale est dominée par des guerres d'ego et des polémiques qui ne rendent pas les initiatives collectives faciles. Il y a plus de douze ans, l’État avait soutenu une initiative en créant l'Amicale des Musiciens Congolais. C’était une première de voir de véritables têtes de mules de la musique congolaise réunies à l’espace Maisha Parc. Cette initiative, censée aider à mieux canaliser l'aide sociale, avait volé en éclats deux ans à peine après son lancement, suite à des guerres de leadership et des suspicions. La maturité pose, elle aussi, problème. Toutes ces choses révoltent des ultra-populaires comme Werrason, qui pensent qu’il faut utiliser le levier politique pour fixer ces problèmes.
La peur des politiciens traditionnels
Le déterminisme des artistes musiciens ne passe pas inaperçu dans les rangs des hommes politiques. Pourquoi craignent-ils l’entrée des artistes dans la scène politique ? Tout simplement parce que le poids que ces derniers représentent dans la masse populaire pose problème. Loin d’être un faire-valoir, l’artiste musicien deviendra un véritable concurrent. C'est une donne nouvelle qui s’ajoute dans la course au pouvoir en RDC.
Connu pour son charisme et sa sociabilité, Werrason est accompagné, lors de chacune de ses sorties publiques, par une marée humaine, au point de perturber l’ordre public. Le même phénomène s’observe depuis des années pour d’autres artistes. Un dernier coup de force de Werrason a été sa tournée à travers les grandes villes de la RDC, dans le but d’amasser assez de moyens pour la construction de stades. Dans toutes ces tournées, Werrason endosse les traits d'un vrai homme d'État, adoptant un langage qui s'éloigne peu à peu de celui du musicien qu'il est. Il aborde des questions comme l'emploi des jeunes et le divertissement. Parmi ses ambitions phares, il pense s'investir dans la construction d'une série de stades de football qui permettront à la RDC d'organiser la Coupe d’Afrique dans un futur proche. Des projets macro pour une âme d'artiste.
Des musiciens en perte de vitesse en Europe
Beaucoup de politiciens ne voient pas d’un très bon œil cette incursion des artistes dans la vie politique. Ils craignent de perdre l’une de leurs parts de marché les plus importantes pour les campagnes électorales. Ils avaient l’habitude d’embaucher des artistes de renom comme Werrason pour influencer l’électorat. En retour, les musiciens recevaient des présents.
La décision des artistes de s'engager en politique est aussi motivée par des contraintes externes. Aujourd'hui, il leur est interdit de se produire en Europe par des mouvements d'opposition au régime de Kinshasa, qui estiment qu'ils ont joué un rôle pour l'asseoir. Les artistes sont accusés de manipuler les sentiments de la population au profit du Président Kabila. On leur reproche également de ne pas parler — ou pas assez fort — de la souffrance et de la misère de leur peuple, alors qu'ils se font embaucher pour entonner des chansons démagogiques sous les commandes du même régime.
Pour leurs détracteurs, les artistes devraient privilégier une musique de conscientisation des masses qui interpelle l’autorité. Lorsqu’ils se rendent en Europe, les artistes congolais se font parfois tabasser et leurs spectacles mis à sac. Même si ce n'est pas toute la diaspora qui s'oppose à eux, ils ont vu une partie de leur public les déserter pour éviter ces scènes de vandalisme. Quoi qu’ils aient toujours rejeté ces accusations, des artistes comme Werrason, pourtant à la demande internationale élevée, ont souffert de cette situation. Ces groupes de résistance les frappent au sommet de leur carrière pour entraîner une chute vertigineuse.
Tous les artistes paient le prix de ce revers. Toutes les tentatives pour renouer le lien avec leur ancien public se sont soldées par des échecs. Les artistes ont toujours blâmé le Régime congolais de ne pas s'être investi à résoudre ce problème malgré les services rendus. Ils ont également dénoncé le manque absolu de stratégies et de dialogue constructif entre le Régime et les mouvements de résistance à l'étranger. Le Régime de Kinshasa a fait la sourde oreille.
Peut-être que pour le pouvoir, cela fait partie d’une stratégie visant à ne pas accorder de crédit à un soulèvement qui pourrait s’amenuiser avec le temps. Les artistes, se sentant délaissés, ont réagi. Parallèlement, les grands producteurs de musique ont résilié les contrats des artistes congolais, ces derniers n'étant plus en mesure de se produire. Ainsi, la musique congolaise a laissé la place à la musique ivoirienne, puis nigériane. Beaucoup d'artistes essaient de se réinventer sans succès. C’est l’une des motivations pour certains, comme Werrason, de prendre le haut de la tribune pour dire qu'il est temps que les artistes prennent en charge leur destin en remportant les législatives de décembre 2018 afin de répondre à certaines de ces préoccupations.
Vers une refonte de la politique congolaise ?
Seulement, des conditions de vie meilleure pour les artistes ne devraient pas être un bonus accordé par la société pour éviter des conflits. Cela doit être le fruit du travail personnel de l’artiste. Il faut créer des conditions favorables au développement de la musique congolaise, mais celle-ci doit aussi générer des recettes. Il faudrait qu’un certain pourcentage de leurs prestations revienne à l’État congolais durant toute la vie active des artistes. Cela constituerait en fait une épargne-pension pour les musiciens. Il reviendrait alors à l’État d'assurer une gestion transparente de ces fonds. Il serait alors possible aux artistes de déclarer leurs revenus, mettant fin à l'anarchie fiscale actuelle.
L’arrivée des artistes musiciens en politique, sur le modèle du Professeur Jay, le célèbre musicien de Bongo Flava tanzanien devenu député national en 2015, pourrait redessiner la configuration politique du pays. Aujourd'hui, très peu de Congolais s’intéressent aux sessions du Parlement, bien qu'une chaîne entière, la RTNC3, y soit consacrée. Cela entraîne un faible suivi des promesses politiques et de l'agenda parlementaire.
Il est vrai que l’entrée des artistes au parlement va susciter un certain enthousiasme et une nouvelle énergie. La politique deviendra de nouveau intéressante et chacun des Congolais y trouvera son compte. Ces nouveaux venus apporteront le peuple avec eux. Si les artistes avaient l'habitude de se ranger aux côtés des candidats plus fortunés, cette fois-ci, ils se rangeront aux côtés du visage le plus prometteur et le plus accessible auprès de la population pour maximiser leurs chances de gagner.
Richie Lontulungu